AUX NOBLES
Tous les hommes ont la même origine , parce que le corps de tous les hommes provient de la même semence , et que toutes les âmes ont été rachetées du même sang.
Tous les corps remontent à Adam , toutes les âmes remontent au Christ ; et devant Adam et le Christ, il n'y a point d'inégalité d'origine parmi les hommes.
Cependant tous les hommes n'ont pas les mêmes dons ; et cette variété produit l'harmonie , en rendant l'ordre et la subordination possibles.
Il y a des degrés partout, jusque parmi les anges : tout ce qui se compte se distingue ; et le nombre rend l'égalité parfaite impossible.
Ceux qui ont plus de lumières doivent éclairer ceux qui en ont moins ; ceux qui ont plus de grâces doivent aimer et sanctifier les autres ; ceux qui sont plus riches doivent donner à ceux qui le sont moins ; car l'homme ne reçoit davantage que pour
communiquer aux autres ; ses dons ne sont ni des droits ni des privilèges, mais des obligations et des devoirs.
La noblesse , c'est la gloire : la gloire , c'est Dieu qui la donne ; et c'est l'histoire qui la proclame.
Le titre d'un livre ne dit point ce qu'il contient, mais vous invite seulement à le lire ; ainsi le titre d'un homme ne vous dit point ce qu'il est , mais ce qu'il doit être.
Aucun titre ne peut conférer la noblesse à l'homme ; car l'homme est libre d'être bon ou méchant , et il peut user ou abuser des dons qu'il a reçus de Dieu.
Les lumières du génie, les grandeurs de la vertu , les gloires de la pensée , l'héroïsme du dévouement et de la charité, d'augustes sacrifices, voilà les véritables titres de noblesse ; et personne ne les contestera.
Si quelqu'un dote son pays d'une haute pensée ou d'une découverte utile pour la science , poulies arts ou pour l'industrie , il est noble ; et son titre de noblesse ne sera point usé par le temps.
Si l'histoire prononce avec amour le nom d'un homme , si la postérité le bénit et l'honore, cet
homme est noble ; et son titre , c'est la page de l'histoire où est inscrit son nom.
Celui qui a enrichi son pays des trésors de sa charité , et ouvert à l'ignorance , à la douleur ou à la misère un refuge et un asile possède dans les bénédictions du pauvre et dans la reconnaissance de la postérité le plus beau titre de noblesse.
Celui qui a défendu sa patrie , ou qui en a reculé les limites est noble de par son épée ; et son blason est inscrit dans les glorieuses cicatrices qui couvrent son corps.
Si l'Église élève un nom sur ses autels , ou l'inscrit au frontispice de ses temples , il est noble; car son nom est invoqué par les peuples , et les prières des nations montent vers lui.
Ne vous enorgueillissez point , ô vous a qui Dieu a imposé le poids d'un grand nom ! et ne dédaignez point le pauvre , ô vous qui possédez les biens de la terre , et qui nagez dans les délices !
Car vos titres sont de grands devoirs, et l'Agneau de Dieu n'a trouvé dans son cœur que des imprécations contre vos richesses.
Dieu ne vous a élevés que pour vous incliner vers les petits ; et il a établi , entre le palais du
riche et la cabane du pauvre , une pente douce et facile , afin que l'argent y descende comme de luimême.
Ne craignez point de mêler votre sang avec celui du pauvre que le sang du Christ a racheté ; car le sang le plus noble est celui qui fait battre le cœur le plus généreux , et que la honte d'une mauvaise action n'a jamais fait monter au visage.
Il n'y a de mésalliance qu'entre la vertu et le vice, et la noblesse qui vient du cœur ne fut jamais indigne de celle du sang.
Souvenez-vous que le pauvre a été régénéré par le même baptême que vous , et que vous vous asseyez à la même table que lui pour vous y nourrir du même Dieu.
Ayez souvent les yeux sur la croix , et elle vous apprendra de grandes choses ; regardez celui qui est mort sur son bois, et sa charité et son humilité entreront dans votre cœur.
Retournez-vous vers le passé , et que les leçons de l'histoire ne soient point perdues pour vous ; car ce que Dieu a fait déjà , il le ferait encore , parce qu'il abat l'orgueil partout où il le rencontre.
Si vous vous élevez, il vous humiliera; et il exal-
tera le petit que vous avez humilié , et le pauvre que vous avez méprisé.
