‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 31 sur 43 · AUX RICHES · texte numérisé non relu

AUX RICHES

Tout ce qui vient de Dieu participe en quelque façon à sa nature ; et il y a dans ses dons une puissance qui leur est propre , et qui fait qu'ils cherchent nécessairement à se développer et à se multiplier par l'usage. Et quand l'homme, au lieu d'en user, les laisse dormir ou en abuse , ils se tournent contre lui : et quand ils ne périssent pas par la violence qu'on leur fait subir, ils s'irritent et s'exaspèrent; et dès lors ils font le tourment de celui qui les possède et les retient ainsi contre l'effort de leur nature. Et plus leur puissance d'expansion est grande , plus la réaction qu'ils exercent est impérieuse et gênante pour celui en qui elle s'opère.

(/est ainsi que le temps se tourne contre l'homme oisifqui le dissipe; que la science reagit contre l'intelligence qui en abuse ; que la lumière dessèche et consume l'esprit qui veut la renfermer en soi ; que les richesses font le malheur ou l'ennui de ceux qui

ne les communiquent point aux autres par la miséricorde et la charité , mais qui sont uniquement occupés à en jouir eux-mêmes.

Dieu ne nous a rien donné pour nous ; mais quand il nous donne quelque chose, c'est toujours pour lui , ou pour les autres. Car Dieu est charité ; et tout ce qu'il fait ou donne est charité comme lui : charité dans son principe, et charité dans son but. Et la charité, c'est l'amour dans le sacrifice. Et comme Dieu ne pouvait se sacrifier, puisqu'il rapporte au contraire tout à lui, il s'est lait homme : et en entrant dans l'humanité, il est entré jusque dans le fond le plus intime du sacrifice ; puisqu'il ne s'est pas même arrêté devant la mort qu'il a voulu subir pour nous racheter et nous rendre la vie.

La charité , c'est l'amour d'un objet cher ; et un objet cher est celui qui coûte beaucoup. Et si nous sommes si chers à Dieu , c'est que nous lui avons coûté de la douleur , des larmes, du sang, des angoisses , et des sacrifices et la mort. L'enfant est cher à la mère qui l'a mis au monde, parce qu'il lui a coûté de grandes douleurs et beaucoup de soins. Il y a douceur, plaisir et suavité dans l'amour; sacrifice et oubli de soi-même dans la charité.

El l'homme ne doit point garder pour lui les

dons qu'il a reçus de Dieu; mais il doit les faire fructifier par le sacrifice , et les communiquer par la charité. Malheur aux avares et aux prodigues ! car ils tournent les dons de Dieu contre lui , contre leurs frères et contre eux-mêmes : et ils se perdent par les choses qu'il leur avait données pour leur salut.

Toutes les dépenses que l'homme fait doivent être productives , parce qu'elles doivent avoir la charité pour principe et pour but, et pour moyen le sacrifice. Et toutes celles qui se font en dehors du sacrifice et de la charité , toutes celles qui partent de l'égoisme , et qui ont pour fin la vanité , la jouissance et le plaisir , sont inutiles , ou dangereuses , ou mauvaises. Et celui qui les fait s'appelle' prodigue , et le prodigue est aussi coupable et plus dangereux peut-être que l'avare ; parce que le mépris qui s'attache h l'avarice est un préservatif pour plusieurs; tandis que celui dont le vil égoïsme est tourné du côté de la prodigalité est impunément amoureux de soi-même , dur et inhumain envers les pauvres.

Ne vous abusez point , ù vous qui êtes riches ! sur l'emploi de vos richesses ; car c'est la chose dont il vous sera demandé le compte le plus sévère. H importe peu que vous ayez beaucoup dépensé ; ce qui importe , c'est l'usage que vous aurez

fait de vos richesses , et le but auquel vous les durez consacrées. Car vous seriez moins coupables envers Dieu et envers la société , si vous gardiez votre argent renfermé dans vos coffres que si vous le dissipez dans de folles dépenses qui pervertissent le peuple, en lui donnant le goût du luxe, et en détruisant en lui l'esprit de la simplicité et de l'humilité chrétienne. L'oisiveté de l'argent est moins funeste à un état que cette activité coupable et immodérée à laquelle le condamne celui qui s'en sert pour faire le mal.

