XI
Dieu a créé la nature pour l'homme ; et il a créé l'homme pour sa gloire , afin qu'il élève la nature jusqu'à Dieu.
Dieu a créé la nature en la tirant du néant : mais ce n'est point ainsi qu'il a créé l'homme ; car il a tiré son corps de la terre qui existait déjà ; et avant de mettre la main à l'œuvre , il s'est entretenu avec lui-même.
11 a donné le corps à l'àme comme un instrument pour le bien; et il a donné à l'homme la nature, comme son bras extérieur, cl comme un ami qui l'aide dans son travail.
Et depuis que le péché , en entrant dans le inonde , a altéré l'œuvre de Dieu , le travail pénible de l'homme est devenu la condition nécessaire du monde.
Et le monde a été posé dans le travail , parce qu'il avait été posé dans le péché ; et le travail est une rédemption et une prière.
lu la pensée est un travail pour l'esprit; et le devoir est un travail pour la volonté ; et le mou-
vement est un travail pour le corps; et le plus grand travail pour l'homme est encore l'ennui de l'oisiveté.
Et l'homme oisif ne peut se porter, parce qu'il repose tout entier sur lui-même ; au lieu que l'homme actif repose sur l'objet qu'il travaille, et se laisse porter par lui.
Et ce qui ne travaille point périt plus vite que ce qui travaille, parce que le travail est la vie du monde ; et ce qui n'est point travaillé se détériore promptement , parce que c'est le travail qui rachette et conserve.
Rien n'échappe à la loi du travail , ni l'esprit qui est immortel , ni la volonté qui est souveraine dans ses actes , ni le cœur qui est infini dans ses besoins, infini dans ses amours.
Et le bien est un travail pour l'homme , parce que sa nature est corrompue ; et le mal est un travail pour lui , parce qu'il ressemble à Dieu.
Et l'action est un travail , parce que son esprit se lasse et son corps s'affaisse ; et le repos est un travail , parce que sa nature le poursuit , et que son but l'attire sans cesse.
Et le sommeil lui-même est souvent un travail pour son âme , et toujours pour son corps ; car
c'est pendant le sommeil que ses forces se rétablissent , et que ses organes se réparent.
Et tout travaille dans le corps pendant le sommeil, parce que l'àme se tait; et la vie descend plus bas , parce qu'il faut que le haut de l'homme se repose.
Et l'homme naît dans les travaux de l'enfantement, et il croît dans les travaux de la vie ; et c'est dans le travail de l'agonie qu'il meurt ; et il travaille également pour naître , pour vivre et pour mourir.
Et celui-là est à la fois un lâche et un insensé , qui veut soustraire son âme et son corps à la loi du travail : car il livre son corps au travail de la douleur, et il voue son âme aux travaux bien plus pénibles encore de l'ennui du péché.
Prenez donc le travail dans vos mains , ô vous qui êtes les enfans d'Adam ! et ne laissez point votre âme s'user dans l'oisiveté , ô vous qui êtes les fils de la rédemption et de la lumière !
Car c'est le travail qui élève l'intelligence , qui élargit le cœur, qui fortifie la volonté , qui conserve le corps et rajeunit les sens ; c'est lui qui sanctifie l'ànie et qui bénit la nature.
La nature aime le travail de l'homme , parce
qu'il la cultive ; elle aime sou bras, parce quelle s'appuie sur lui.
Elle se place sous sa main , pour qu'il la travaille , comme la femme se place sous le regard de l'homme , pour qu'il la voie et l'aime.
Car la nature est perdue d'amour pour l'homme, parce que c'est lui qui la rend féconde ; elle le chérit comme son maître, parce que c'est lui qui l'élève.
Et le travail de l'homme est l'éducation de la nature : et la nature qui n'est point cultivée par l'homme devient barbare et se révolte contre lui ; et ce n'est qu'avec grande peine , et après de longs efforts, qu'il peut ensuite s'en rendre maître.
