AUX JIGES ET AUX JURÉS
Dieu seul a les clefs de la vie et de la mort , et il les donne à qui il veut ; et quand il les donne , ce n'est jamais pour l'avantage de ceux à qui il les remet , mais bien pour sa gloire et pour le bien de la société.
La mort est entrée dans le monde par le péché , et c'est encore le péché qui la fait entrer tous les jours dans les lois et les institutions des peuples.
Et c'est pour cela qu'il y a dans chaque nation des soldats et des juges , afin de punir par la guerre les étrangers qui violent son territoire , et par la mort ou d'autres chàtimens , les citoyens qui violent ses lois.
Et si une nation n'avait pas le droit de faire mourir le coupable qu'elle ne peut corriger, elle aurait bien moins encore celui de repousser par les armes les attaques ou les incursions de ses ennemi>.
Et dans l'un comme dans Vautre cas , ce droit est le droit de légitime défense ; et Dieu n'a donné à
personne le droit d'attaquer et d'invoquer le premier la force.
El par un étrange aveuglement , plusieurs refusent à la société le droit de punir de mort le coupable dont un crime a flétri la vie ; et ils la proclament grande et glorieuse , lorsque , pour augmenter ou pour conserver son territoire , elle porte avec elle la désolation , la mort et le carnage.
Mais de quelque manière que l'homme exerce le droit de mort dont Dieu l'a investi , ce droit est un mystère profond ; et l'homme ne peut sonder les abîmes de la mort, sans être pris de vertige, et sans que son cœur et sa raison soient consternés.
Et il ne faut pas s'étonner que ceux qui ne croient ni au péché, ni h la rédemption, ne croient point au droit de punir le coupable ; car le péché seul explique la mort, et il n'y a que la rédemption qui explique l'expiation du péché par le sang.
lorsque les peuples sont barbares, ils ne connaissent point clairement ce que c'est que la justice ; ils ne punissent point, mais ils se vengent; et la cruauté souille toujours le châtiment , parce qu'ils ne comprennent point l'expiation.
La justice humaine doit être l'image de celle de Dieu ; elle ne doit punir qu'à regret , et ne livrer au
bourreau que ceux qui , livrés à eux-mêmes , ne trouveraient dans leur âme que des habitudes de vice et le besoin de commettre de nouveaux crimes.
Mais, hélas! quoique la lumière dirChrist illumine depuis dix-huit siècles le inonde , la société se venge toujours sur le coupable qu'elle punit ; et la pensée de la rédemption n'entre pour rien dans les châlimens qu'elle inflige.
Et sa cruauté , pour avoir changé de forme et d'objet, n'en est ni moins révoltante pour ceux qui en sont les témoins, ni moins horrible pour ceux qu'elle tourmente.
Elle n'en veut plus au corps du coupable qu'elle punit, ta ce corps où l'excès même des souffrances en abrège la durée , et que la mort vient bientôt dissoudre ; mais elle s'acharne sur son âme immortelle , et met dans sa conscience un ver rongeur qui la dévore sans cesse.
Pour punie l'homme de son crime , elle le voue au crime ; pour le punir de l'avoir commis librement , elle lui impose la nécessité d'en commettre de rtouveatix à l'avenir : I endurcissement et le désespoir deviennent le châtiment d'une faute passagère ; et le malheureux coupable perd à la fois l'espérance et les moyens d'expier son crime par le
repentir, et de satisfaire à la justice de Dieu et à
ccllt1 des hommes.
N'entrez point dans le lieu où l'homme envoie les coupables qu'il condamne , de peur que votre cœur ne prenne en haine la justice humaine , et qu'il ne s'aigrisse contre la société.
Là , jamais une pensée d'espérance n'est montée de rame du coupable ; jamais un regard de conliance ne s'est élevé vers le ciel ; jamais une prière n'a été trouver le cœur de Dieu , et n'a parlé à sa miséricorde ; jamais une affection sainte et pure n'a réuni deux cœurs dans un commun repentir.
