AUX CLASSES MOYENNES
Il n'y avait autrefois parmi les nations de l'Europe que deux classes , celle des riches et celle des pauvres : et un abîme immense les séparait ; et aucun élan, si puissant qu'il fût, ne pouvait le franchir ; et les riches avaient la puissance et la force , et la faiblesse était le partage du pauvre.
Mais le riche et le pauvre , séparés partout ailleurs , s'assemblaient dans le même temple , s'agenouillaient au même autel, s'asseyaient à la même table pour y manger la même chair et y boire le même sang , vivaient de la même foi , s'épanouissaient dans la même espérance, exhalaientlamême prière et obéissaient au même pasteur. Ils embrassaient la même croix , et sur celte croix ils s'embrassaient dans un commun amour.
Et la religion joignait et collait ensemble ces deux moitiés qui tendaient sans cesse à se disjoindre, et l'unité dans la foi préparait et rendait pos-
sible l'unité sociale et politique qui devait se développer plus tard.
Et le désir de jouir de leurs richesses créa chez ceux qui les possédaient de nouveaux besoins ; et pour les satisfaire , l'agriculture qui ne fournit que les choses nécessaires à la vie ne suffisait plus; et de nouvelles professions surgirent dans la société ; et (Mitre le laboureur attacîié à la glèbe et le seigneur aitaehéàson épée s'éleva une autre classe d'hommes , dont l'occupation était de travailler et de perfectionner les produits du sol , et d'en augmenter la valeur, en ajoutant à leur utilité les agrémens qui plaisent , et en les rendant à la fois plus beaux et plus commodes.
Et l'industrie naquit; et elle produisit le commerce, et le commerce à son tour perfectionna l'industrie ; et les peuples se rencontrèrent dans les villes qui servaient d'entrepôts h leurs produits; el ils se tendirent la main dans les transactions commerciales par lesquelles ils les échangeaient mutuellement, et ils se reconnurent pour frères; et ils comprirent qu'ils partaient du même poinl , qu'ils allaient au même but , et qu'il fallait s'unir et marcher ensemble pour y arriver plus tôt.
Et l'industrie rapprochait les hommes, parce qu'il fallait bien que ceux qui devaient travailler
ensemble habitassent le même lieu ; et les villages devenaient des bourgs , et les bourgs devenaient des villes , et les villes devenaient des cités florissantes , et les cités devenaient des états libres et indépendans : et le commerce , fils de l'industrie , traçait des roules , creusait des canaux , adoucissait la pente des fleuves ou leur construisait un lit plus sûr et plus profond ; afin que les produits d'un peuple pussent aller trouver plus commodément et plus vile les peuples qui les demandaient.
Et partout où le commerce et l'industrie fleurirent, le peuple fut affranchi , la servitude disparut peu h peu ; la commune, ce nid de toutes les liberlés et de tous les droits , se forma ; des constitutions mûries par le temps et développées par l'histoire garantirent à la fois l'ordre et la liberté , et répartirent plus équitablement les droits et les devoirs ; les sciences et les arts prirent un rapide esssor, et le travail devint la source la plus féconde de la richesse et du pouvoir.
Et partout au contraire où le travail resta fixé sur le sol , l'histoire resta immobile ; et les siècles qui passaient trouvaient les mêmes choses sur leur route; et chaque année le soleil, en recommençant son ouvrage, revoyait les mêmes abus qu'il avail vus en l'achevant ; cl celui qui travaillait était esclave; cl celui qui jouissait était libre; et pour être
quelque chose , il fallait avoir du sang sur son épéo e( des hommes à ses pieds.
Et le Christ appela autour de son tombeau tous les peuples chrétiens ; il leur fit signe de la main , et ceux qui répondirent à son appel lurent affranchis , et ceux qui n'entendirent point sa voix restèrent ou devinrent plus tard opprimés et malheureux ; et la croix délivra encore une fois les nations ; et sur les lieux que le Christ avait arrosés de son sang , se forma l'unité des peuples de l'Europe , et le germe de leur gloire et de leur grandeur future.
Considérez et voyez : partout où vous trouvez en Europe un peuple libre , puissant et glorieux, vous pouvez dire : Les pieds de ce peuple ont marché sur la terre sainte , et le front de ses enfans a touché la pierre du saint tombeau.
Partout , au contraire , où vous voyez un peuple gémir sous l'oppression ou poser tristement ses souvenirs sur sa gloire passée, dites hardiment : Les anges qui gardent le sépulcre du Christ n'ont point rencontre ce peuple à ses pieds ; et la croix du rédempteur n'a point brillé en couleurs de sang sur les épaules de ses enfans.
Et les croisades achevèrent ce que le commerce et l'industrie avaient commencé; et chez les peuples qui ne se sont pas croisés, il n'y a point de
classe intermédiaire entre le riche et le pauvre ; et il n'y a point de degrés pour monter de l'abîme où languit le pauvre aux sommets élevés que le riche occupe.