Regardez autour de vous : votre orgueil a couvert le monde de ruines ; et d'épouvantables révolutions ont ébranlé la terre, parce que vous n'avez point vu Jésus-Christ dans les pauvres.
Car c'est la charité et l'humilité qui sauvent le monde ; et quand elles disparaissent , il se forme à leur place des abîmes.
Attachés au passé par votre position , et par les souvenirs de vos familles , vous devez le faire aimer de ceux qui le jugent mal , ou qui sont injustes envers lui ; en manifestant dans votre personne et dans votre vie tout ce qu'il avait de bon , de glorieux et d'utile.
C'est une chose grande et auguste qu'une noblesse qui a ses titres dans les annales d'un peuple, et qu'un nom que l'histoire nomme avec complaisance. Il est beau d'être issu d'un sang qui a coulé pour la patrie , ou d'être le fils d'un homme qui l'a glorifiée par ses vertus ou par son génie.
Si vous portez un tel nom , il vous est permis de vous en glorifier; non à cause de vous, mais à cause de votre patrie à qui il appartient; non pour réclamer des droits, mais pour invoquer des de-
voirs. Car la noblesse se conserve par les mêmes moyens qui l'ont produite ; par le sacrifice , les vertus et le dévouement.
Dès que vous l'invoquez comme un privilège ; ou dès que vous vous en servez comme d'un moyen de vous élever orgueilleusement au-dessus des autres, et de les humilier, vous en laites un abus: vous la leur rendez odieuse et insupportable.
Ceux qui vous ont légué le nom dont vous vous glorifiez n'ont réclamé qu'un privilège , celui du sacrifice : c'est le seul qu'ils vous aient transmis ; c'est le seul dont vous puissiez vous enorgueillir.
La noblesse est un service. La noblesse est une l'onction. Dès qu'elle cesse d'être cela, elle n'est plus qu'une étiquette appliquée à un nom , et à laquelle ceux qui le portent tiennent d'autant plus qu'il a moins de valeur aux yeux des autres.
Car c'est le propre de l'homme de se tenir davantage aux choses dont il est le moins sûr , et de chercher à constater par tous les moyens ce qu'on lui conteste. Il semble qu'il se persuade à lui-même ce qu'il persuade au monde. Celui qui fait le bien n'a pas besoin de le dire aux autres , pour qu'ils le sachent. Celui-là seul éprouve le désir de le leur faire remarquer qui sait que sans cela ils ne l'a-
percevraient pas , parce que le bien dont il se vante est si peu de chose et si incertain qu'il échapperait à leurs regards.
Ainsi des nobles. 11 y a des noms qui portent leur gloire avec eux , et qui jettent un tel éclat que tous les reconnaissent , rien qu'à les entendre. 11 en est d'autres , au contraire , dont l'origine est incertaine , ou quelquefois même humiliante ; et personne ne les remarquerait, si ceux qui les portent ne les faisaient sonner avec fracas.
C'est souvent aussi parmi ces derniers que l'on trouve cet orgueil et cette arrogance de manières qui blessent ou irritent ceux qui ont à traiter avec eux; tandis que la simplicité, l'humilité , l'esprit de sacrifice , et toutes ces vertus antiques , qui ont répandu sur l'histoire des peuples chrétiens un si beau reflet, se sont mieux conservées dans le sanctuaire de ces nobles et antiques familles , dont un bon citoyen ne voudrait pas nier ou contester la gloire , parce qu'elle est comme identifiée à celle de la patrie qu'il aime de toutes les forces de son àme.
Parmi les nobles , il en est qui ne peuvent se mêler à ceux qui ne le sont pas, sans qu'on 1rs confonde aussitôt avec eux ; et qui ne peuvent être distingués des autres (m'en s'en séparant. Il en est
d'autres que Ton remarque d'autant plus qu'ils s'inclinent et s'humilient davantage, parce que leur grandeur paraît d'autant plus qu'ils se mettent plus près des petits.
Combien peu entre vous , ô nobles ! comprennent ces choses. Vous avez encore beaucoup des vertus qui élèvent le cœur, qui agrandissent l'âme, qui donnent au caractère une trempe plus forte et plus généreuse ; mais on trouve rarement chez vous celles qui inclinent vers les petits et les pauvres par l'humilité et la charité chrétienne. Et l'absence de ces vertus a donné par votre faute à la noblesse quelque chose de fatal qui la fait ressembler aux antiques institutions des peuples païens. On s'est accoutumé à voir en vous, non des familles vouées à la gloire et aux intérêts de la patrie , mais une classe ayant des intérêts séparés des siens ; une race glorieuse de sa propre gloire ; une nation dans la nation , et tenant à celle-ci non par le devoir et le sacrifice, mais par les droits et les privilèges qu'elle possédait ou qu'elle possède encore.
