‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 34 sur 43 · AUX BONS · texte numérisé non relu

AUX BONS

Dieu fait les hommes , les hommes font les lois , les lois font la société , et la société fait les mœurs et les coutumes. Et chaque chose réagit sur son principe et refait à son image ce qui l'a faite ellemême. Ainsi les mœurs font les sociétés : celles-ci fout les lois ; les lois font les hommes ; et , dans ce flux et reflux d'action , Dieu seul reste immobile , toujours le même, faisant et donnant tout, et n'acceptant rien.

Dieu donne aux peuples la foi ; et la foi leur donne la gloire, en détachant leurs pensées de la terre , et en attirant leurs espérances vers un but noble et saint. Les peuples qui ne croient point à Dieu , croient à l'or et au plaisir. Ceux qui n'élèvent point leurs désirs vers le ciel rampent sur la terre. Ceux qui ne s'humilient point devant l'autorité de l'Église s'abaissent devant les hommes. Et ceux qui ne veulent pas obéir à la loi de Dieu, et se laisser gouverner par sa Providence , sont livrés à eux-mêmes , et subissent en frémissant le joug de la force.

Voyez et jugez. Les peuples qui ont laissé la foi s'affaiblir en leurs âmes, que sont-ils? que font-ils? Ils sont perdus dans la recherche des biens qui passent , et toute leur gloire consiste à jouir. Et la gloire ne trouvant pas un lieu où se poser, dans ce monde inondé par l'égoisme et l'amour des jouissances , s'en revient vers Dieu comme la colombe revint à Noé au temps du déluge , parce que les eaux couvraient la face de la terre.

Quand la charité s'éteint dans le cœur de l'homme, l'égoisme s'y allume, comme on voit s'enflammer dans les entrailles de la terre les cadavres que la mort a décomposés. Et les peuples prennent pour la lumière ces feux volages qui n'apparaissent que la nuit; et ils se crient les uns aux autres : Marchons, et ne craignons rien ; car il luit, et cette lueur qui nous invite guidera nos pas.

Une grande désolation désole la terre, parce que les médians s'agitent , se concertent, s'unissent et se dévouent pour le mal ; tandis que les bons s'endorment dans une coupable insouciance , ei abandonnent sans combat le terrain à leurs ennemis.

Malheur à ceux qui ayant le vrai , ne le manifestent pas dans leur vie! Malheur à ceux qui ayant le principe du bien , n'en tirent pas tout ce qu'il peut produire pour eux et pour les autres ! Car partout

où les institutions donnent à chaque homme un certain degré de puissance, où les hommes se comptent , où le nombre fait la force , où la majorité gouverne ; un compte terrible sera demandé à ceux qui , parleur négligence, auront laissé l'autorité , la puissance et la force entre les mains des méchans.

Le mal qui nous ronge , qui dévore la substance du bien , et qui altère jusqu'aux derniers germes de notre gloire , ce n'est pas l'activité, le zèle et l'ardeur des méchans : il y a eu toujours des méchans, et toujours ils ont agi ; mais c'est l'inaction , la paresse et la torpeur des bons. Si Dieu ne réveille ceux-ci de leur coupable sommeil par quelque grand coup de sa colère qui les avertisse à temps, un avenir affreux et lamentable nous est réservé.

Car Dieu ne peut souffrir qu'on lui lie les mains, et qu'on le réduise à l'impuissance. Voilà pourtant ce que vous faites , ô vous à qui il communique ses biens, et en qui il habile par sa grâce! 11 est en vous, et vous l'y cachez comme une chose honteuse ! 11 est en vous , puisque4 vous êtes bons , et que vous ne pouvez l'être que par lui ; il est en vous avec sa puissance infinie, avec son irrésistible action , avec son indomptable force ; mais vous l'emprisonnez dans votre cœur ; vous l'y gardez comme on garde un enfant qui ne peut marcher,

el qu'on n'ose laisser sortir, do peur qu'il ne tombe. Vous l'y retenez comme si vous étiez jaloux de lui , et comme si vous craigniez de perdre son amour en le faisant aimer des autres. Vous avez donc plus de foi dans le mal que dans le bien ? Vous croyez donc Satan plus fort que Dieu , et le péché plus puissant et plus efficace que la rédemption?

O mon Dieu ! le mal c'est que ceux qui vous aiment s'aiment eux-mêmes en vous. Peu leur importe que les autres se perdent , pourvu qu'ils se sauvent. Ce n'est pas votre gloire qu'ils cherchent, mais leur repos et leur bonheur. Ils ont défiguré la piété ; ils se sont imaginé que pour être à vous il faut se séparer de ses frères, abandonner le monde à sa corruption , et laisser les médians établir le règne du péché sur la terre.

