AUX ÉCRIVAINS
La parole gouverne le monde aujourd'hui; et ceux qui sont dépositaires de la parole sont les véritables rois du inonde : penser, c'est régner ; parler ou écrire , c'est gouverner ; et l'empire de l'écrivain n'a point de bornes, parce qu'aujourd'hui le jet de la pensée est plus rapide que l'éclair , et que sa voix est plus forte que celle du tonnerre.
Et sa voix puissante court et bondit d'un peuple à un autre peuple ; et les nations, ces échos vivans delà pensée, la redisent aux autres nations; et les montagnes , qui contiennent les flots agités des peuples dans leur lit , n'arrêtent point son essor; et les fleuves qui séparent les habitans de la terre ne ralentissent point sa course. *
Et les vents terribles des révolutions s'échappent de leurs abîmes, et ils déracinent les trônes comme des arbres pourris , et ils chassent devant eux les peuples comme la poussière , et ils font tomber les empires les uns sur les autres comme de vieux palais qui s'écroulent ; elles hommes ne voient plus rien , et les peuples ne savent plus ce qu'ils font ni où ils vont , ni d'où ils viennent ; et quand lu \<>!\
a passé , il n'y a plus (411e ruines sur la terre; el vous voyez mêlés ensemble dans une épouvantable confusion , des trônes réduits en poudre , des sceptres brisés , des débris de nations et d'empires et des lambeaux de gloire.
Malheur au monde ! lorsque ceux qui lui distribuent la pensée n'ont point l'amour de la vérité. Malheur aux nations ! lorsque ceux qui les gouvernent par la parole , au lieu de rasséréner pour eux la vie par des pensées saintes et bienfaisantes , accumulent le mensonge au-dessus de leurs têtes comme des nuages épais ; car ces nuages sont gros de tempêtes , et ils écraseront ceux sur qui ils crèveront un jour.
Autrefois la pensée habitait dans le silence du cloître et dans l'asile du sanctuaire. La science et la foi s'épanouissaient ensemble des lèvres du prêtre. Et le monde ingrat dans ses souvenirs a tourné sa fureur contre ces édifices sacrés , où des hommes pleins d'amour pour Dieu et pour leurs frères avaient amassé, avec une patience que la piété seule peut inspirer, les trésors échappés au naul'ragedes révolu lions et «à l'inondation des barbares.
La science, fille de la loi, long-temps bercée par l'Église comme un enfant chéri dans les saints repos du cloître , a déchiré de ses mains le sein qui
l'avait nourrie , et brisé le berceau où s'était écoulée sou enfance ; et pour la punir de son ingratitude, Dieu l'a abandonnée pour quelque temps à elle-même et l'a laissée s'égarer dans ses voies.
Le sacerdoce , à qui Dieu a remis pour toujours le dépôt sacré de la loi , n'est plus le dépositaire exclusif de la science ; mais la véritable science , celle qui élève les nations et rend les peuples bons et vertueux , se souvient toujours de sa céleste origine; elle aime à rafraîchir sa vigueur aux sources qui ont nourri son enfance , et à baigner ses larges ailes dans les eaux purifiantes de la foi.
Le vrai savant se souvient toujours qu'autrefois le savant était prêtre; et le véritable prêtre n'oublie point que jadis le prêtre était savant ; et le savant aime à approcher son cœur des douces chaleurs de la foi ; et le prêtre aime à poser son esprit près des claires lumières delà science ; et la science et la foi sont comme les deux bras avec lesquels Dieu embrasse le monde.
Mais quand la pensée tombe dans un cœur corrompu ou dans une conscience pervertie, elle éblouit au lieu d'éclairer ; elle brûle au lieu d'échauffer ; elle se vend comme une vile marchandise; elle se livre comme une prostituée, et elle souille le monde de ses abominations.
J'ai vu des hommes sur le Iront desquels Dieu avait posé la couronne du génie travailler pour de l'argent ; porter au marché les nobles pensées de leur intelligence , comme on y porte les fruits qui sont tombés de l'arbre dans un jardin.
