‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 29 sur 43 · AUX AMIS · texte numérisé non relu

AUX AMIS

Rapprochez- vous les uns des autres, ô vous dont l'âme habite la même pensée ! car il fait froid autour de vous ; et laissez l'amitié presser et réchauffer vos cœurs, afin que l'égoïsme ne les glace point.

Tenez-vous par ce que vous avez de commun , et ne vous laissez point désunir par les choses qui vous distinguent ; car la variété ajoute de nouveaux charmes à l'unité , et nulle part la lumière ne réjouit autant la vue que dansl'arc-en-ciel , où toutes ses variétés se produisent à la fois.

L'œil se tourne de lui-même vers la lumière; rai m an t attire le fer par une forée irrésistible; l'esprit cherche l'esprit; et le cœur s'incline naturellement vers le cœur pour y verser son amour et sa confiance.

Mais souvent , hélas! un seul défaut sépare deux hommes (pie cent bonnes qualités de l'esprit et du cœur rapprochent. Et pourtant, ce qui unit a plus de force et de puissance que ce qui divise ; et dans le corps, les parties les plus fortes sont celles qui servent à joindre les autres entre elles pour en faire un tout harmonieux et complet.

Quand le cœur est simple et la volonté droite , les défauts et les imperfections du caractère inclinent quelquefois plus fortement l'homme vers ses frères que ses bonnes qualités , parce qu'il sent qu'il peut trouver en eux un appui pour sa faiblesse.

Il est doux pour des amis de se porter mutuellement , et de pouvoir se dire : Donne-moi ee qui me manque ; et ce qui le manque, je le le donnerai ; quand je serai faible , tu me tendras la main ; et si je te vois près de tomber, je le tendrai la mienne.

C'est l'insuffisance de l'homme qui rend l'amitié possible ; c'est sa faiblesse qui le porte à s'appuyer

Mirun autre : le sentiment de sa force le rend orgueilleux el le concentre Vll lui-même, parce qu'il croit pouvoir se passer d'aulrui.

Mais] trop souvent l'homme se recherche dans ceux qu'il aime ; et tout ce qui en eux n'est pas lui le choque et le repousse.

Aimez, ô vous qui êtes faibles ! et l'amitié vous donnera des forces ; aimez , ô vous qui êtes forts ! elle vous préservera de l'orgueil ; aimez , o vous qui êtes heureux ! et l'amitié doublera vos jouissances ; aimez , ô vous que poursuit l'infortune ! el l'amitié diminuera vos douleurs ; aimez , ù vous qui êtes jeunes! et l'amitié mûrira vos années ; aimez , ô vous qui avez vieilli dans la peine et le travail! et elle fera reverdir votre âme el rajeunira votre vie ; aimez , ô vous qui êtes riches ! et elle vous apprendra à faire un bon usage de vos richesses ; aimez , ô vous qui êtes pauvres ! et elle enrichira votre cœur.

Il n'est point d'âge ni de condition dans la vie où l'amitié ne soit toujours douce , souvent utile et quelquefois nécessaire.

L'amitié peut quelquefois remplacer l'amour; mais il n'est aucun sentiment de l'aine , ni aucune passion du cœur qui puisse la remplacer elle-même.

Il est facile de distinguer parmi les hommes ceux qui on! sonti l'amitié, el ceux qui n'ouï connu que l'amour: les premiers sont . tendres el généreux dans leurs affections ; et leur cœur conserva longtemps cette fraîcheur et cette simplicité qui embellissent le premier matin de la vie.

L'amitié pousse vers l'amour des hommes et aide la charité ; souvent , au contraire , l'amour éloigne l'homme de ses semblables, et lui rend plus diffiles le dévouement et le sacrifice.

Et c'est pour cela que Dieu a interdit l'amour au prêtre ; afin que son cœur puisse embrasser tous lès hommes , et que l'expansion de sa charité soit infinie : et l'Église, qui connaît le fond de la nature humaine , interdit l'amour à ceux dont la vie doit être une vie de dévouement et de sacrifice ; parce qu'elle sait que trop souvent l'amour se recherche soi-même , et relarde la charité dans son vol.

El le Christ , qui est descendu sur la terre pour accomplir L'auguste sacrifice de la croix , n'a point laisse'1 l'amour pénétrer dans son cœur; mais il y a donné accès à l'amitié : el l'amitié , en passant par son coeur, s'y est empreinte de je ne sais quoi de divin qui lui donne le premier rang parmi les affections de l'homme.

Et l'amitié, en effet, ne procède ni de la volonté

du sang, ni de la volonté de la chair, mais de la volonté de l'esprit et du cœur.

