AUX NOTAIRES
Le notaire sans probité ni conscience est un fléau pour la société ; et l'injustice dégoutte sans cesse de ses doigts , comme le pus d'une plaie qui ne peut se fermer.
Il assiste comme témoin à tous ces crimes cachés qui bouleversent la société jusque dans ses plus profonds abîmes, et que la loi ne peut atteindre ; et son nom est attaché comme un sceau de réprobation à tous les actes qui ruinent les familles ou qui les déshonorent.
La mère qui veut enrichir ses enfans au détriment des enl'ans de son mari, le père qui veut tromper son lils , le mari qui veut tromper sa femme , le débiteur qui veut échapper à ses créanciers par la fraude , l'usurier qui veut donner des apparences honorables à son infâme trafic , tous ceux qui veulent quitter la roule droite et large de l'équité, connaissent le chemin qui conduit à sa demeure.
Le notaire et le prêtre sont placés aux deux extrémités de la société ; celui-ci est le confident des péchés commis , celui-là des péchés qu'on veut commettre. Le premier fait descendre dans le cœur du coupable le repentir et le pardon ; le second éveille ou encourage les pensées mauvaises , et fait fleurir le remords dans la conscience qu'il a pervertie. Le prêtre cache les fautes aux yeux de Dieu en les effaçant ; le notaire les cache aux yeux des hommes , et les soustrait aux regards vigilans de la loi. Le premier fait craindre les peines qui ne finissent point ; le second donne le moyen d'échapper aux peines temporaires de la justice humaine. Le coupable sort du tribunal où siège le prêtre , absous et justifié ; il sort de l'étude du notaire plus coupable , et plus aguerri contre le remords.
Je suis entré dans la maison du notaire qui n'a point au cœur le sentiment de la justice; et en voyant ces montagnes de papiers entassés les uns sur les autres , j'ai frémi en mon âme ; car je me suis senti comme enveloppé dans une atmosphère d'iniquité, et l'injustice se dressait partout comme un spectre devant moi.
Et je me disais : Voilà donc le goullre où suni venus s'abîmer l'honneur et la fortune de tant de familles !
Tous ces papiers, classés avec tant d'ordre , qui se suivent comme les années auxquelles ils correspondent , forment une épouvantable tradition d'iniquités et de crimes dont chaque feuille est un chaînon ; et avec eux , il serait facile de composer l'histoire des perversités du cœur humain.
C'est ici qu'est venue s'asseoir cette femme qu'un second mariage a rendue mère de nouveaux enfans. Cédant , soit par passion , soit par faiblesse , aux instances d'un mari importun, elle a détourné injustement à leur profit une partie de la fortune que son premier époux lui avait léguée ; et ce bien qu'il avait gagné de ses sueurs et de son travail , et qu'il avait laissé à la mère de ses enfans comme un gage de son amour , et comme un dépôt qu'elle devait leur garder fidèlement, a passé dans des mains étrangères , et paie peut-être le luxe ou les plaisirs de l'homme qui l'a remplacé dans le cœur et l'amour de sa femme.
Kl le notaire s'est associé à l'injustice de celte mère coupable , et il a aplani les voies devant elle; cl il a prêté à son iniquité le secours de son art et de sa m iciK ■(■ , afin que le bras vengeur de la loi ne pût jamais l'atteindre; et il a rassuré les craintes de sa conscience , et il a mis ses conseils sur les doutes de cette femme, comme ou met du baume sur une plaie.
Mais il n'a point étouffé le remords clans le cœur de la mère, et le remords ne s'y assoupira plus ; et la vue des enfans qu'elle a trompés sera toujours un supplice pour son âme ; et leurs baisers raviveront les angoisses de sa conscience ; et elle croira n'être plus aimée d'eux, parce qu'elle sait trop bien qu'elle n'a plus droit à leur amour ; et le sommeil fuira sa paupière, et la joie quittera son âme comme on abandonne une maison qui va tomber en ruines ; et les sourires s'envoleront de ses lèvres , comme l'hirondelle déserte nos contrées aux approches de l'hiver.