Lorsque la puissance d'être utile et de l'aire advenir le règne de Dieu dans le monde était le privilège de quelques hommes seulement, et que les institutions ne laissaient en partage au plus grand nombre que la faiblesse ou l'impuissance , on pouvait être pieux en se retirant de la société , parée qu'en y restant on n'aurait pu rien y faire. Mais maintenant que tous peuvent quelque chose, ce n'est plus ainsi qu'il faut être pieux et bon.

Aujourd'hui prier c'est agir, prier c'est com-

battre , prier c'est aimer ses frères, se sacrifier et mourir pour eux s'il le faut. Être pieux , c'est servir Dieu partout, c'est le glorifier et sauclifier son nom partout ; c'est faire pour lui et rapporter à sa gloire tout ce qu'on peut ou doit faire , soit en soimême , soit dans la famille , soit dans la cité , soit dans l'État , soit dans l'Église.

Si vous aimez Dieu , faites-le aimer par ceux qui lie l'aiment pas. Si vous avez la puissance , agissez. Si vous êtes riches, donnez. Si vous avez des droits, faites-les valoir ; non par orgueil ou par une vaine complaisance en vous-mêmes, mais à cause de Dieu qui vous les a donnés et de sa gloire.

Qu'on vous voie partout où vous avez le droit de paraître. Dans des temps comme les nôtres, chaque droit est un devoir pour celui qui craint Dieu. Faut-il nommer ceux qui administrent votre pays, arrivez les premiers, arrivez tous, concertez-vous ; agissez, parlez , priez , alin que la nation soit sagement administrée , et que l'injustice ni la corruption ne puissent s'y établir.

Faut-il choisir ceux qui doivent donner des lois à la nation et voter l'impôt , empressez-vous au lieu de l'élection. Si votre voix ne peut assurer le triomphe a celui que vous jugez digne de votre confiance . vous aurez du moins rempli un devoir ;

vous aurez proclamé le nom d'un bon citoyen , el attire peut-être sur lui les regards ; vous aurez protesté contre un mauvais choix , et prouvé aux médians que vous êtes bien résolus à ne point laisser prescrire un droit qui vous impose d'aussi grands devoirs.

Faut-il aller prononcer dans le sanctuaire de la justice sur le sort d'un accusé , hâtez-vous î car il a plus encore le droit d'être jugé par vous que vous n'avez celui d'être son juge. Le droit est à lui, le devoir est à vous. Vous lui devez votre voix , s'il est innocent ; vous la devez à la société , s'il est coupable: qu'il soit coupable ou innocent . vous la devez à Dieu.

Si la loi vous confie le glaive de la force et se remet à votre garde, ne négligez point les devoirs que ce droit emporte avec lui. Ce qu'ils ont de pénible ne doit point vous effrayer. Les véritables droits , ceux dont l'homme peut être fier , ceux qu'il doit tenir à conserver, sont en même temps des charges , des obligations , des fonctions et des sacrifices. Voilà ceux qui doivent flatter les bons citoyens, les hommes de cœur dévoués à leur patrie, les chrétiens qu'enflamme la charité du Christ et l'amour de leurs frères ; car ils n'exaltent point l'orgueil, ni ne caressent la vanité. Si c'était des

privilèges, vous pourriez y renoncer ; niais ce sont des devoirs , gardez-les avec soin.

Si vous vous renfermez dans votre insouciance et votre égoisine , voici ce qui arrivera. L'autorité, la puissance et la force échapperont aux bons , et passeront aux médians. Ceux-ci administreront le pays , gouverneront la nation , lui donneront des lois , et lui imposeront plus de charges qu'elle n'en pourra porter. Ils feront des lois contre Dieu , contre l'Église , contre les bons, contre les pauvres. Les lois corrompront les mœurs , les mœurs corrompront les familles , la famille corrompra les hommes. L'injustice , la violence , l'iniquité, la cupidité , l'orgueil et l'égoïsme établiront leur règne dans la nation. Les pauvres, opprimés et pressurés, se soulèveront contre les riches, les petits contre les grands. Les révolutions se déchaîneront, le vent de la colère divine souillera , le tonnerre de sa vengeance éclatera , une pluie de sang inondera la terre ; et les premières victimes de ces épouvantables calamités , ce sera vous, hommes lâches et pusillanimes, qui avez voulu le bien , et laissé faire le mal ; qui avez aimé Dieu , et l'avez laissé outrager par les autres; qui l'avez glorifié en vous, et l'avez laissé offenser dans les lois , dans les institutions , dans l'administration et le gouvernement de votre pays.