Et la classe moyenne était riche et puissante , parce que, placée entre le seigneur qui jouissait sans travailler et le serf qui travaillait sans jouir , elle touchait d'un côté à tous les droits , et de l'autre à tous les devoirs ; et les devoirs qu'elle avait à remplir fortifiaient les droits qu'elle possédait ; et les droits qu'elle avait acquis déterminaient ses devoirs et la garantissaient contre l'oppression; tandis que les droits des seigneurs s'émoussaient dans leurs mains, parce qu'ils n'étaient point aiguisés par le devoir, et que les devoirs s'atfaissaient parmi les serfs, parce qu'ils n'étaient point appuyés suides droits et déterminés par eux.
Et la classe moyenne était riche et forte de droits et de devoirs à la fois ; et tout venait à elle , et elle recevait de tous les côtés ; et l'or des seigneurs descendait vers elle , parce qu'elle seule pouvait leur procurer les objets de leurs jouissances ; et le travail des serfs montait vers elle , parce qu'elle seule pouvait le perfectionner ; et elle s'enrichissait à la fois et de l'or du riche et du travail du pauvre ; et elle attirait à elle peu à peu la puissance que donnent l'or et la richesse dont le travail est la source.
Et elle se fortifiait tous les jours, parée qu'elle avait les lumières qui rendent l'homme puissant par l'intelligence, cl les vertus qui le rendent puissant j >:ir le cœur ; et tandis que les seigneurs s'appuyaient sur leur épée et sur la force que donne le glaive , les bourgeois recueillaient avec un saint empressement les idées que Dieu semait avec profusion dans le monde , et que le temps faisait germer et mûrir parmi les peuples.
Enfin les grands s'aperçurent que leurs droits leur étaient tombés des mains , et que les bourgeois se préparaient à les ramasser ; ils voulurent les reprendre, mais il était trop lard , une lutte terrible s'engagea ; et chez plusieurs peuples elle dure encore , et Dieu seul sait quelle en sera la fin.
Et là où la classe moyenne a vaincu et s'est emparée de la puissance , de nouveaux compétiteurs se sont présentés et ont commencé une nouvelle lutte; el les droits qui autrefois étaient tous attachés au sol , semblent vouloir aujourd'hui se détacher de tout ce qui est matériel , et prendre leur point d'appui dans l'esprit et le cœur de l'homme.
Car les uns demandent que les lumières de l'intelligence soient le principe et la règle des droits : les autres veulent que les droits soient mesurés d'après le nombre ot l'importance des devoirs , et
que chaque devoir soit accompagné d'un droit qui lui fasse équilibre; parce que toute obligation envers les hommes est mutuelle , et que l'homme n'a de devoirs absolus qu'envers Dieu.
Et la lumière , en pénétrant dans le peuple par l'instruction , y développe l'amour de la puissance et le désir d'acquérir les droits qu'il n'a pas encore et d'augmenter ceux qu'il a déjà : et le germe de tous les événemens que les siècles futurs doivent mûrir est dans le peuple : et ceux qui ne voient pas cela sont des aveugles ; et ceux qui , le voyant , ne préparent ni leur esprit ni leur cœur, sont des insensés.
0 vous qui avez conquis la puissance ! retournez votre esprit du côté du passé , et prévoyez l'avenir ; car ce qui est arrivé arrivera encore , si l'avenir est gouverné par les mêmes influences qui ont régi le passé. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil , et les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets : les événemens ressemblent toujours aux hommes qui en ont été le principe ou l'instrument ; et l'histoire prend toujours la forme des idées qui dominent l'époque où elle s'accomplit.
Ceux qui vous ont précédés sont tombés, parce qu'ils ont laissé passer, sans les accueillir, les idées qui venaient visiter le monde, et qu'ils se sont ren-
lamés dans leurs droits , comme dans une forteresse imprenable, pour empêcher le peuple de 1rs partager avec eux. L'ignorance et l'égoïsme les ont perdus , le dévouement et les lumières les eussent sauvés.
Si vous voulez prévenir la lutte qui ne manquerait pas d'éclater tôt ou lard , et dans laquelle vous succomberiez infailliblement , faites ce qu'ils n'ont pas fait : connaissez votre époque , ses besoins , ses instincts, son but et ses espérances; et que vos pas ne s'écartent jamais des traces de lumière que l'histoire laisse après elle.
Si quelque idée germe et surgit sous vos yeux , ne la négligez pas ; car elle se tournerait plus lard contre vous : mais soignez-la comme une plante dont la tleur doit un jour vous donner ses parfums , et dont le fruit vous donnera plus tard sa saveur : que vos espérances la rafraîchissent comme une rosée : que votre amour la réchauffe et en développe la maturité.
Si quelque, l'ail conçu depuis long-temps et longtemps porté dans les entrailles de l'histoire , naît au milieu de vous, donnez-lui asile dans votre cœur : car, si vous le repoussez , il trouvera refuge dans l'étable du pauvre ; et quand il sera devenu grand et fort, il se tournera contre vous.