Et la culture de la terre est une science ; et la nature ne se révèle qu'à ceux qui s'appliquent à la connaître , et elle garde pour les autres ses voiles et ses mystères.
Et dans le travail , la nature et l'homme s'embrassent ; et l'homme s'incline vers la nature , et la nature s'élève vers l'homme : et l'homme lui donne son travail et ses sueurs ; et la nature donne à l'homme ses pierres , ses métaux , ses fleurs et ses fruits.
Et tout ce que l'homme produit avec le travail
de ses mains naît de son mariage avec la nature , et tout retourne à Dieu, parce que tout vient de lui.
Et le travail est le fruit du péché : et si l'homme n'avait pas péché , il n'aurait pas travaillé , mais il aurait seulement agi ; et son action aurait été toutepuissante, parce que sa volonté aurait été unie à Dieu.
Et parce que l'homme a péché , Dieu- a attaché la peine à son action ; et la peine dans l'action , c'est lé travail.
Mais la rédemption a passé par le monde ; et le travail de l'homme a été racheté comme tout le reste : et depuis ce temps , l'homme se fatigue l'esprit et le corps a trouver le moyen de diminuer la peine qui accompagne le travail.
El à mesure que la rédemption se développe dans le temps, l'action de l'homme devient plus facile , et la nature lui est plus soumise.
Chaque siècle mûrit les germes que lui a contiés le siècle dont il est le fils , et laisse au siècle qui le suit d'autres germes que celui-ci mûrit à son tour.
Et les générations nouvelles ajoutent à la science des générations qui les ont précédées ; et Dieu dans
le Christ est toujours présent dans le monde, et tout ce qui est bon pour l'homme vient de lui.
Et les fils savent plus que leurs pères, et les petits-fils sont plus puissans que leurs aïeux ; et les pères ne sont point jaloux de la science de leurs fils, et les fils ne méprisent point l'expérience de leurs pères.
Et la science , à mesure qu'elle s'illumine de plus de lumières , ôte à l'action de l'homme quelque chose de sa peine ; elle aide la rédemption , en diminuant le travail.
Et à mesure que le travail diminue , l'action de l'homme augmente , parce qu'ayant moins à travailler, il a plus de temps pour agir.
Car la science ne diminue point l'action de l'homme , mais seulement la peine qui l'accompagne : et ce qui amoindrit l'action de l'homme ne vient point de Dieu , et n'est point utile au monde ; car c'est l'action de l'homme unie à celle de Dieu qui glorifie Dieu et sanctifie le monde.
Mais l'action de l'homme se concentre, et monte des bras au cœur, et du cœur à la tète ; et de grandes choses sont réservées à l'avenir, parce que toute l'activité humaine se porte dans les hautes régions de l'homme.
Et ces grandes choses seront de grands biens ou de grands maux ; car tout ce qui descend de la tête de l'homme , ou jaillit de son cœur, est grand et profond.
Et tous les péchés remonteront vers leur source, qui est l'orgueil , et se concentreront dans leur
principe , qui est l'amour de soi.
Et toutes les vertus accourront vers leur fin , qui est la charité , et s'envoleront dans leur nid , qui est l'humilité.
Et là , elles se ramasseront sous l'aile de Dieu et des anges , et se réchaufferont de leur chaleur et de leur amour.
Et elles diront à Dieu : Seigneur, cachez-nous aux yeux des hommes , de peur que les hommes ne nous voient et ne nous flattent.
Et elles diront aux anges : Cachez -nous à nos propres yeux , de peur que l'orgueil ne nous séduise , et que nous ne périssions dans la lumière.
Et le combat sera entre l'orgueil et l'humilité , et il n'y aura plus que des cœurs humbles et des esprits orgueilleux.
El le bien se rapprochera du ciel , et Dieu descendra plus près de l'homme ; et le mal se rappro-
chera de l'enfer, et Satan montera plus près du cœur des enfans d'Adam.
Et le ciel et l'enfer se rencontreront , et Michel et Satan lutteront de nouveau , et l'étendard des enfans de Dieu portera encore écrits ces mots : Qui est comme Dieu ? Et le mot d'ordre des fils de Satan sera encore : Vous serez comme des dieux.