Voire voix de moins dans une élection , c'est peut-être un bon législateur de moins dans les conseils de la nation , c'est peut-être un déplacement de majorité et de gouvernement, c'est peut-être une bonne loi de moins , ou une mauvaise de plus ; c'est peut-être un nouveau germe de corruption que vous déposez dans la société , un abîme que vous creusez, une révolution que vous provoquez, ou dont vous hâtez le cours. Mais quoi qu'il arrive, c'est sûrement une bonne action de moins , et une Lâcheté de plus dans votre vie. C'est une offense envers Dieu , envers votre patrie, envers vos frères; c'est un remords pour l'avenir, et une question de plus à subir au tribunal de Dieu.

Voulez-vous savoir ce que vous devez faire? Regardez ce que font les médians, et faites de même. Ils agissent , agissez ; ils écrivent , écrivez ; ils s'associent, associez-vous; ils feignent d'aimer le peuple , aimez-le ; ils prennent ses intérêts et défendent sa cause pour le ilatter et s'en servir, prenez ses intérêts et défendez-le a cause de lui , pour IVlever et le soulager ; ils parlent , parlez; ils crient, criez ; ils veillent, veillez.

Si vous vous endormes , ils profileront de votre sommeil pour vous enlever le peu de puissance qui vous resté; car voici comme les droits s'alliiiblissent et se perdent. Ceux qui les ont veulent s'en

prévaloir comme d'un privilège. Ils séparent ce que Dieu a uni. Ils laissent le devoir, et gardent le droit , et trouvent ainsi le moyen de ménager à la fois leur paresse et leur orgueil. Le droit , n'étant plus soutenu par le devoir, glisse peu à peu , et leur échappe des mains. Mais les droits ne tombent jamais en vain. Il y a là des hommes qui épient le moment où ils pourront s'en emparer. Ils prennent d'abord les devoirs qu'on leur abandonne par paresse. Puis , forts de ce qu'ils ont , ils exigent ce qui leur manque, et l'arrachent par la force. Si on refuse de le leur donner, ils réclament les droits au non des devoirs. L'orgueil lutte contre l'orgueil. La force est invoquée , la force décide , une révolution s'accomplit ; et il faut ensuite de longues années pour réparer des maux et des désastres que la vigilance aurait prévenus.

\ CEUX (ll'l SONT SKUVIS.

Parmi les hommes , il en est qui servent , et il y <mi a d'autres qui sont servis : et ceux-ci ne doivent point s'enorgueillir d'être servis, et traiter avec arrogance ceux qui les servent ; et ceux-là ne doivent point être humiliés , parce qu'ils servent; mais

tous, et ceux qui servent , et ceux qui sont servis , doivent se rappeler qu'ils sont frères, et que la société repose sur un échange mutuel de services et d'amour.

El si personne ne voulait servir, la société serait impossible ; et ceux qui servent sont aussi nécessaires que ceux qui sont servis ; et ceux qui sont servis ne sont pas plus que ceux qui servent ; et ceux-là méritent le plus et enrichissent la société qui servent le plus , et qui lui donnent une plus grande quantité de leur travail.

Et la parole humaine exprime admirablement cette vérité ; car elle désigne sous le même mot , et ceux qui donnent aux autres leur travail , et ceux qui sont utiles ; et le service comprend a la fois, et les actes utiles ou bienveillans du cœur, et le travail utile des bras. Et chez d'autres peuples , le mot qui exprime le service , et celui qui exprime le mérite ont la même racine , parce que les deux idées qu'ils rendent sensibles fleurissent sur la même tige.

Et c'est ainsi que la pauvreté des langues dans lesquelles nous versons nos idées les force à travailler pour s'enrichir; et il va un immense travail dans les langues pauvres ; et celles qui ont peu de

mois sont riches d'idées , de logique , de comparaisons , de rapports et de philosophie.

Il n'est point d'homme sur la terre qui ne serve ; et celui-là est le plus bas qui ne sert que lui-même ; et l'homme qui est avant tous les autres, et qui touche de plus près à Dieu , s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu : et lorsque Dieu descendit sur la terre , il vint , non pour être servi , mais pour servir les autres et se dévouer à eux.

Lorsque ceux qui sont servis pèsent sur ceux qui servent, et que ceux-ci se soulèvent contre les premiers , la société souffre d'incroyables douleurs. La chanté n'adoucissant plus par son onction les rapports qui lient les hommes , ceux-ci ne se touchent plus que pour se froisser ; comme les rouages d'une machine dont l'huile s'est desséchée crient , et se brisent en tournant les uns sur les autres.