Et Jésus est le modèle éternel des vrais amis ; et sa divine amitié est devenue l'exemplaire de toutes les amitiés humaines ; et nous devons aimer nos amis comme Jésus aimait Jean , et comme Jean aimait Jésus.

Et Jésus aimait Jean d'un amour de préférence , et il aimait à l'avoir avec lui ; et il le laissait reposer sa tête sur sa poitrine ; et pendant ce saint repos , il communiquait aux chastes tendresses de l'amitié une vertu purifiante, et comme un goût du ciel qu'elles ont toujours conservé depuis ce temps.

Et nous devons aussi préférer nos amis à tous les hommes ; et leur présence doit nous être chère , et leur regard doit être pour nous ce que la lumière est pour nos yeux.

Et Jésus aimait à confier à Jean les secrets de son cœur ; et lorsque les disciples inquiets voulaient savoir qui allait trahir leur maître , ils disaient h Jean de le demander à Jésus ; et Jésus le disait à Jean , parce qu'il n'avait rien de caché pour lui.

Et nos pensées doivent aimer à scposer sur le cœur de nos amis , comme l'oiseau fatigué se pose

sur la branche qui lui prèle h la fois un appui et un ombrage; et nos secrets doivent courir vers son aine comme les fleuves vers la mer ; et la pente de notre vie doit aller du côté de la sienne ; car l'amitié vit de confiance et d'épanchemens.

Mais quoique Jésus préférât Jean à tous les autres disciples, il ne le choisit point pour leur chef. El l'amitié du cœur ne doit point obscurcir le regard de l'esprit ;'et quand il s'agit des autres et de leurs intérêts, nous ne devons point nous laisser conseiller par les sentimens de notre cœur.

Et Jean fut aussi fidèle à Jésus : et lorsque Jésus était sur la croix , Jean était près de lui : et dans ce moment solennel, le sentiment de l'amitié se retrempait à sa source ; il s'enlaçait autour de la croix du Christ, comme le lierre autour du chêne; il [misait dans les douleurs du Christ l'amour du sacrifice et la passion du dévouement ; il s'abreuvait de ses larmes, se nourrissait de ses angoisses et s'engrossait de son sang.

Heureux l'homme sur le bras de qui plusieurs se sont appuyés , et qui a soutenu sur son cœur les abattemens et les défaillances de plusieurs !

Heureux celui dont le cœur s'est enrichi d'aveux, et dans l'âme de qui plusieurs ont déposé les trésors de leur àmc comme dans un lieu sûr !

Mais bien plus heureux encore esl celui qui a tire de l'aine de son ami l'épine acérée du remords , el qui a délivré sa vie des flétrissures du vice et des tourmens du désespoir.

Alors l'amitié devient un sacerdoce; elle, est le sacrement des miséricordes de Dieu , et le signe sensible de sa grâce et de son amour.

Et celui qui sauve , et celui qui est sauvé sont unis par des liens si intimes, qu'il n'en est point de plus étroits sur la terre : et leurs âmes ne font plus qu'une âme , et leurs pensées ne font plus qu'une pensée , et leur vie ne fait plus qu'une vie ; et celui qui arrive le premier au terme y marque près de lui une place pour l'autre qu'il attend ; et la même auréole les couronne , et leur amitié ne finit point après cette vie , mais elle recommence au contraire sous de nouvelles formes et avec de nouveaux élans; et c'est une fleur qui fleurit toujours et qui ne se flétrit jamais ; c'est un fruit qui toujours mûrit et jamais ne tombe de l'arbre qui le porte : c'est quelque chose qui commence toujours et ne finit jamais , qui croît sans cesse sans jamais perdre sa fraîcheur et sa jeunesse.

Malheur à celui qui trahit la confiance de son ami! car il profane ce qu'il y a de plus intime dans le cœur de l'homme et de plus sacré dans l'amitié.

Malheur à celui qui abandonne son ami dans le besoin , et qui ne partage pas avec lui le morceau de pain que Dieu lui donne chaque jour ! car Dieu ne l'aime pas, et les hommes le méprisent.

J'ai vu des hommes inconstans et volages passer d'une amitié à une autre, et dépouiller leur cœur de ses affections , comme on dépouille son corps d'un vêtement usé ; et j'ai dit : Ce sont des hommes dont l'âme est sans haleine , et dont la volonté ne peut faire deux pas sans être essoufflée.