Là , habitent la vengeance , la haine , le crime et le désespoir ; là , est le foyer de tous les vices , l'école de tous les crimes et l'apprentissage de tous les forfaits»
1 .à , reniant qu'ont corrompu de bonne heure les mauvais exemples , est confondu avec l'homme qui a vieilli dans le crime , et livré au souille contagieux de son âme , afin d'en apprendre tous les secrets de l'enfer et de rapporter dans le monde , après le temps de sa peine , l'expérience , l'habitude et le besoin du crime , le dégoût , la haine et le mépris du bien.
Là , il n'y a ni justice ni discernement. La fai-
blesse et la perversité , l'entraînement de la passion et l'endurcissement du cœur, l'oubli d'un moment et l'habitude du vice sont punis des mêmes peines. On traite l'homme comme s'il n'avait que des membres. On ne voit que les actions de ses mains , sans tenir compte de la volonté qui les dirige. L'injuste et aveugle égalité de la loi soumet au même niveau les crimes qui ont la même apparence et le même nom dans le code.
La , le regard est souillé par de sales images ; d'affreux désirs flétrissent le cœur, et des passions hideuses abîment le corps.
Et le mal est si grand , que le coupable qui n'a pas encore étouffé tout remords dans son cœur préfère la mort qui peut expier son crime à la prison qui doit l'aggraver, et lui en faire comme une nécessité.
C'est de là que sort chaque année , comme d'un enfer, une génération de dénions, dont le cœur et la pensée vivent dans le crime , dont les mains aiment le sang , et dont la présence effraie nos villes et ôte cà nos nuits leur sécurité.
La mort du coupable ne serait jamais nécessaire , si la peine que nous infligeons a son crime pouvait être pour lui une expiation et un remède ; mais avec
la barbarie de nos institutions , la mort est souvent un bienfait pour lui ; car en lui ôlant la vie , elle le délivre au moins du crime et de la nécessité de le commettre.
Notre système pénitentiaire est barbare , parce (pie nous ne comprenons point la pénitence , et que nous n'avons point l'amour du coupable ; et il n'y a que l'intelligence de la rédemption qui puisse donner celle de la pénitence ; et il n'y a que l'amour du juste qui mourut sur la croix pour le coupable, qui puisse donner l'amour du coupable pour lequel il est mort.
Inscrivez le nom du Christ à la tête de vos codes , et vos lois s'adouciront ; attachez à la croix le criminel que vous enchaînez , et sa captivité expiera son crime : que le coupable puisse se reposer et se rafraîchir sous son ombre , et l'espérance entrera dans son cœur.
Si la loi remet en vos mains le sort de l'accusé , en vous donnant le droit de prononcer sur son ciiine , acceptez ce droit comme un devoir, et ne soutirez pas qu'on vous l'arrache , ou qu'on le diminue : car les droits dont l'exercice est un devoir pénible relèvent la dignité de l'homme, sans flatter son orgueil ; et en le rattachant par des liens plus «''doits à son pays , ils amortissent en lui Pégoïsmè.
Que le nom qui exprime la fonction qui vous est attribuée vous rappelle le caractère auguste et sacré du droit que vous exercez , et du devoir que vous accomplissez : souvenez-vous que vous êtes jurés, c'est-à-dire, liés à la vérité par un engagement solennel.
L'appréciation d'un fait va être soumise à votre jugement et à votre conscience : or, un fait ne ressort que de la vérité ; il est ou il n'est pas : et une seule parole exprime ce que vous en pensez.
Et cette parole doit être en vous l'expression d'une certitude , et celte certitude a sa base dans votre conscience : elle est morale; car vous n'êtes pas les témoins , mais les juges du fait que vous allez apprécier.
Pesez bien cette parole avant de la pronom er; car la vie ou la mort d'un homme est suspendue à vos lèvres ; et vous avez en vos mains le repos , l'honneur, la réputation et l'avenir d'une famille.