11 y a des dépenses qui sont nécessaires , soit pour l'entretien de la vie , soit pour satisfaire aux exigences d'une position où vous pouvez être utiles aux autres. Et celles-là ne laissent jamais de remords après elles, et sont toujours productives; puisqu'elles conservent ou augmentent les moyens que vous avez de faire le bien. Tout ce que vous donnez pour accroître la richesse publique , soit en fondant ou en favorisant des institutions qui forment des citoyens utiles et vertueux par une instruction solide et religieuse ; soit en élevant des hospices où la douleur et les infirmités puissent trouver un asile ; soit en augmentant par des améliorations sages et éclairées la valeur du sol et des produits qu'il fournit ; soit en doublant le prix du travail de l'homme , en le perfectionnant par des

méthodes habiles et judicieuses : tout ce que vous donnez pour un but saint et utile est noblement dépensé; et celui-là mérite bien mieux de son pays qui l'enrichit en s'enrichissant lui-même, que le prodigue qui s'appauvrit en corrompant ses frères.

Un acte de vertu , de dévouement et d'humilité , un sacrifice que vous accomplissez, un bon exemple que vous donnez , un crime ou un péché que vous prévenez en vous ou dans les autres , une bonne parole que vous dites , une action généreuse que vous inspirez , un homme égaré que vous ramenez , un ignorant que vous instruisez , un pas que vous faites faire à la science , une lumière que vous jetez dans le monde , un trait de beauté que vous ajoutez dans l'art à ceux que le génie a produits , une aumône que vous faites , un pauvre que vous arrachez à la misère , un champ que vous rendez plus fertile , un torrent dont vous arrêtez les ravages , un fleuve que vous retenez dans son lit , une route que vous percez et qui , en rapprochant les dislances, épargne le temps et la fatigue du pauvre , un instrument de travail que vous inventez ou perfectionnez , une amélioration introduite, soit sur le sol que vous cultivez , soit dans la nature des animaux que vous élevez ; ce sont autant d'élémens que vous ajoutez à la richesse de

votre pays, et dont tous vos concitoyens , les pauvres surtout , profilent.

Mais il est des dépenses qui n'ajoutent rien à la richesse publique , et qui ne font que déplacer l'argent, en le faisant passer des mains de celui qui achète dans les mains de celui qui vend. Ces dépenses , quand elles sont nécessaires ou utiles , ont cela de bon et d'avantageux , qu'en activant la consommation , elles augmentent la production et la somme du travail. Mais une Ibis qu'elles dépassent les bornes d'une sage modération , elles deviennent dangereuses et funestes ; parce qu'elles créent des besoins factices , au lieu de satisfaire ceux qui sont justes et réels. Elles excitent dans le cœur de l'homme la vanité, la cupidité , la soit" immodérée de l'or , l'amour du luxe ; et toutes ces mauvaises passions qui ruinent et pervertissent à la fois , et l'état qui les souffre ou les encourage , et ceux qui leur ont donné accès. Le mal qu'elles produisent est d'autant plus grand, qu'il est plus facile de se faire illusion sur leurs funestes résultais. Au premier abord , elles excitent dans les étals une sorte d'activité fébrile qui trompe et qui séduit : et les meilleurs esprits se laissent souvent surprendre par cette agitation factice; et se persuadent que tout marche et avance , parce que tout se remue, Mais tout mouvementn'est pas progrès; et l'homme,

avec toute son activité , n'avance pas, quand il se replie et retourne perpétuellement sur soi-même.

Et pourtant c'est là que nous sommes arrivés. Le commerce et l'industrie qui , sous l'influence d'une pensée chrétienne , devraient tourner à l'avantage du pauvre , h la gloire de Dieu , et au progrès moral de la société , sont au service de l'égoïsme , de la cupidité , de la vanité et de l'amour du plaisir. Et partout où ils apparaissent sous cette forme , le nombre des vices augmente , et celui des pauvres s'accroît en proportion. Et si Dieu , dans sa miséricorde , n'apporte un prompt remède au mal qui ronge la société , on verra le nombre des pauvres s'accroître à mesure que la richesse augmentera ; et nous en serons réduits à voir nos frères mourir de faim au milieu des trésors qu'ils auront sous les yeux , pendant que les riches , embarrassés de leurs richesses , ne sauront plus qu'en faire.