J'en ai vu d'autres qui avaient aimé chaudement leurs amis , mais qui , rebutés par leur âpre franchise et leur courageuse liberté, se sont livrés à ceux qui les flattaient et qui répandaient à grands flots sur eux les parfums enivrans de la louange ; et j'ai dit : Ce ne sont pas des hommes , mais des enfans qu'il faut emmaillotter dans les langes (le l'adulation, et bercer dans les chants endormans de la flatterie.

J'ai vu des hommes qui s'étaient reposés dans l'amitié , mais qui, plus tard, amollis par la volupté, ont oublié le cœur de leur ami aux pieds d'une femme; et j'ai détourné mon âme de ce spectacle , afin de ne pas la provoquer au dégoût.

l'en ai vu d'autres qui , trompés par une fausse piété , croyaient plaire à Dieu en se détachant dé

leur ami , el en l'abandonnant aux angoisses de son àme; et j'ai dit: Ils ne comprennent point votre esprit , ô mon Dieu , et les saintes paroles de votre Evangile ont passé sous leurs yeux sans entrer dans leur cœur.

Attachez-vous à un ami, o vous qui voulez vous tenir sur la pente rapide et glissante de la vie ! car si la main d'un autre ne vous soutient , vous tomberez , et les trésors que vous portez dans voire âme se briseront comme du verre.

Choisissez un ami, ô vous qui voulez savoir la vérité tout entière! car ceux qui vous craignent la cacheront à vos regards de peur de s'attirer votre ressentiment , et ceux qui sont aigris contre vous la défigureront et vous la jetteront comme une injure ; et vous ne les croirez point , parce que vous savez qu'ils sont vos ennemis.

Mais votre ami appliquera la vérité sur votre cœur, comme on applique un baume salutaire sur une plaie ; et elle ne vous blessera point , parce que la main de votre ami sera légère et attentive; et vous serez bientôt soulagés , parce qu'il n'y a rien qui lasse autant de bien au cœur de l'homme que la vérité.

Si tous les hommes se connaissaient parfaitement

iMix-inèmcs , le monde serait meilleur ; el les nom-

mes se connaîtraient mieux , si chacun avait un ami auquel il donnât le droit de tout dire, et qui regardât lui-même comme un devoir de ne jamais rien cacher.

Mais, hélas! les réunions frivoles du monde ont rendu moins nécessaire l'union des cœurs , elles plaisirs ennuyans du salon ont dégoûté des joies si douces de l'intimité.

L'amitié a été remplacée par la politesse ; et la flatterie , avec son langage mielleux et perfide , a supplanté la courageuse franchise de l'amitié. L'homme n'a plus besoin de savoir ce qu'il est, parce qu'il lui importe peu d'être quelque chose ; il ne veut (pie paraître , parce qu'il cherche les regards des hommes et leurs applaudissemens, et non le regard de Dieu et le témoignage de sa conscience.

Ayez un ami qui puisse conseiller vos désirs , et mûrir sous le souille de son cœur les projets qui germent dans votre tète. Car, dans toutes les entreprises qui vous intéressent personnellement, il y aura toujours bien des choses qui vous échapperont ; et vous vous laisserez emporter outre mesure par des espérances sans fondement , ou retarder par des craintes imaginaires.

L'homme ne peut voir que son image, (-'est en lui retraçant son image (pie le miroir apprend à son

esprit quels sont les traits de sa figure. L'homme ne retrouve son image que flans l'homme : le caiur ne se réfléchit bien que dans le cœur ; et le miroir le plus fidèle et le plus sincère pour l'âme , c'est l'âme d'un ami.

Aimez votre ami de toutes les forces de votre âme, ô vous jeunes gens qui voulez rester chastes dans le inonde , et échapper à la corruption qui le ravage! car le cœur qui jeûne d'amour est faible et sans défense contre la volupté ; et quand il est vide , il se remplit aisément de coupables affections.

L'amitié a sa racine dans l'estime et sa fleur dans le sacrifice. Elle commence ordinairement par un acte de l'esprit; et à ce premier degré , elle n'est encore qu'un jugement sur la convenance et l'harmonie des caractères. Puis elle passe dans le cœur qu'elle incline doucement vers le cœur de l'ami , et dès lors elle devient sentiment et instinct. Plus tard, elle entre dans la volonté qu'elle lie à la volonté de l'ami par des liens si forts , que chacune des deux se briserait plutôt que de vouloir quelque chose contre l'autre; à ce degré, l'amitié est une passion et comme un besoin de l'âme. Enfin elle monte dans l'intelligence, et produit dans les deux êtres qu'elle associe , une unité ou plutôt une identité de pensées et d'affections t<*l!c* , que tous deux s'entendent sans s<- parler, se rencontrent sans se

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chercher. Ce que l'un croit, l'autre le croit ; ce que l'un aime . l'autre l'aime comme lui. Tous deux se réfléchissent l'un dans l'autre ; ce sont deux âmes jumelles formées sur le même modèle, deux Heurs qui se sont épanouies d'une même tige , deux rayons qui émanent d'un même foyer de lumière. A cet état , l'amitié , c'est l'extase ; mais elle est si près du ciel, que peu de personnes peuvent y atteindre. Dans le ciel, c'est ainsi que l'on s'aime , j taire que le cœur y est abîmé et perdu dans l'unité.