Et tous les médians voudront être dieux , et aucun ne voudra être homme ; et le Christ sera blasphémé parce qu'il est homme , et on ne croira point à sa rédemption.
Et sa croix sera un scandale pour les pécheurs ; sa passion sera un objet de mépris , et sa mort un sujet de scandale.
El pendant que les yeux des pécheurs seront fixés en haut vers les mystères inaccessibles de la foi , leurs pieds heurteront contre le sépulcre du Christ , et leur tête se brisera contre sa tombe.
Et la vie du Christ scandalisera ceux qu'elle ne sanctifiera point ; et sa mort perdra ceux qu'elle ne purifiera pas , et son sang noiera ceux qu'il ne lavera point.
Et les médians prendront en haine l'obéissance, et ils secoueront le devoir de leur volonté , et ils
vicieront leur intelligence de foi , et ils laisseront s'évaporer de leur cœur le divin parfum de l'amour.
Et les bons au contraire ouvriront leurs âmes à Dieu dans toute sa largeur, et Dieu y entrera ; et sa grâce et son action les rempliront, et il agira en eux dans toute la force de sa puissance.
Et le commencement de ces choses est déjà arrivé. Dieu et le démon se préparent ; le monde attend dans l'anxiété ; l'Eglise attend dans la confiance ; les anges regardent dans la prière , et le Christ tient sa croix suspendue sur le monde.
Humiliez-vous donc , ô vous qui espérez le salut ! et ne laissez ni la prière se taire sur vos lèvres , ni la foi s'éteindre dans votre cœur ;
Car c'est l'humilité de la foi qui sauve les élus, et c'est la prière de l'amour qui les préservera de la contagion.
L'homme vit dans le temps , parce que sa nature est bornée ; et il est circonscrit par l'espace , parce qu'il a un corps.
Et le temps et l'espace limitent son action ; et
ce sont eux qui augmentent son travail , et qui le rendent si pénible et si continu.
Le temps sépare l'homme de ceux qui l'ont précédé ; l'espace le sépare de ceux qui vivent en même temps que lui ; mais l'esprit est plus puissant que le temps et l'espace , et Dieu lui a donné le pouvoir de reculer leurs limites.
Et l'homme ne cesse de demander à la science le secret de vaincre le temps, et son esprit fait effort pour dominer l'espace.
Et une lutte violente s'est engagée de nos jours entre l'homme et les limites qui circonscrivent sa nature ; car l'homme s'est souvenu de son origine. Les gloires d'Eden ont apparu à son âme , et il semble vouloir arracher des mains du chérubin qui en garde l'entrée son épée de flamme.
L'infini le travaille, l'infini l'attire, l'infini le tourmente : il s'étend , il s'élève , il se dilate ; et les proportions de son être s'agrandissent outre mesure.
Tout devient grand en lui : ses vertus deviennent hautes comme le ciel ; et sa malice , fruit de l'orgueil , devient profonde comme l'enfer.
L'homme a déjà gagné bien du terrain , et son
génie fait tous les jours de nouveaux pas ; et personne ne peut savoir où il s'arrêtera.
Déjà , fier du chemin qu'il a fait, il a dit qu'il ne s'arrêtera jamais ; et il a inventé un mot nouveau, afin d'exprimer l'immensité de ses désirs et l'infini de ses espérances.
Le temps effrayé a craint de périr sous ses coups ; et l'espace , resserré par ses infatigables efforts , a cru que l'homme allait devenir plus grand que lui.
Et les conditions de la vie humaine ont changé ; car l'àme est devenue plus forte que le corps ; et le corps , usé de bonne heure par les élancemens de la pensée et les dilatations du cœur, se flétrit bientôt et s'épuise.
Et l'àme ne tient point compte des défaillances du corps : elle le traîne après elle comme un esclave ; jusqu'à ce que , harassé de travail , et ne pouvant plus sentir le fouet de la pensée , il tombe sans mouvement et sans vie.