Lorsque le Christ est descendu sur la terre , il a voulu , quoique descendant des rois, naître dans la famille d'un artisan , et vivre pendant trente années dans un atelier. Cachant sous le voile de son humanité sa divine origine , et sous une vie humble

ol pauvre l'illustration de sa naissance selon la chair, il n'a laissé paraître qu'une chose , son infinie charité et ses sacrifices infinis.

Il a parlé aux pauvres et aux petits ; il a parlé aux grands et aux riches ; aux premiers il a dit : Vous êtes heureux; il a dit aux seconds : Malheur a vous ! car le salut vous est difficile.

Qttand il a voulu choisir les apôtres qui devaient prêcher sa doctrine , il y avait des riches autour de lui ; il les a laissés : il y avait des petits et des pauvres ; c'est eux qu'il a pris.

Et les premiers fidèles apportaient leurs trésors aux pieds des apôtres ; et tous leurs hiens étaient communs, parce qu'ils ne faisaient tous qu'un cœur et qu'une ame : et les païens étonnés des merveilles de leur charité , s'écriaient : Voyez comme ils s'aiment !

Mais l'esprit du christianisme s'affaiblit bientôt dans le monde : à l'humilité chrétienne succéda l'orgueil et le luxe qu'il enfante ; et comme si ce n'était pas assez de violer les préceptes du Christ , on voulut encore en atténuer la force , et les interpréter dans un sens favorable aux passions qu'ils devaient réprimer.

Cette société chrétienne qui ne faisait au eom-

mencement qu'un cœur et qu'une âme , on l'a partagée en classes. On a dit aux uns : Vous pouvez jouir pendant que les autres souffrent ; on a dit aux autres : Vous devez souffrir pendant que vos frères jouissent. On a fait entendre aux premiers que le devoir de la charité ne commence pour eux qu'au moment où leur âme et leur corps , rassasiés do jouissance , n'ont plus rien à désirer, et où la miséricorde , détachée du sacrifice qui le rend méritoire , n'est qu'une jouissance de plus dans une vie tout occupée à jouir, et une sorte de diversion aux ennuis qu'amène nécessairement la recherche continuelle de soi-même.

Jouir en ne se refusant rien ; jouir en accordant aux autres ce qui lui reste , après qu'il s'est donné tout ce qu'il convoitait : c'est là le sort du riche. Souffrir sans se plaindre, quand il n'a rien ; accepter avec reconnaissance ce qu'on lui donne, quand on ne sait plus que faire de ce qu'on a , c'est la condition du pauvre telle qu'on a essayé de la lui faire.

Le superllu que le riche donne , on l'a appelé aumône ; et le don qu'il en fait , on Ta appelé miséricorde et charité ! Cette charité , qui a pris sa source dans le cœur du Christ, et qui a coulé de son corps sur la croix en pluie de larmes et de sang ; cette charité plus haute que le ciel , plus

largo que la terre, qui s'accomplit dans la douleur, le sacrifice el la morl , on l'a rapelissée jusqu'aux étroites proportions de l'amour de soi-même.

0 Dieu ! vous n'avez pas voulu renfermer dans des limites déterminées le devoir infini de la charité. Vous qui avez dit tant de choses, et révélé tant de mystères à votre Église , vous n'avez pas voulu lui dire à quel point ce devoir commence, à quel point il finit. Vous avez dit aux hommes : Aimez Dieu par-dessus tout , et vos frères comme vousmêmes : ce précepte vous suffît ; et si vous le comprenez, vous saurez ce que vous devez donner à vos frères quand ils sont dans le besoin.

Vous n'avez pas voulu définir ce qui doit être infini , limiter ce qui doit être sans bornes. Et pour exciter la miséricorde dans le cœur de vos enfans,' vous avez voulu habiter dans les pauvres , et vous avez dit aux riches : Quand vous voyez un pauvre, c'est moi que vous voyez. El comme s'il n'y avait point d'autre précepte dans votre Évangile que celui de la miséricorde et de la charité , vous ne nous demandez qu'une chose au jour du jugement. Si nous avons donné à manger quand vous aviez faim , à boire quand vous aviez soif; si nous vous avons vêtu quand vous étiez nu , visité quand vous étiez captif , le ciel est à nous, et nous entrons dans voire gloire. Mais pour ceux qui n'auront pas fait

ces choses , les ténèbres extérieures , le ver qui ne meurt point , les pleurs et les grinceinens de dénis.