Ayez pour amis tous ceux dont l'esprit peut vous donner de la lumière, dont l'âme peut vous donner de la chaleur, et dont le caractère peut se marier avec le vôtre ; car l'amitié n'est point un sentiment exclusif: elle dilate le cœur comme la charité dont elle est l'image; et il suffit d'avoir un ami, pour désirer d'en avoir, plusieurs. Mais parmi tous vos amis , qu'il y en ait un qui soit supérieur aux autres, et qui retienne dans l'unité les pensées de votre esprit et les affections de votre cœur; autrement, votre àme partagée et obéissant à des impulsions diverses, se disperserait et perdrait sa vigueur.

lu ami fidèle est une chose si précieuse ri si rare , que la moitié de la vie serait utilement employée à le chercher, si on pouvait le trouver et en

jouir l'autre moitié. Si donc vous en possédez un , gardez-le avec soin ; car c'est un présent donl la main de Dieu esl avare , el rarement un ami perdu peut être remplacé.

■ La malédiction <lr Dieu repose sur ceux qui oui été infidèles à leurs .-unis; il les punit en lescondamnant aux supplices de l'égoisme, ci on ne permettant pas qu'ils soient jamais aimés pour euxmêmes. Il les livre entre les mains <lc flatteurs qui les perdent, ou de femmes qui les corrompent; il met un mur entre leur cœur el la vérité, et la vérité n'arrive plus jamais ;i leur cœur; et ils s'ignorent eux-mêmes, parce qu'ils n<- peuvent plus se voir dans l'âme d'un bomme qui les aime ; ci ils marchent à tâtons dans la \i<-, parce qu'ils n'ont plus de regard ami qui puisse leur servir de lumière ; <*l ils tombent à chaque pas, parce qu'aucun bras ne les soutient ; et l<- plus grand malheur, c'est qu'ils n'aperçoivent point leur déplorable condition. Us croient être aimés par ceux qui les llaitent; et la vanité, ne trouvant plus de digue qui l'arrête , entre à grands flots dans leur cœur, h en submerge les qualités les plus précieuses et les plus belles vertus.

La tendresse et la fidélité dans l'amitié annoncent un homme supérieur par le cœur ou par le caractère; l'inconstance, au contraire, «m la mo-

ooo

bilité dans les affections , sonl les signes d'une Ame commune ei de peu de valeur.

Celui qui n'a point d'ami dans le sein duquel il puisse épancher son aine , est indiscret et irré- (léehi ; son cœur est sur sa langue , et se dévoile sans pudeur devant tous ceux qu'il rencontre , comme cesenfans qui ne craignent point d'exposer aux regards les nudités de leur corps.

Il trahira la confiance de plusieurs, et se trahira souvent lui-même : carie cœur seul peut mettre un frein à la bouche ; et le secret est un oiseau volage que l'amitié seule peut apprivoiser. Malheur à celui qui le laisse échapper ! car il volera d'une bouche à l'autre , et il ne sera plus possible de le ressaisir.

Soyez prudent et attentif dans le choix de votre ami ; mais une lois que vous l'avez choisi , fermez les yeux, et tenez-vousà sa main jusqu'au tombeau. Car l'amitié s'appuie sur l'estime pendant qu'elle se forme ; mais dès qu'elle a pris possession d'un cœur, elle ne repose plus que sur elle-même. Les défauts du caractère, les faiblesses du cœur, les vices ou même les crimes de la volonté , ne la détruisenl point ; elle ne peut être ébranlée ou renversée que par les fautes qui l'attaquent directement, et qui voui d l'oit au cœur.

Heureux celui qui , après avoir trouvé un ami , peut vivre toujours la mai u dans la sienne, toujours s'illuminer de son regard , toujours se réchauffer à son cœur, toujours s'appuyer sur son bras , toujours se désaltérer de sa pensée, toujours se nourrir de sa parole et de ses conseils , toujours se fortifier de sa force ! Heureux celui qui , sur son lit de mort , voit son ami à genoux près de lui , et qui s'endort doucement, bercé par les tendres prières de l'amitié !

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