C'est l'orgueil qui perd à la lois et ceux qui sout servis et ceux qui servent : les premiers , parce qu'ils s'appellent maîtres, s'attribuent toute puissance sur ceux qui les servent ; et ceux-ci , parce qu'ils s'appellent serviteurs , se regardent comme des esclaves , et rougissent de leur condition et de leur nom.

Maîtres, ayez soin de vos serviteurs, et veillez

sur eux comme une mère veille sur ses eiifans ; car il est écrit : Celui qui n'a pas soin de ses domestiques est pire qu'un infidèle.

Et il y a dans ce nom de domestique un parfum de christianisme et d'amour qui doit le rendre précieux; il désigne ceux qui habitent sous le même toil , ceux qui sont assis au même foyer, ceux qui vivent ensemble comme membres d'une même famille.

Maîtres, soyez surtout justes envers vos serviteurs, car le sentiment de la justice est profondément empreint dans le cœur du peuple, deux qui vous servent sauront bien mieux apprécier votre équité que votre bienveillance. La justice les élève à leurs propres yeux , et ils prennent avec une sorte de fierté qui les rend heureux ce que vous leur donnez, quand ils savent l'avoir mérité ; tandis que la faveur les humilie , et diminue dans leur cœur le sentiment de la dignité humaine : sentiment si précieux pour ceux qui servent, et qui les prémunit contre tant de bassesses.

Le serviteur qui reçoit plus qu'il ne mérite se délit'de son maître, parce qu'il lui suppose des intentions cachées ; ou il le méprise, parce qu'il ne reconnaît en lui ni jugement ni intelligence. Toutes les Ibis que ceux qui servent l'homme sont plus

payés que ceux qui servent la société , la corruption s'infiltre peu à peu jusque dans les dernières veines du peuple. Le service de l'homme est préféré au service de la société. Le goût de la servitude se propage et s'étend partout : le pauvre se livre au riche ; et lui vend, avec le service de ses bras, la dignité de son âme et l'indépendance de son caractère.

Quand le laboureur et l'artisan sont pauvres , pendant que le serviteur ne manque de rien , c'est un signe que la société est désorganisée ; et celui qui observe dit en voyant ces choses : Ici l'homme est tout , et la société n'est rien.

Car il n'y a point de société sans esprit public , et il n'y a point d'esprit public sans une masse d'hommes homogène et bien unie, qui en est comme le dépositaire et le véhicule ; et c'est ce qu'on nomme le public. Mais le public, ce n'est rien autre chose que la société elle-même ; et là où il existe un public , celui qui le sert est au-dessus de celui qui sert l'homme, et sa condition est à la lois plus honorable et plus heureuse.

Malheur à ces familles qui l'ont de l'homme un objet de luxe, et qui prostituent à leur vanité la dignité humaine ! Le Christ ne les aimera pas, car tout outrage l'ail à l'homme retombe sur lui.

Malheur a ces familles égoïstes dont les bienfaits ne passent jamais le seuil de leur maison! à ces âmes tièdes qui n'ont de lumière et de chaleur que pour ceux qui sont près d'elles et qui les servent ! Dieu a en horreur leur bienfaisance , parce que la charité n'y est pour rien , et qu'elle sert de voile à leur égoïsme et à leur orgueil.

Malédiction sur les antichambres des riches et des grands ! sur ces repaires de corruption où les petits et les pauvres viennent oublier qu'ils sont hommes , où le peuple vient prendre le goût de la bassesse et l'amour du vice , où les mains durcies par le travail s'amollissent dans une coupable oisiveté , où la hauteur du caractère s'abaisse, où Famé se rapetisse et se racornit, où le cœur le plus généreux s'étiole comme une fleur qui n'a point de lumière , et se flétrit dans l'atmosphère impure du vice !

C'est laque l'obscénité, le blasphème et la calomnie souillent à chaque instant la langue et les oreilles : c'est là que la valeur de l'homme baisse jusqu'à sa dernière limite; c'est là qu'habitent les basses intrigues , et ces vices grossiers qui , à cause de leur nature lourde et pesante , descendent toujours plus bas dans le cœur, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le fond de la nature humaine.