Ils se sont dit à eux-mêmes : « J'écrirai afin de m'enrichir ; et quand je serai riche, je donnerai des jouissances h mon corps, et j'étendrai mollement ma vie dans les délices ; et le monde enviera ma prospérité, et les hommes me proclameront heureux. »
J'en ai vu d'autres , honteusement sollicités par ces hommes infâmes dont le métier est de corrompre l'innocence de la pensée et d'acheter les consciences , céder à leurs offres, et aller peupler ces maisons de prostitution , où l'intelligence livre tous les jours ses pensées à celui qui les paie , où l'esprit se fatigue à étreindre des objets qu'il n'aime point , où l'imagination s'épuise à caresser des seutimens auxquels le cœur ne croit pas.
J'ai vu des choses plus épouvantables encore : j'ai vu ceux qui gouvernent les nations spéculer honteusement sur la corruption du cœur humain , et se réjouir en voyant la soif de l'or dévorer l'âme de l'écrivain. Je les ai vus tressaillir d'espénnice eu
s'écrianl : Cel homme sera bientôt à nous, car il aime l'argent.
Je les ai vus aller mendier des consciences : ils sont entrés dans le cabinet de l'homme qu'ils voulaient séduire , et ils lui ont dit : « Donne-nous tes « pensées , et nous agirons pour toi ; vends-nous i ton âme pour de l'argent : nous ferons affluer les « délices vers ta vie : nous rassasierons tous les <r désirs de ton cœur : nous te mettrons de l'or « dans la main , des rubans sur la poitrine , à con- ( dition que nous serons pour toi la vérité et la <i justice. »
Et le peuple , en voyant ces choses , a frémi d'horreur : il a enveloppé dans sa haine, et celui qui a vendu sa conscience , et ceux qui l'ont achetée : il a tiré de son âme tout ce qu'il a pu y trouver de mépris ; et il l'a jeté comme de la boue sur la vie de celui qui a trafiqué honteusement de sa pensée. 11 a flétri son nom , en le marquant d'un signe d'infamie ; et tous , en le voyant passer, s'écrient : Voilà celui qui s'est vendu !
Honte et malédiction à ceux qui vendent leur conscience ! Opprobre et infamie à ceux qui l'achètent ! car ils scandalisent grandement le peuple, et confondent dans son esprit et dans son cœur toutes les idées morales , et tous les sentimens de
justice qui font la force des nations et la puissance des gouvernemens.
Que l'homme qui croit s'être trompé ne se laisse point arrêter par un vain respect humain ; qu'il revienne simplement sur ses pas , et qu'il recommence ingénument sa vie au point où il croit avoir laissé la vérité. Mais qu'il n'accepte aucune faveur de ceux dont il devient l'allié, de peur que les âmes simples n'aient des doutes sur la sincérité de ses motifs , et qu'il ne soit accusé d'aimer l'argent.
J'ai encore aperçu un grand mal parmi les hommes qui enseignent les nations. L'esprit de parti les aveugle h la fois, et sur les défauts de leurs alliés, et sur les qualités de leurs adversaires : il rétrécit leur esprit et leur cœur; fausse leur jugement , et les rend injustes et préoccupés.
Ne vous éionnez point qu'il y ait si peu de probité sur la terre , puisqu'elle est si rare parmi ceux mêmes qui gouvernent le monde , et qui doivent former la conscience des nations.
Ils n'ont ni foi ni conviction , mais seulement des opinions mobiles au gré de leurs intérêts ou de leurs caprices. Là , vous trouvez tout un monde de fausseté , de mensonge et de tromperie. Là, l'éloge et le blâme sont inspirés , non par une conviction sincère et profonde , mais par des considérations
de parti ou d'intérêt. Là les réputations se font et se défont comme ces châteaux de cartes qui amusent les loisirs des enfans.
C'est là que la société est réduite aux étroites proportions d'une coterie , que les questions sociales les plus élevées et les plus larges sont amincies et ramenées à des questions de circonstances et de partis. C'est là que règne le mensonge, et que l'homme ment impunément au monde entier et à lui-même.