Les idées engendrent les faits, et les laits à leur tour protègent et défendent les idées ; les idées . c'est l'œil des nations ; les faits , c'est leur bras ; et avec des idées et des faits , elles sont invincibles , parce qu'elles ont à la fois la force et la lumière.
Ne refermez point sur vous les droits dans lesquels vous êtes entrés ; mais élargissez-en plutôt la porte , afin que toutes les lumières et toutes les vertus puissent vous arriver, et que vos forces s'augmentent de toutes les forces nouvelles qui surgissent autour de vous.
Souvenez-vous que vous êtes sortis du peuple , que votre racine est dans le peuple , et que là est votre sève , votre force et votre vie. Si vous vous séparez du peuple , vous périrez comme un arbre qui n'a point de racines, et vers lequel la sève ne peut plus monter.
Ne vous reposez point dans la jouissance de vos droits ; car tout marche si vite aujourd'hui , que l'homme qui s'arrête un seul instant pour se regarder et pour jouir, court risque de rester en chemin. Dieu marque d'un signe de réprobation toutes les choses humaines qui ne marchent pas. Car pour elles , vivre , c'est marcher ; s'arrêter, c'est mourir. L'Église seule n'a pas besoin de marcher pour vivre , parce que son origine et sa fin sont dans l'éter-
nité , et que d'un seul pas elle va de Jésus-Christ à Dieu .
Deux choses gouvernent le monde aujourd'hui , la lumière et la liberté. La lumière montre aux peuples la route qu'ils doivent suivre ; la liberté les y pousse : et quiconque a peur de la lumière et craint la liberté , est déjà jugé : il périra par elles ; car en elles est la vie et la mort , la vie pour ceux qui les aiment, la mort pour ceux qui les redoutent. Ne les craignez donc point, de peur qu'elles ne se tournent contre vous , et ne vous ôtent tout ce que vous avez gagné par elles.
Aimez le peuple , comme le fleuve aime la source d'où il descend , comme la fleur aime la lige qui la supporte , comme l'enfant aime le sein qui le nourrit : que ses intérêts vous soient chers, que ses droits vous soient précieux : aidez-le à conserver ceux qu'il a déjà , et à gagner ceux qu'il n'a pas encore : ne craignez point de partager avec lui ceux que vous avez acquis ; car tout ce qui est lumière se communique sans se diviser, et ceux qui prennent ne font rien perdre à ceux qui donnent.
Lorsque Dieu pose un enfant sur le cœur d'une mère , ceux qui ont déjà fleuri sur son sein perdentils quelque chose de ses soins et de son amour? Ainsi , quand la patrie ouvre son sein à de nou-
veaux enfans, en leur accordant des droits qu'ils n'avaient pas encore , elle n'oie rien à ceux qui les possédaient déjà ; mais elle ajoute au contraire à leur force, en augmentant leur nombre ; car les droits , comme les devoirs , se garantissent mutuellement. Plus un homme a de droits, plus il a intérêt à respecter ceux des autres : et les hommes les plus dangereux pour la société sont ceux qui n'en ont aucun; parce que , n'ayant rien à perdre , et ayant au contraire tout à gagner dans un changement , ils menacent sans cesse le repos et la sécurité de l'État.
Déjà plusieurs d'entre vous , surpris par ce vertige qui s'empare des hommes faibles d'intelligence et pauvres de cœur, quand ils se trouvent portés tout-à-coup sur les hauts sommets de la société , ont rougi de leur origine : ils n'ont plus voulu incliner leurs regards vers le peuple , de peur de se souvenir qu'ils furent peuple eux-mêmes ; et ils semblent vouloir se venger par leur insolence et leur mépris envers les pauvres du malheur qu'ils ont eu d'avoir été pauvres comme eux.
Mais Dieu et les hommes ont en abomination ceux qui méprisent le pauvre , après avoir été pauvres eux-mêmes ; car c'est eux qui provoquent la colère des peuples , et qui leur mettent la haine dans le cœur, et la vengeance dans les mains.
Traitez le pauvre avec respect , ô vous qui vous êtes élevé par votre travail ! Ne restez point assis comme un maître, pendant qu'il se tient debout devant vous. Que votre tête ne soit point couverte, lorsque le vieillard découvre ses cheveux blancs pour vous exposer sa misère. Que l'orgueil et l'arrogance n'enflent point votre voix , lorsque l'orphelin vient vous dire en pleurant : Ayez pitié de moi , car je n'ai point de père.
Associez volontiers à votre gain celui que vous associez à vos travaux; car l'association dans le travail et dans ses résultats est une des idées qui ont jeté les plus profondes racines dans la société , et que doivent mûrir les siècles qui viendront. Que votre vie soit une lumière pour l'ignorant, que votre cœur soit un appui pour le faible , et que le malheureux , rien qu'à vous voir, se sente consolé.
Que votre foi et votre charité inspirent au peuple l'amour de Dieu et le respect pour la religion; car le peuple qui s'élève en dehors de la religion s'élève par l'orgueil , et c'est l'orgueil des peuples qui dévaste la terre.
LU