XL
AUX PERES ET Al X .MERES.
Que le père ne se rassure point , jusqu'à ce que la volonté de son fils soit devenue forle pour le bien ; et que l'œil de la mère ne s'endorme point, jusqu'à ce que Dieu ail lire sa fille de dessous son aile.
Que le père ne dise point : Mon fils sera comme moi ; et que la mère ne dise point : Je ferai à ma fille ce que m'a fait ma mère.
Car les temps sont changés ; et la précocité de la pensée a multiplié les dangers pour l'enfance , et les pièges pour la jeunesse.
Les païens qui entretiennent le corps de leurs enfans dans la mollesse préparent la ruine de leur âme , et les vices de l'homme ont plus d'une fois germé dans le berceau de l'enfant.
L'éducation tout entière semble une conjuration contre l'âme et le corps de l'homme ; et les parens élèvent mal leurs enfans , parce qu'ils s'aiment en eux , et qu'ils n'ont point l'esprit de Dieu.
Et la terre est désolée par le mauvais amour des parens; et tout s'affaisse et s'amollit dans l'homme, lorsque ses premières aifections se sont formées en dehors de Dieu.
Le caractère de l'homme est sans force et sans vigueur , parce qu'il a été élevé dans l'idolâtrie ; et le culte ou la crainte de l'homme pousse la nature humaine vers le mal , parce que ses premiers amours se sont détournés de leur fin.
La foi languit sur la terre, parce qu'elle n'a
point ombragé le berceau de l'enfant; et l'amour de la patrie diminue parmi les peuples , parce que la famille s'est emparée des premières affections du cœur.
Les corps sont sans force , les cœurs sans courage , et les volontés sans énergie , parce que les caresses des parens ont liquéfié l'âme des enfans et affadi leur caractère.
La mère a couvé le cœur de son fils sous les dévorantes ardeurs de son cœur ; et la consistance de l'àme humaine s'est ramollie , et la nature de l'homme s'est fondue comme de la cire sous ce feu.
L'homme vient au monde libre et nu ; et h peine est-il né , que nous l'emprisonnons dans des langes qui gênent ses membres , et que nous l'étouffons sous des coussins qui les amollissent.
Nous ne donnons point à son corps le bain purifiant de l'air que le souffle de Dieu agite au-dessus de nous , et nous lui refusons le bain non moins salutaire de l'eau de la source qui le lave et le fortifie.
Les fausses tendresses delà mère éveillent en lui les caprices avant la volonté , et les faiblesses du père accoutument son âme à compter plus sur la faiblesse de l'homme que sur sa force.
Son estomac est irrité de bonne heure par des mets qui réchauffent , et il ne connaît d'autre règle que les appétits factices d'un palais blasé.
La poitrine qui ne boit que Pair empoisonné des salons se rétrécit bientôt , et le regard qui ne s'éclaire qu'à la lumière des bougies ne tarde pas à se ternir.
Le corps qui n'est point exercé au dehors se replie sur lui-même , et la mollesse et l'oisiveté des membres forcent les organes h un excès de travail et d'activité.
L'air qui dort dans les entrailles de la terre s'enflamme aisément , parce qu'il n'est point renouvelé ; et nos passions s'allument promptement dans un corps que ne renouvelle point l'exercice.
Les mères, contrariant la nature, tarissent dans leur sein les sources de vie que la main de Dieu y a fait jaillir ; et elles conduisent leurs enfans à des sources qui n'ont point été faites pour eux.
Et souvent les enfans s'empoisonnent aux mamelles d'une étrangère , et boivent avec son lait les maladies de son corps , et les vices plus dangereux encore de son àmc.
Et la première culture de l'esprit est confiée à
des femmes sans culture ; et le tendre corps de l'enfant est livré au contact irréfléchi , et aux caresses sans précaution de ceux qui ne savent point respecter l'enfance.
L'aurore de l'intelligence est voilée sous les nuages épais des préjugés ; et les premières impressions de l'âme sont des désirs sans objet , des craintes sans fondement et des espérances sans but.
Malheur au père qui vomit le blasphème sur l'âme de son fils ! Malheur à la mère qui salit les yeux ou les oreilles de sa fille ! car Dieu sera vengé dans le mépris de leurs enfans.
XIJJ
Dès que la raison s'est éveillée dans l'âme de l'enfant , les sollicitudes des parens ont commencé ; et leurs bras se sont allongés vers l'avenir , comme pour le saisir et l'arrêter.
Le mari a regardé sa femme avec anxiété ; la femme a regardé son mari avec angoisse; et tous deux se sont demandé : Que ferons-nous?
Et ni le mari , ni la femme n'osait répondre ; et leur esprit allait d'une pensée à une autre pensée :
et leur cœur allait de l'incertitude au doute; car ils ne pouvaient se décider.
Us regardaient à droite , et ils n'y trouvaient point de sécurité ; ils se tournaient à gauche, et de grands dangers leur apparaissaient : devant eux , ils redoutaient le vice ; derrière , ils craignaient l'ignorance.
Et ils demandaient aux autres : Que ferons-nous? Mais les autres ne voulaient point leur répondre , de peur de mettre un fardeau sur leur cœur et un poids sur leur conscience.
Et tantôt ils disaient : Nous garderons notre enfant sous notre aile , de peur que le vice ne souille son àme ; et tantôt : Nous l'éloignerons de nous, de peur que l'ignorance n'obscurcisse son esprit.