Et votre immanence dans les pauvres est un si grand mystère, que vos élus eux-mêmes ne le comprendront pas , et qu'ils vous demanderont avec élonnement : Quand est-ce que nous vous avons t'ait ces choses?Tanl les merveilles de votre charité sont infinies!

Qu'aucun riche ne se rassure , et dise : Je donnerai ceci, et je garderai cela. Car aucun ne sait ce qu'il doit donner , et ce qu'il peut garder. Mais que tous tremblent, dans la crainte que ce qu'ils gardent n'appartienne aux pauvres , et que Dieu ne leur en demande compte un jour. C'est de là que vient cette incertitude du salut terrible pour tout le monde , mais cent fois plus terrible pour le riche , parce que la limite qui détermine ses obligations est inappréciable.

Je ne sais pas, Seigneur, et personne ne peui me dire ce que je dois donner à vos pauvres. Mais ce que je sais , c'est que dans le précepte de la charité est renfermée toute la loi ; c'est que , si j'étais indigent , si je n'avais pas un morceau de pain à donner à nies enlans mourant de faim, j'implorerais en leur faveur le ciel et la terre , et je fatiguerais les riches de mes plaintes et de mes supplications.

Craignez , tremblez , contrislez-vous, ô vous qui êtes riches! car s'il y a des nécessités communes qui n'exigent pas de vous de grandes aumônes, il est aussi des nécessités extrêmes où aucun sacrifice ne vous doit coûter, et où vous devez au pauvre tout ce qui ne vous est pas indispensable.

J'ai vu des hommes gorgés de richesses s'asseoir joyeux à un splcndidc festin. Pendant que les vins les plus précieux pétillaient dans les coupes de cristal , et qu'on leur servait sur des plats d'argent les mets les plus recherchés, un pauvre mourait de raim à leur purte , et accompagnait du triste ràlemeul de la mort leurs cris tumultueux et leurs chants libertins; et je n'ai point été étonné en voyant plus tard la colère de Dieu s'allumer dans le ciel et frapper de ses coups ceux qui avaient ainsi violé la charité.

N'allez pas leur reprocher, à ces riches sans entrailles , la dureté de leur âme ; car ils se sont fait des doctrines qu'ils ont mises comme des coussins sons leur cceui', cl sur lesquels leur égoisme s'endort. Ils se sont imaginé, les malheureux , que leur luxe est un avantage pour le pauvre, et que leurs folles dépenses tournent au profit des indigens. Ils ont ainsi trouvé le moyen de rassurer leur conscience et d'en concilier les devoirs avec la satisfaction de leurs plaisirs,

Ils veulent bien donner un morceau à vos pauvres , ô mon Dieu ! mais c'est à condition qu'ils plongeront leur àme et leur corps dans les honteuses voluptés des festins. Ils veulent bien tirer de leurs trésors quelques pièces d'or , mais c'est pour se couvrir de vêtemens magnifiques sous lesquels ils cherchent à cacher le vide immense de leur cœur. Ils veulent bien consoler ceux qui pleurent , mais c'est en laissant errer leurs pensées et leurs désirs dans les mouvemens rapides d'une danse voluptueuse.

Pourquoi pleures-tu , pauvre mère? parce que ton enfant , la fleur de ton âme , se flétrit sur ton sein. N'entends-tu pas le bruit des instrument qui convient à la danse les riches dont lu envies le sort ? Cette jeune mère rayonnante de beauté, ornée d'une parure étincelante , ne va-t-elle pas s'amuser pour toi ?

Pourquoi te désoler, jeune et chaste vierge dont la misère expose l'innocence , et qui doutes si tu ne dois pas , pour arracher ion vieux père à la mort , céder aux instances du libertin qui te poursuit? Rassure-toi ; car en ce moment même un bal pour les pauvres rappelle et l'invite au plaisir ; et , pour le sauver, plusieurs femmes vont aller s'y perdre . el se prendre peut-être à ses (ilets.

Consolez-vous , je vous le dis ! consolez-vous , ô pauvres qui ne savez pas quelles nouvelles peines vous apportera le lendemain ! car aujourd'hui les riches sont heureux et s'amusent pour vous. On leur a dit que vous souffrez, et ils ont dit : Jouissons donc pour ceux qui souffrent. On leur a dit que vous n'avez point de vêtemens, et ils ont répondu : Prenons nos habits de fête. On leur a dit que vous n'avez point de pain , et ils se sont écriés : Enivronsnous ! On leur a dit que vous pleurez, et ils ont dit : Rions et chantons ; car si nos chants ne secourent pas les pauvres, ils nous empêcheront du moins d'entendre leurs gémissemens et leurs plaintes.