Et le corps vieillit bien avant l'esprit ; et souvent les membres meurent pendant que l'àme est encore jeune et pleine de vigueur ; et les maladies du corps ont changé, parce que les pensées de l'homme ont pris d'autres voies.
Et les maladies du corps ont monté vers le cœur
et la tête , parce que les péchés de l'àme ont monté vers l'orgueil et l'égoïsme.
La pensée bout dans la tête ; et la tendre pulpe du cerveau , cuite et consumée par les efforts de l'esprit , s'enflamme comme une fournaise , ou se dessèche comme un fruit précoce exposé à un soleil trop ardent.
Il n'y a plus d'enfance pour l'esprit , plus d'adolescence pour le cœur , plus de jeunesse pour le corps ; car la vieillesse descend de la tête au cœur, et du cœur elle se répand dans les membres.
La pensée précoce éveille de bonne heure les désirs du cœur, et mûrit le corps avant le temps. Le sang monte à la poitrine de l'enfant, et demande h son cœur des choses que son esprit ne comprend point ; et il répand sur le front de la jeune fille un voile de pudeur avant qu'elle sache qu'il y a des choses qui font rougir.
Les générations se rapprochent , parce que le temps est abrégé ; et les diverses familles des hommes sont plus près les unes dos autres, parce que l'espace est raccourci.
L'homme vit plus en moins d'années , pane qu'il sait condenser le temps; et il fait plus de
chemin en moins d'heures , parce qu'il a su concentrer l'espace.
Et les événemens marchent plus vite, parce que l'homme est pressé; et les peuples voient plus de choses, parce que l'homme est agile.
Et chaque homme vit son siècle ; car une année d'aujourd'hui est un siècle d'autrefois ; et la mesure du temps a changé : ce n'est plus le soleil , cet œil de la nature , qui le règle ; mais c'est l'action de l'homme qui en détermine le cours.
L'homme a tout concentré : son action condense le temps ; ses routes de fer condensent l'espace ; son bras condense la vapeur ; ses machines condensent le travail , et ses méthodes ont condensé la science elle-même.
Le fer, qui divisait les hommes, les porte et les unit aujourd'hui : encore un peu de temps , et le soldat cédera son épée , et en fera une tige de fer pour quelque grande roule ; et quand la terre sera ourlée de fer, la guerre et ia discorde n'apparaîtront plus parmi les hommes.
Encore un peu de temps, et le fer deviendra l'or du monde ; il sera le signe de l'union et de la force; elles peuples rapprochés se reconnaîtront pour frères ; et ils se diront en se regardant : Pour-
quoi avons-nous été ennemis? Qui donc nous a divisés ?
Et la pensée de l'homme marchera aussi vite que l'aile de l'ange , et l'unité de la pensée préparera l'unité du inonde.
L'homme sait que la surface de la terre renferme moins de richesses que ses abîmes, et la science lui a appris que la terre porte dans ses flancs l'avenir du monde.
Il sait que les forêts qui ornent le penchant de ses collines, et qui entretiennent la fraîcheur de ses sources , sont moins abondantes que celles que les siècles ont amassées dans son sein.
11 sait que le charbon est le diamant du monde nouveau , et que les siècles qui ne sont plus ont laissé dans la terre de quoi éclairer et échauffer les siècles qui ne sont pas encore.
Il a pris à la chaleur son élément le plus fluide et le plus insaisissable , et il l'a emprisonné dans les machines que sa main a construites; et le plus indocile des agens, soumis au pouvoir de l'homme, est devenu son esclave le plus obéissant et son manœuvre dans le monde.
Et la nature , dans son principal élément , remplace le travail de l'homme ; et l'homme dirige le
travail de la nature : celle-ci est le bras de l'homme, ot l'homme est la tête qui gouverne le bras : la nature est l'artisan, et l'homme est l'artiste.
Et la colonne de fumée qui s'échappe des merveilleuses machines que l'homme a construites est devenue pour le monde ce qu'était pour les enfans d'Israël la colonne de fumée qui les guidait dans le désert; et les hommes marchent après elle, comme après le nouvel étendard de la civilisation.