Quelquefois l'ignorance leur paraissait préférable au vice ; d'autres fois ils pensaient qu'il suffit de savoir le bien pour le faire , et de connaître le mal pour l'éviter.
Et ils se sont désespérés, parce qu'ils ne voyaient point d'issue à leurs doutes ; et le père a dit dans son cœur : Pourquoi suis-je devenu père? Et la mère s'est écriée : Pourquoi Dieu ni'a-t-il rendue féconde ?
L'éducation de la famille rétrécit l'esprit, resserre
le cœur et amollit le caractère : l'éducation publique enorgueillit l'esprit, corrompt le cœur et déprave les mœurs.
La corruption fermente facilement parmi les enfans , quand ils sont rassemblés en grand nombre ; et l'isolement dispose à l'égoïsme, et rend l'homme moins propre aux fonctions de la vie sociale.
Mille dangers assiègent l'enfance ; mais les plus grands sont sans doute dans les maisons d'éducation où la pudeur s'est éteinte, et où l'esprit de Dieu n'existe plus.
Et le mal est si grand , que personne n'ose le dénoncer, de peur de n'être pas cru ; et la corruption est si profonde , qu'on craint même de paraître la soupçonner.
Mais je parlerai, parce que Dieu me le commande; et je ne repousserai point au fond de mon cœur les paroles que ma conscience pousse sur mes lèvres.
Et personne ne m'accusera de mensonge , parce qmv mes yeux ne m'ont point trompé; et que j'ai approché mon oreille du cœur de plusieurs, et reçu dans mon âme de nombreuses plaintes et de tristes aveux.
Malheur à reniant qui met le pied sur le seuil
d'une maison d'éducation corrompue ! car le vice y a établi sa demeure el les maladies s'y sont choisi un asile.
C'est là que les nerJs, fatigués par les efforts d'un libertinage précoce , se flétrissent ; et que le corps du jeune homme, hâté dans son développement par des jouissances prématurées, saute d'un bond de l'enfance à la vieillesse.
C'est là que la poitrine de la jeune fille , rétrécie par des plaisirs qui révoltent la nature , se remplit d'ulcères et d'infection, et que les vices de son âme courbent sa taille et déforment son corps.
Malheur à l'enfant qui porte dans ses traits l'empreinte de la beauté divine ! Malheur h la jeune vierge dont les lèvres chastes s'épanouissent gracieusement dans le sourire de l'innocence!
Car la beauté des traits est un danger pour celui «a qui Dieu l'a donnée, et un piège pour ceux qui les contemplent ; el la candeur de l'àme excite de criminels désirs dans ceux que le vice flétrit.
Et vos en fans les plus chers s'empoisonnent avec vos dons , ô mon Dieu ! et ils tournent contre vous les bienfaits de votre amour.
Et l'enlant n'est pas en sûreté avec les autres en-
fans de son âge , «ji la solitude lui devient aussi dangereuse que la société.
La nature outragée a vengé Dieu, en se vengeant elle-même : elle prend en haine l'âme et le corps . et les ravage tous les deux à la fois.
Elle appesantit l'esprit , décolore la pensée , affaisse la mémoire , flétrit le cœur, assombrit l'imagination et énerve la volonté.
L'esprit peut à peine soulever le poids du péché qui l'opprime , et la pensée sort avec plus de peine de ses profondeurs que le souille ne s'exhale d'une poitrine malade et rétrécie.
La mémoire paralysée ne peut se retourner vers 1h passé , et les souvenirs les plus proches lui apparaissent comme dans un lointain obscur et nuageux.
Le cœur se dépouille de ses fraîches affections et
de ses vertes espérances ; et l'amour ne peut plus fleurir en lui , parce qu'il n'a plus de sève.
Les belles et riantes imag< - se sont enfuies de l'imagination , et tous les objets ne lui apparaissent plus que sous des couleurs ternes et sombres.
La volonté a perdu ses nobles audaces et ses courageuses témérités : et , semblable à l'oiseau dont
on a coupé les ailes , elle marche péniblement sur la terre , el no se ressouvient plus de ses vols rapides et sublimes.
Le vice sillonne le front du jeune homme des rides de la vieillesse ; et chacun , en le voyant , s'écrie : Le vice a passé par là.
11 ôte aux joues de la jeune fille leur incarnat; il étreint le sourire sur ses lèvres, et il incline son corps vers la terre , comme pour le rapprocher du tombeau.
Les mains qui ont beaucoup péché tremblent de bonne heure ; el les pieds qui ont marché dès l'enfance dans les voies de l'iniquité chancellent , et ne peuvent plus supporter le corps.
Et tout ceci est peu de chose encore ; el les plus grands maux sont ceux que Dieu seul voit; car ceux-là saulent par-dessus la tombe , el accompagnent l'homme jusque dans son éternité.
La loi s'éteint dans l'âme , et la laisse en proie à des doutes sans issue , et à des incertitudes qui l'épuisent.
L'espérance ne chante plus au fond du cœur ses doux et saints cantiques ; el l'aile sublime de la charité lie va plus , dans sou vol infini , de la terre au (ici , de l'homme aux anges, el des anges à Dieu.
Les"* anges ne causent plus avec l'âme dans la prière, et l'Église ne l'enveloppe plus de sa foi puissante et de son immense amour.
Le remords s'empare du cœur comme le bourreau de sa victime , et il l'étend sur le souvenir de ses fautes comme sur une roue.
Sa vie est sans jouissance, ses veilles sans fruit , ses sommeils sans repos, sa mort sans consolation; et Dieu seul sait ce qu'est son éternité.
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