Pour justifier leur vie et leur indifférence envers le pauvre , les riches se sont persuadé , ou ont fait semblant de croire que le luxe lui est utile , en lui donnant l'occasion de travailler ; qu'il encourage le commerce et développe l'industrie : et ils ne tarissent point dans rémunération des avantages qu'il procure aux peuples et aux étais.

Mensonge! déception ! hypocrisie! Je ne sais pas jusqu'à quel point le luxe développé dans une certaine direction peut être utile au bien-être matériel d'une nation. Ce que je sais, ce dont je suis certain ; c'est que la religion du Christ le condamne , avec toutes les vanités et les pompes du inonde. Ce que je sais; c'est qu'un peuple ne saurait jamais s'é-

lever par < e quj viole la loi de Dieu , et que jamais le péché ne pourra lui donner ni bonheur ni gloire.

Ce que je sais : ce que l'expérience des siècles m'apprend ; c'est que toutes les nations dont la puissance s'est abîmée sont tombées par le luxe , qui , après en avoir affaibli la vigueur, les a corrompues , ruinées et anéanties. Ce que je sais : ce que je vois avec mes yeux ; c'est qu'un malaise indéfinissable travaille aujourd'hui tous les peuples dont le luxe a corrompu les mœurs et suscité l'orgueil ; c'est que nulle part le nombre des pauvres n'est aussi grand , ni leur misère aussi lamentable ; tandis que je vois prospérer ceux qui se distinguent par la simplicité de leurs mœurs et de leur vie.

AUX RICHES, All.N QU'ILS PENSENT AUX l'Ai VUES DANS LEURS TESTAMENS.

C'est une grande chose qu'un testament ; je veux dire dans une société où l'orgueil n'a pas desséché la foi , et où la cupidité n'a pas flétri l'espérance.

Un testament , c'est le témoignage éternel d'un homme qui ne vit plus dans le temps ; c'est le der-

Jiici rayon de sa pensée , qui arrive du ciel à ceux qu'il a aimés ici-bas ; semblable à ces belles traces de lumière que le soleil laisse sur ses pas , comme un gage de son retour prochain, quand il va prêter ses clartés et sa chaleur à d'autres contrées.

C'est une dernière étincelle de chaleur que le cœur envoie à ceux qu'il a chéris sur cette terre, afin qu'ils puissent y réchauffer leurs regrets et leurs souvenirs ; c'est une voix amie qui part d'un tombeau , et qui vous dit : Pense à moi , je t'aime toujours ; c'est un parfum de l'autre vie qui s'échappe d'une âme que vous avez aimée dans celleci, et qui embaume les tristesses de votre cœur ; c'est un frère dontl'àme , du haut du ciel , regarde la votre ; c'est un ami qui vous tend la main à travers les abîmes de la mort qui le séparent de vous; c'est un lien entre le temps et l'éternité ; c'est un reflet de la vie qui ne finit point sur la vie qui passe ri qui s'enfuit.

C'est une volonté si forte que la mort ne peut la briser. C'est une lumière du cœur si vive que les ténèbres du tombeau ne peuvent l'obscurcir. Celui qui laisse un testament ne meurt point ; car il laisse après lui sa pensée , et sa volonté continue d'être présente à ceux qu'il a aimés pendant sa vie.

Quiconque a un cœur cl une volonté ne doit

point mourir sans testament, aiin de ne point laisser sans un gage de sa tendresse ceux qu'il a chéris ici-bas.

Le testament qui ne l'ait pus mention du pauvre déplaît à Dieu , mais l'homme qui fait l'aumône après sa mort sème de prières la route par laquelle son âme doit passer.

Si vous avez peu , et si vous laissez des enfans après vous, donnez peu aux pauvres; mais donnezleur quelque chose , afin que le inonde voie que votre cœur a été plus large que le cercle de la famille, et afin que les pauvres viennent prier pour vous dans l'église autour de votre cercueil.

J'ai vu des hommes mourir dans l'opulence , et laisser tous leurs biens à des parens éloignés dont ils connaissaient à peine le nom , sans penser à l'orphelin ni au pauvre , et j'ai dit : Pourquoi l'homme abuse-t-il ainsi de vos dons , 6 mon Dieu !