Et l'Océan a humilié l'orgueil de ses tempêtes sous la main et le génie de l'homme ; et la vapeur, qui , abandonnée à elle-même , se dissipe sans laisser de traces, gouvernée par l'homme, modère les fureurs de la mer.
Qu'ils sont beaux les élancemens du navire que la vapeur fait marcher ! Que ses mouvemens sont souples et gracieux , quand il danse sur la vague , au son des tempêtes qui grondent !
Qu'elle est belle dans son uniforme simplicité , la voix du balancier qui s'élève et s'abaisse tour à tour ! Quel rhythme et quelle cadence dans le cri de la roue qui fouette la vague et dans le sifflement aigu de la vapeur qui tournoie , et se replie sur elle-même , comme un serpent irrité.
Gloire h Dieu ! à cause de la puissance de l'homme;
car c'est de Dieu qu'il la tient. Gloire à l'homme ! s'il ne s'enorgueillit point de sa science , et s'il s'humilie sous le poids des bienfaits de Dieu.
Mais malheur au monde ! si l'homme tourne contre Dieu les dons qu'il a reçus de lui ; car il est aussi puissant pour le mal que pour le bien , et ses péchés seront aussi grands que ses vertus.
Si vous voulez bien juger les actions d'un homme, placez-vous au même point de vue que lui , et vous ne serez point exposé à les voir sous un faux jour.
L'esprit comprend l'esprit ; l'intelligence voit l'intelligence ; la volonté juge la volonté ; l'imagination devine l'imagination , et le cœur n'est bien jugé que par le cœur.
Quand l'esprit veut comprendre l'intelligence, il se trouve trop petit : l'intelligence est placée trop haut pour apercevoir tous les ressorts qui mettent la volonté en mouvement : la volonté qui veut juger l'imagination est injuste envers elle ; et quand l'imagination veut deviner les affections du cœur, elle se trompe étrangement.
or,
Il y a des hommes incomplets qui n'ont qu'une faculté, et qui avec elle veulent juger toutes les autres : ces hommes sont dangereux , et donnent cours à bien de faux jugemens ; car, comme ils excellent ordinairement dans l'unique faculté qu'ils possèdent , et qu'ils sont dans tout ce qui la concerne de fort bons juges et des hommes très remarquables , leur jugement a un grand poids et inspire une grande confiance.
Celui dont l'intelligence est étroite est sévère pour les autres , parce qu'il a peine à comprendre tout ce qui sort de sa sphère ; celui qui n'a rien iFarrêlé dans l'esprit ni de fixe dans le cœur excuse loutTpârce qu'il ne voit le fond de rien.
Le calvaire est le lieu d'où on peut le mieux voir les hommes , et le mieux juger leurs actions : nulle part l'esprit ne trouve un point de vue plus élevé , il le cœur un horizon plus large : c'est de là que le chrétien aime à contempler ce que les hommes l'ont et disent à ses pieds ; car de là il peut voir leurs fautes, ans s'aigrir contre elles, parce que qu'il les .sait lavées dans le sang du Christ ; et admirer leurs vertus sans se laisser éblouir par elles , parce qu'il sait que tout leur éclat leur vient des mérites du Rédempteur.
Eden elGolgolha sont les deux sommets de l'his-
toire, ceux d'où l'œil peut le mieux embrasser son cours : du premier, vous voyez toutes les passions des hommes s'agiter dans leurs vains tourmens, leurs vices ramper sur la terre ; et votre regard peut suivre la trace de leurs crimes jusqu'à l'enfer où ils mènent.
Du second , vous voyez les saints désirs du cœur monter vers Dieu , les espérances de l'homme vertueux s'élever radieuses vers leur but ; et en attachant votre regard au sillon de lumière qu'elles tracent dans leur vol , vous pouvez découvrir les premiers rayons de la gloire du ciel.