Celui qui , par paresse ou indilférence , néglige les devoirs de juré , est un mauvais eiioyen : il nVsi pas aimé de Dieu , paire qu'il ne s'intéresse point au coupable ; et il ne mérite, point l'estime de ses concitoyens , paire qu'il rejette loin de lui les devoirs qui lui pèsent.
Le juré qui ne regarde que lui sera trop sévère : ni ni qui ne regarde que l'accusé sera trop indulgent ; mais celui qui ne voit que Dieu, Jésus-Christ, sa conscience et sa patrie , jugera avec sagesse et équité.
Pourquoi donc , ô peuples de la terre ! voulezvous arracher de vos tribunaux le signe de la croix et l'image du Christ? C'est ce signe et cette image qui font du tribunal un temple, et de la justice une religion.
Le tribunal où ce signe n'est point exposé est un lieu ordinaire et profane ; et la justice qui s'y rend est une justice purement humaine , et qui n'a rien d'auguste ni de sacré.
LA croix , c'est la balance de la justice des peuples chrétiens , de cette justice qui n'exclut pas la charité, et qui invoque la miséricorde.
("est aux deux bras de cette balance qu'ont été suspendus, d'un cùlé tous les péchés du inonde, de l'autre les mérites du Christ ; et Dieu a soulevé la balance , et il a pesé les péchés des hommes et les mérites de son Fils; et les mérites du Christ l'ont emporté, et le monde a été sauvé, parce que la miséricorde de Dieu a été plus forte que sa justice.
N'olez point le signe qui a racheté le monde du
lieu où l'homme est jugé par l'homme ; afin que le jugement du juré ne soit pas sans compassion , et que la justice du juge ne soit pas sans miséricorde.
Ne l'ôtez pas , afin que l'innocent qui est absous puisse y attacher son regard , et y suspendre une prière d'amour et de reconnaissance. Ne l'ôtez pas surtout, afin que le coupable qui est condamné trouve au moins une image douce et consolante sur laquelle son pauvre cœur puisse se reposer.
Infortuné que la justice des hommes condamne, ne crains point de te jeter dans les bras de celle de Dieu ; car la justice de Dieu , c'est le Christ qui t'a racheté ; et le signe de sa justice , c'est la croix où il est mort pour toi.
Lève avec confiance tes yeux et ton cœur vers l'image de celui qui t'a sauvé : car jamais le regard du pécheur ne rencontra celui de Jésus, sans être mouillé par les larmes du repentir ; et jamais l'âme du coupable ne rencontra celle du Christ, sans être rafraîchie par la prière et rassérénée par l'espérance.
La société des hommes te repousse de son sein : celle des anges ne dédaignera pas de l'admettre dans ses rangs. Ta patrie ne te reconnaît plus pour un de ses citoyens; l'Église te compte toujours parmi ses enfans.
La pairie , l'État , la famille , lous les droits et tous les devoirs qui y tiennent , tout cela n'existe plus pour toi ; mais à la place de toutes ces choses, la religion va le former un monde nouveau et une nouvelle famille.
Les noms les plus chers et les plus sacrés : ceux que l'enfant prononce les premiers , tant ils sont doux et faciles aux lèvres de l'homme ; ces noms vont manquer à ta langue : car ton père ne veut plus être appelé ton père; lanière te refuse ses baisers; ton frère ne t'ouvre plus ses bras , et tes amis ne tendent plus vers toi celte main que tu pressais jadis avec amour.
Mais Dieu, du haut du ciel , te crie : Je suis ton père ; l'Église te tend les bras et le dit : Viens , mon fils : le Christ t'appelle du doux nom de frère ; et le prêtre , ministre de ses miséricordes , devient l'unique ami de ta douleur et de les infortunes.
Celai qui juge au nom des hommes t'a dit : Je le condamne ; mais celui qui juge au nom du Christ t'a dit : Je t'absous; et à sa parole, les anges se sont penchés vers toi pour sourire à les larmes et se réjouir de la pénitence.