Monde de corruption , d'intrigues , de passions , d'argent et de bassesses ! Et c'est de là pourtant que la pensée jaillit pour se verser sur le monde. Mais son jet est peu élevé , parce qu'elle ne sort point des profondeurs de la conscience : et les choses en sont venues à un tel point , que ce qu'il y a de plus saint dans l'homme, la parole , est devenu un amusement et un jeu ; et que l'homme ne cherche plus dans la parole de l'homme de la lumière pour son esprit ci <!<• la chaleur pour son àme , mais une diversion à son oisiveté et à ses longs ennuis.
Encore un peu de temps , et la parole humaine n'aura plus de sens, elle parfum de vérité que Dieu a déposé dans les mots comme dans des vases sera évaporé. Encore un peu de temps, et la no-
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ble profession de l'écrivain sera confondue avec le métier de jongleur et de saltimbanque.
Vous seul , o mon Dieu ! pouvez préserver le monde d'un tel malheur, et rendre à la parole humaine sa valeur et sa gloire , en faisant refleurir la loi dans les âmes , et en détruisant dans le cœur de l'homme l'amour de l'argent.
Attachez , ô mon Dieu ! la volonté de l'homme à votre loi , afin qu'il conserve son cœur dans l'indépendance , et qu'il ait en horreur le joug de l'homme.
Car , que deviendra le monde , ô mon Dieu ! si la pensée de l'homme ne peut plus jaillir du côté du ciel? et que feront les peuples , si la parole humaine s'altère , et devient une monnaie de mauvais aloi qui n'a plus de cours parmi les hommes?
Que deviendra la société , si le lien qui doit associer vos enfans perd la force de cohésion que la vérité lui donne; et si les intelligences que le besoin du vrai tourmente se rencontrent dans le mensonge et le faux par la parole?
Que deviendra votre vérité, si le mensonge coule à grands ilôts de la tète et du cœur des hommes que vous avez placés au sommet de la société , et en inonde perpétuellement les étages inférieurs?
Reconnaissez donc voire dignité , ô vous qui êtes les anges de la pensée, et ne prostituez point au service de l'homme ou h l'amour de l'argent des inlelligences que Dieu a placées plus près de son Verbe.
Que la pensée ceigne votre Iront comme un diadème : que l'amour du beau et du vrai soit attaché sur votre cœur comme un collier : que la vérité étincelle comme un diamant à vos doigts ; et que la plume avec laquelle vous rendez votre pensée visible au monde , soit en votre main comme un glaive redoutable au méchant.
Soyez l'ami du pauvre , îa force du faible , l'avocat de ceux qui sont opprimés, le père de l'orphelin , le soutien du malheureux , la lumière de l'ignorant , le conseil de celui qui n'a point d'expérience , l'écho sincère de toutes les plaintes légitimes, de tous les vœux et de toutes les espérances.
Soyez les amans de votre patrie : amassez toutes ses gloires dans votre cœur, comme dans un foyer ; et <[iie de là elles se reflètent dans votre parole et dans votre vie. Que votre nom devienne lui-même une gloire pour elle , et qu'elle n'ait jamais à rougir de vous devant les autres nations.
Vos fonctions sont sublimes. Vous assistez aux conseils de Dieu et aux entretiens de sa provi-
dence. Vous êtes les échos de son Verbe, les poètes du passé , les anges du présent et les prophètes de l'avenir. Vous êtes les chefs des peuples , les pasteurs des nations; et votre pensée marche devant les rois comme une étoile mystérieuse qui les conduit au berceau où reposent les destinées du monde.
Que si , au contraire , vous inentez à votre conscience ; si vous vendez votre âme et vos pensées pour de l'or ; si vous cherchez moins à enseigner qu'à plaire ; si vous flattez les passions au lieu de les diriger , oh ! vous n'êtes point les pasteurs des peuples , ni les anges des nations ; mais vous n'en êtes que les valets et les esclaves.