Le plus souvent , ce sont les hommes qui font l'histoire avec leurs passions et leurs lumières , avec leurs vertus et leurs vices : elle marche au milieu d'eux, appuyée sur leurs bras, ou elle se laisse porter dans leurs mains. Cependant , quand elle doit passer d'une époque à une autre , ou quand elle rencontre un abîme sur sa route, Dieu la prend quelquefois lui-même et l'enlève : alors elle se fait sans les hommes ou malgré eux ; elle marche au-dessus d'eux , ou plutôt c'est Dieu qui marche en elle et qui courbe leur tête sous ses pas.
Alors les intelligences s'étonnent , les âmes sont consternées, les volontés s'abattent, les espérances ne peuvent plus se tenir droites sur leurs liges , et
s'inclinent comme des fleurs que le soleil ne regarde plus. Mais le chrétien adore Dieu dont il reconnaît les pas ; la confiance ne se tait pas dans son cœur, et il dit à ceux qui l'entourent : Ne soyez pas effrayés , c'est Dieu qui passe ; sa justice le précède , mais sa grâce et son amour le suivent.
Quelquefois les hommes marchent, et les choses restent : leurs passions s'agitent , et le monde est comme immobile ; les peuples remplissent la terre de leurs cris, et Dieu se tait ; les nations se lèvent et courent sans savoir où , et l'histoire paraît comme t louée à la même place.
D'autres fois , au contraire , les hommes ne font rien , et de grandes choses s'accomplissent ; les peuples sont comme endormis d'un sommeil profond , et l'œil seul de Dieu veille sur le monde : c'est que les hommes ne font que creuser un lit au fleuve de l'histoire , mais c'est Dieu qui en conduit les eaux et en dirige le cours.
Dieu fait le bien ; il laisse faire le mal ; et quand il est fait, il le ramène au bien par mille circuits, «•t par des sentiers quelquefois si obscurs et si détournés , que les hommes n'y peuvent suivre sa providence , et n'en aperçoivent point l'issue.
Et c'est là ce qui relarde tant le mouvement de
l'histoire ; car quand les passions de l'homme l'ont détournée de sa route , il faut quelquefois bien du temps avant que Dieu l'ait ramenée au point où elle a commencé de s'égarer, et ait rattaché à des fins dignes de lui le mal que les hommes ont fait.
Les peuples vertueux marchent vite, parce qu'ils vont droit , et que Dieu les pousse ; mais les nations corrompues n'avancent que lentement, parce qu'elles ne marchent point dans le sens de la Providence , et qu'elles sont obligées a chaque instant de rebrousser chemin pour revenir où Dieu veut les mener.
Les péchés des hommes retardent Dieu , parce que , du moment que les hommes s'égarent , Dieu s'arrête ; puis l'action de Dieu , pour refaire ce que les hommes ont défait, retarde les peuples, et leur fait perdre du temps; et c'est pour cela que le monde fait si peu de chemin.
Et celui qui comprend ces choses comprend le mouvement de l'histoire , et n'est point étonné de ses vicissitudes : il suit l'action de Dieu et celle de l'homme, le llux des passions humaines et le reilux de la Providence ; il a la clef des événemens et prévoit leurs résultats.
XYI
L'orgueil des rois humilie les nations , et la fausse grandeur, des princes rapetisse les peuples.
J'ai vu des rois traîner leur orgueil à travers la misère des peuples dans des chars dorés. J'ai vu leurs sourires jeter un triste reflet sur les larmes du pauvre et de l'opprimé.
J'ai vu les populations se presser autour d'eux , et des hommes venus de loin pour voir si la majesté qui entoure les rois les laisse semblables aux autres hommes.
J'ai entendu leurs acclamations monter jusqu'au ciel , comme pour y éveiller la jalousie de Dieu, et des voix s'étonner de trouver en eux des hommes.
J'ai vu l'œil bassement curieux du courtisan adorer avec anxiété leur regard ; j'ai vu le flatteur retenir son souille , de peur de paraître vivre devant eux , et se prosterner comme un esclave devant leur parole.