Le serviteur de l'artisan ei de l'homme qui cultive le sol reçoit uu modique salaire; le travail est toujours attaché à ses bras : la fatigue ne quitte point son corps ; mais un abîme profond ne le sépare point du maître qu'il sert. Après avoir partagé avec lui les travaux de la journée, il s'assied à la même table , et partage avec lui le morceau de pain noir et les simples mets qui nourrissent le pauvre , et conservent en lui le précieux trésor de la santé. Il est moins lé serviteur que l'ami de son maître , il l'aide plutôt qu'il ne le sert. Aussi le service ne flétrit cl ne rapetisse point son âme ; il sort de la famille dont il a fait partie , le cœur aussi haut et aussi large , le caractère aussi fier et aussi indépendant que le jour où il est entré : et il ne consentirait jamais à échanger sa condition contre celle du laquais qui s'enorgueillit de la livrée de son maître.

0 vous qui aime/ le peuple , et qui honorez la dignité de l'homme, à cause du Christ, n'ayez que peu de serviteurs, afin que l'oisiveté ne puisse leur apprendre les vices dont elle a le secret. Que la nécessité , et non le luxe , en détermine le nombre. -Ne les laissez point languir inoccupés dans vos antichambres. Veillez sur leur repas , de peur que leur chair engraissée par des viandes trop abondantes , ou fouettée par le vin , ne se révolte contre leur

esprit. La table et l'antichambre , voilà les deux sources où s'empoisonne l'àme de ceux qui servent.

Ne couvrez point de votre livrée ceux que le Cli ris t a rachetés , et ne marquez point de vos armes le corps de vos serviteurs , comme on marque un troupeau , afin de le reconnaître ; car souvent la livrée de l'homme cache et fait disparaître la livrée du Christ ; et toujours elle diminue dans celui qui la porte le sentiment de la dignité humaine , et le dispose à la bassesse.

Que votre bonté envers eux soit toujours grave, et ne dégénère jamais en familiarité. N'exigez rien d'eux qui puisse les écarter de leur devoir ; car la conscience , une fois entamée , se remet difficilement : et les hommes n'ont point de respect pour ceux qui ne les ont point respectés dans leur conscience.

Donnez-leur l'exemple de la piété et de toutes les vertus; mais prenez garde de les pousser à l'hypocrisie ; car de tous les vices qui peuvent flétrir l'àme d'un Serviteur, c'est celui qui exerce les plus aifreux ravages.

Le serviteur qui vole son maître , celui qui le calomnie , et celui qui divulgue au dehors les secrets de la famille doivent être traités sans miséricorde.

Que le soleil ne se couche point entre le moment où vous aurez connu sa faute , et le moment où vous le chassez de votre maison ; car son âme répand une haleine infecte autour de lui , et la contagion de son cœur gagnera tous ceux qui l'approchent.

Le serviteur méchant et corrompu est comme un levain de corruption et de péché dans la famille ; et les serviteurs les plus pieux et les plus fidèles se gâteront auprès de lui ; et il se formera dans votre maison comme un noyau d'hypocrisie et de bassesse, et comme une tradition de vices qui se perpétuera sans que vous puissiez la détruire.

Le serviteur et le maître qui ne reconnaissent que l'or comme prix des services que l'un donne et que l'autre reçoit, sont également insensés ; tous les deux sont punis également l'un par l'autre.

0 vous qui avez trouvé un serviteur fidèle , gardcz-le hien , car vous possédez un trésor précieux : regardez-le comme un des membres de votre famille : qu'il soit compté au nombre de vos amis : respectez-le afin qu'il ne cesse jamais de se respecter lui-même : que les services qui viennent de son cœur arrivent toujours au vôtre : que l'orgueil n'enfle point voire voix quand vous lui parlez : (pie la colère n'enflamme point votre regard quand il a commis quelque faute; mais que son repentir ren-

contre toujours voire pardon ; el que sonâme trouve toujours votre âme quand elle la cherche avec sincérité.

N'exigez point de lui un service trop fatigant, de peur qu'il ne vous croie sans pitié : s'il est malade, ne dédaignez point de visiter sa douleur et de le servir de vos mains sur son lit de souffrance; car l'homme qui pâlit est supérieur aux autres hommes; et les attouchemens d'un corps malade purifient l'âme , et font du bien au cœur.

Si la mort vous enlève votre serviteur, ne relenez point vos larmes dans le vase d'où elles veulent s'échapper : demandez pour lui à l'Église ses prières et ses bénédictions ; et que sur sa tombe s'élève, comme une fleur d'espérance , une modeste croix à laquelle vous puissiez attacher en passant un regard , un souvenir et une prière.

Pensez sur votre lit de mort au serviteur donl l'amour et les soins ont accompagné votre vie ; et n'oubliez point dans votre testament celui qui vous a assisté dans votre maladie, et qui doit vous fermer les yeux.

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