Les orphelins ne sont-ils pas les enfans de celui qui meurt sans postérité ? Les pauvres ne sont - ils pas la famille de celui qui n'en a point? Et que deviendront le pauvre et l'orphelin, si le riche qui ne leur a rien donné pendant sa vie, ne leur laisse rien après sa mort ?

Donnez peu . mais donnez quelque chose aux

pauvres , si vous avez des enfans ; donnez-leur davantage si vous n'avez que des frères ; donnez-leur plus encore si vous ne laissez après vous que les Mis de vos frères; mais abandonnez-leur la plus grande partie de votre fortune , si vous ne laissez point de parens après vous.

Il n'y aurail bientôt plus de pauvres sur la terre, si tous ceux à qui Dieu a donné les biens de ce inonde pensaient à ceux qu'il en a privés , avant de quitter celle vie pour aller paraître devant lui ; et si , au moment où la mort leur arrache des mains leurs trésors, ils en abandonnaient une partie à ceux qui n'ont rien.

Bientôt chaque commune aurait un asile et une école pour l'en lance , un lieu de refuge pour l'orphelin qui ne sait où porter ses pas , ni où reposer son cœur; un hôpital pour le pauvre qui souffre et qui ne peut réclamer l'assistance de ceux qu'il aime , parce que leur travail les fait vivre, et le fait vivre lui-même avec eux ; un hospice pour le vieillard infirme, dont la fatigue a courbé le corps vers la terre, et qui peut à peine se traîner à la porte du riche pour y mendier son pain.

Mais l'amour de la famille rétrécit le cœur et l'endurcit , parce que la charité n'y entre point comme motif, et que l'esprit de Dieu ne l'anime

point. Le cœur est devenu chair et sang ; et ses affections ne peuvent soulever le poids de chair qui pèse sur elles , et atteindre le vol sublime de la charité, qui aime l'homme pour lui-même et pour Dieu ; et non pour soi , comme l'amour de la famille qui n'est souvent que l'égoisme de la chair et du sang.

Dans les temps où la foi gouvernait les affections de l'homme, les riches donnaient souvent aux pauvres une partie de leur fortune , quelquefois même tous leurs biens ; et c'est ainsi que se formèrent ces monastères riches et puissans , où l'étranger était toujours sûr de trouver une hospitalité bienveillante, et d'où le pauvre ne sortait jamais le cœur triste ni les mains vides.

Car alors le bien des monastères était le bien des pauvres ; c'était au couvent que le pauvre allait chercher du travail pendant qu'il avait des bras et de la jeunesse ; et quand la vieillesse ou les infirmités lui avaient rendu le travail impossible, c'était encore là qu'il trouvait du pain pour se nourrir et du vin pour rétablir ses forces épuisées. Aussi , celui qui donnait aux monastères faisait ce que font aujourd'hui ceux qui donnent leurs biens à une commune, afin que les pauvres en jouissent et que leur misère en soit soulagée. La commune des pauvres , c'était le monastère , et les moines

qui l'habitaient n'étaient que les administrateurs de leurs biens.

Et même , lorsque le relâchement et l'esprit du monde eurent affaibli la vigueur de la règle, le reproche qu'on leur faisait , c'était encore de favoriser la paresse par des aumônes trop abondantes et faites sans discernement.

Et quand les peuples mirent la main sur les biens des monastères , au lieu de les employer d'une manière conforme aux intentions de ceux qui les avaient donnés , ils laissèrent la cupidité s'en engraisser ; et ces biens qui auraient pu enrichir les communes et détruire partout l'ignorance et la misère , tournèrent au détriment et à la ruine du peuple en augmentant le luxe et la puissance de ceux qui l'opprimaient.

N'oubliez pas les pauvres, ô vous qui voulez laisser après votre mort un témoignage de votre volonté ! et que la famille qui tient à votre chair et à votre sang ne vous lasse point négliger celle que Dieu a attachée à votre esprit et à votre cœur par les liens plus étroits de la foi et de la charité.

Souvenez-vous que le Christ aime les petits et les pauvres d'un amour de préférence; et ceux qui sont a lui , il les anime de son esprit, et verse dans

leur cœur les mêmes amours et les mêmes pensées qui étaient dans le sien.

MI

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