0 mon Dieu ! que c'est donc une grande chose que le coupable, vu du haut de votre croix ! ei que le pécheur condamné par les hommes, et mar-
chant au supplice , est une chose sainte pour celui qui comprend la rédemption de votre Fils et les mérites de son sang !
0 vous , qui vous pressez sur les pas du condamné qui monte à l'échafaud , qu'ètes-vous venus voir ici? un coupable? Non certes; car Dieu l'a absous , et dans quelques instans il ne devra plus rien, nia sa justice, ni à celle des hommes.
Qu'êtes-vous donc venus voir? un criminel endurci? Mais le pécheur impénitent n'a pas de larmes dans les yeux , de prière sur les lèvres , et do repentir dans le cœur : ce n'est pas sur le chemin qui conduit au supplice qu'on le trouve ; mais c'est sur la route qui mène aux plaisirs, aux dignités , à la fortune et au bonheur.
Qu'êtes-vous donc venus voir ici? un homme égal à vous? Oui, je vous le dis , et même supérieur à vous. Car s'il a failli comme vous, il a plus que vous l'humilité qui relève l'âme aux yeux de Dieu, la douleur qui brise la faute en brisant le cœur, la charité qui l'efface et la peine qui l'expie.
Que celui qui ne doit rien à la justice de Dieu ei des hommes l'accuse et le condamne; mais que celui qui a connu le remords ne laisse point un orgueilleux dédain tomber de son regard sur le
coupable , et dos paroles de eolère el d'amertume s'échapper de ses lèvres.
( lar condamner celui que Dieu a justifié; c'est outrager sa miséricorde et son amour ; c'est disputer au Christ sa rédemption, à sa mort et à sa croix leur puissance et leur victoire , et aux mérites de son sang leur valeur infinie.
Savez-vous que Dieu aime d'un amour de préférence le coupable , parce que sa puissance et sa miséricorde trouvent plus h faire en lui, et qu'il peut déployer dans son âme les richesses et les merveilles infinies de son amour?
Malheur à l'homme qui outrage celui dont les pieds chancellent sur les degrés de l'échafaud ! car il outrage la passion du Christ et blasphème son divin sacrifice.
Le crime pour lequel cet homme est condamné, Jésus-Christ l'a porté dans son corps; il l'a expié sur sa croix ; il l'a elï'acé par son saug ; le prêtre l'a pardonné; Dieu l'a oublié. Silence donc, o hommes ! ne jugez point les jugement de Dieu ; car la malédiction de l'homme ne doit point passer par où ont passé les pardons et les miséricoHlcs du Christ.
Kl vous qui calomnie! le prêtre, venez leçon-
templer près du coupable qu'il accompagne au supplice , el dites si la profession qui impose d'aussi austères devoirs et d'aussi pénibles sacrifices est celle d'un homme oisif et qui se recherche luimême.
Le voyez-vous qui enveloppe la tête du coupable dans son blanc surplis , symbole de pureté et d'innocence ; qui recueille dans ses mains comme autant de trésors les larmes de son repentir ; qui essuie sur sa poitrine la sueur froide qui dégoutte de son front; qui le cache dans ses embrassemens aux regards inquiets el curieux d'une populace avide d'émotions , et qui met sa prière et sa charité comme un rempart entre lui et les malédictions du peuple.
Le voyez-vous acharné sur le pécheur comme sur une proie, le fatiguant des étreintes de son amour, peuplant son cœur de saints désirs et de belles espérances , éveillant dans son esprit de consolantes pensées et de pieuses joies , et lui faisant oublier , à force de tendresse , qu'il est maudit des hommes et que leur justice l'a condamné.
il lui prête son bras et monte avec lui les degrés de l'échafaud , de peur que son pied ne chancelé ; avant que le glaive le frappe, il le bénit de son dernier pardon et de son dernier baiser; et quand
son à me détachée du corps s'en va vers le ciel , elle rencontre sa prière qui la devance et qui lui ouvre les régions éternelles.
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