Car des tourmens affreux sont réservés aux pareils qui trompent leurs enfans : leurs souvenirs sont sans charmes , leurs prévisions sans espérance , leur vie sans douceur et leur mort sans consolation ; et de leur lit de douleur ils voient le remords placé , comme un fantôme , sur les limites du temps et de l'éternité , prêt à se jeter sur leur âme comme sur une proie , afin de l'emporter dans cette région des larmes où n'a jamais fleuri l'espérance.
C'est ici que L'homme cupide , qui convoite une riche succession, est venu demander la suppression d'un testament qui frustrait ses espérances ; elle notaire , séduit par L'appât de l'or, a prêté sou ministère et sa main à celle abominable perfidie ,
et i rompe la confiance de celui qui l'avait choisi
connue dépositaire de ses dernières volontés.
Quand les notaires n'ont de règle que l'intérêt, le inonde se remplit d'iniquités ; la société est ravagée par l'injustice ; la corruption pénètre dans le sanctuaire de la famille ; de larges abîmes divisent le mari et la femme ; le père ne connaît plus son lils et le fils ne connaît plus son père ; les frères oublient qu'ils sont sortis de la même souche ; des procès scandaleux amènent aux pieds des tribunaux ceux qui ne devaient se rencontrer que dans l'amour et la paix ; et la soif de l'or altère et dévore toutes les âmes. La loi devient impuissante ; l'esprit public s'affaisse ; l'autorité perd sa vigueur ; la religion elle-même n'est plus un frein contre la cupidité , et l'État est menacé d'une dissolution prochaine.
Que si, au contraire, les notaires prennent pour règle la justice et l'amour du bien , ils préservent la société de ces crimes qui la minent sourdement, et qui lui sont d'autant plus funestes, qu'elle ne peut les atteindre : ils sont comme les anges de la famille, les gardiens de tous les droits , les dépositaires de tous les secrets , les confidens des pensées les plus intimes et des volontés les plus saintes, les amis et les conseillers de (eux qui meurent et de «eux qui leur survivent, les médiateurs entre ceux
qui donnent et ceux qui reçoivent , et les discrets témoins de tous ces événemens que le monde n'aperçoit pas , parce qu'ils s'accomplissent dans les régions les plus profondes et les plus inaccessibles de la société.
Ils jettent leur devoir en présence de l'injustice, comme une barrière infranchissable , et la forcent à rebrousser chemin. Ils opposent leur conscience, comme une digue , aux flots de la cupidité et de toutes ces mauvaises passions qui s'échappent du cœur humain , dès qu'il s'ouvre à l'amour de l'or. Ils préviennent l'injustice qui allait se commettre, ou la réparent quand elle est consommée. Ils soudent par leurs bons conseils et leur pacifiante influence les unions que la discorde avait entamées , et les amitiés qui s'étaient brisées contre de vils intérêts. Ils épargnent la honte et l'opprobre à la femme qui allait abandonner son mari pour se livrer à des amours adultères. Ils préservent du remords la mère qui allait tromper ses enfans, et soulever d'indignation , au fond de leur tombeau , les os de celui qui eut les prémices de son cœur.
Leur ministère est un ministère de paix cl de conciliation ; leur vie est une vie de dévuucnieni <i de charité ; leurs fonctions sent comme un sacerdoce, tant elles sont augustes et sainles ; leur < al»inel est comme le tribunal du prêtre : une pente
douce cl naturelle y allire tous les secrets, y amène tous les aveux; et les hommes viennent leur confesser leurs intérêts et ceux de leurs familles , comme ils vont confesser au piètre leurs faiblesses, et s'entretenir avec lui de leurs intérêts éternels.
Ils passent en faisant le bien : les bénédictions et l'amour de leurs concitoyens les accompagnent pendant leur vie et les suivent après leur mort; et leur âme , a son départ de ee inonde , rencontre sur sa route les miséricordes du Seigneur et les sourires des anges.