Une belle mission vous reste. Aujourd'hui que les peuples , emportés par je ne sais quel vertige , renient leur gloire passée , et semblent vouloir arracher violemment leur histoire de sa base ; ramassez et concentrez en votre àme comme en un
foyer tout ce que vos ancêtres ont donné de gloire à Dieu , d'amour à l'Église , et de sacrifices à la patrie.
Lisez et relisez les annales de votre pays ; cherchez-y les litres de votre famille ; car c'est là qu'ils doivent être ; admirez les actes d'héroïsme et de courage qui les lui ont mérités , et dites-vous à vous-mêmes : Je ne veux être ce qu'étaient mes pères qu'à condition de faire ce qu'ils ont fait.
S'il faut à la patrie des bras pour la défendre , montrez-vous. Si elle demande des sacrifices , de l'abnégation , du dévouement et du courage , paraissez , accourez , empressez-vous ! Mais , lorsqu'elle vous convie à ses faveurs, à ses honneurs et à ses privilèges , cachez-vous , et laissez se jeter sur l'argent , dont elle paie les services qu'on lui rend , tous ces hommes avides qui encombrent aujourd'hui les palais de ceux qui ont en main le pouvoir et les places. Gardez pour vous celles qui ne sont payées que par l'estime , la reconnaissance et l'amour de vos concitoyens.
Tenez au passé , non pour y rester cloués et immobiles , mais pour poser le pied plus sûrement dans l'avenir. Que la liberté et l'égalité, qui découlent du christianisme, ou qui sont inspirées par lui, n'aient point d'amis plus ardens que vous. Allez de
préférence à celui qui est plus petit et plus pauvre. Devinez-le comme par un secret instinct; et que jamais il ne puisse s'apercevoir de la distance qui le sépare de vous. Si un riche et un pauvre vous demandent , laissez attendre celui-là , car le temps lui coûte moins cher ; et ne faites point venir deux fois celui dont le temps est toute la richesse.
Vous ne pouvez plus être les seigneurs des populations qui entourent le château de vos aïeux; mais vous pouvez encore être leurs protecteurs , leurs amis et leurs maîtres dans l'art de vivre chrétiennement et de glorifier Dieu , l'Église et leur pairie. Au lieu de venir étaler un luxe insolent au milieu des grandes villes , restez h la place où Dieu a attaché la gloire de vos familles; et continuez-y le bien que vos pères y ont commencé , afin d'y faire bénir votre nom.
Partout où il y a une église , un hôpital et une école, il y a une commune chrétienne; car ces trois choses n'en font qu'une. Visitez donc souvent Dieu dans ces trois temples , où il se montre à vous caché , ici sous le voile du pain , là sous le voile de la douleur, ou sous le voile plus gracieux de l'innocence et de la candeur des enfans qu'a sanctifiés le baptême.
Qu'on vous voie accepter avec empressement ou
même rechercher toules les fonctions de la vie sociale qui ne donnent que des devoirs et le pouvoir d'être utile aux autres. Ne refusez point de prendre part aux élections où vous pouvez donner votre voix a un homme qui le mérite , dans quelque genre , et à quelque degré qu'elles se fassent. Si le choix de vos concitoyens se porte sur vous , acceptez avec reconnaissance le témoignage de confiance qu'ils vous donnent , et remplissez avec zèle tous les devoirs qu'il vous impose.
Que votre maison soit comme un sanctuaire de justice et de charité. Que jamais le pauvre et le malheureux n'en sortent sans emporter avec eux un secours ou un bon conseil.
Faites revivre en vous les vertus et la sagesse de vos pères ; et vous verrez comme eux les familles divisées venir vous chercher pour arbitre de leurs différends, les faibles accourir pour vous demander votre protection ; et les bénédictions de tous ceux ii qui vous aurez fait du bien donneront à votre àme des jouissances plus douces que c elles que vous cherchez dans le luxe qui vous ruine , et dans les plaisirs qui vous corrompent.
lui