J'ai vu des mères exposer le sein de leurs fdles aux sourires libertins d'un roi , et des mariss'enor-
gueillir des flétrissures que ses baisers avaient imprimées aux lèvres de leurs femmes.
J'ai vu ces choses , et j'ai frémi dans mon cœur ; et je me suis écrié : Mon Dieu , mon Dieu ! que les hommes sont vains dans leur culte ! et qu'ils se courbent bas quand ils s'humilient !
Us s'abaissent comme des esclaves sous les pieds des rois, et ils s'étonnent que l'orgueil monte à leurs têtes , et que l'oppression descende de leurs bras.
Ceux qui sont petits se lèvent et se dressent sur leurs pieds pour voir passer l'orgueil des grands , et ils reprochent à ceux-ci de se laisser enivrer par le faste de la grandeur !
Les pauvres aiment a repaître leurs yeux du vain spectacle de la richesse , et ils s'étonnent que les riches se laissent éblouir par le faux éclat de leurs trésors !
Ceux qui sont opprimés étourdissent de leurs acclamations ceux au nom de qui on les opprime, et ils s'étonnent que la voix de la vérité ne parvienne point à leurs oreilles !
Tous semblent oublier qu'ils sont hommes , rien qu'à voir la puissance, la richesse et la grandeur des
autres ; et ils ne veulent pas que le vertige prenne à ceux qui les possèdent , et a qui ils les envient !
Comment voulez-vous que le prince voie l'injustice qu'on commet en son nom , si vous obscurcissez son regard par les fumées épaisses et nauséabondes de l'encens ?
Comment pourra-t-il distinguer le bien du mal , et la justice de l'iniquité, si vos aveugles applaudissemcns ne distinguent point les bons rois des médians, et ceux qui aiment leurs peuples de ceux qui les oppriment ?
Le courage et l'indépendance du caractère ont disparu dans les cours des rois , parce que la vanité est entrée dans le cœur de l'homme , et que l'ambition ronge ses os.
Les proportions de la nature humaine y sont amoindries, parce que l'égoïsme a rapetissé les aines ; et bientôt on n'y trouvera plus d'hommes , mais seulement des enfans.
C'est là que la valeur de l'homme a baissé : son prix diminue tous les jours ; et l'homme qui a coûté la croix du Calvaire se vend à un homme pour un regard , à une femme pour une caresse , à un roi pour un sourire.
Depuis que la loi diminue , il n'y a plus de cou-
vidions qui appuient l'esprit , niais seulement des opinions qui l'amusent : il n'y a plus de senti mens qui élèvent le cœur, mais seulement des passions qui l'entraînent ; et les caprices de l'humeur et du goût ont remplacé les actes solennels et augustes de la volonté.
Les peuples ont oublié ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent ; et les rois ne se sont plus souvenus que le premier trône , ce furent les bras du peuple.
Et les peuples aiment mieux réprimer par la force et la violence les abus et les excès dont ils souffrent , que de les prévenir par la vigilance et par un sage emploi de leurs droits.
Et comme la violence n'édifie rien , à peine se sont-ils levés dans leur force , qu'ils retombent dans leur faiblesse et s'endorment dans leur apathie : et les choses reprennent leur train accoutumé ; et de nouveaux abus provoquent de nouvelles violences.
Et la puissance des peuples est devenue avec raison suspecte à tous ceux qui aiment l'ordre et qui cherchent la paix et la justice , parce qu'ils ne se lèvent jamais que le glaive à la main, la fureur dans l'àme et la vengeance dans le cœur.
L'orgueil dos rois et la vanité des peuples se sont
donné la main , et les palais des grands sont devenus des pièges où toutes les mauvaises passions du cœur trouvent un appât.
Et les cours sont devenues les mauvais lieux du monde , parce que la justice en est exilée , et que l'orgueil y a établi sa demeure.
C'est là que l'homme apprend le vil métier de courtisan , et qu'il revêt et son âme et son corps de la livrée du maître dont il ambitionne la faveur.
C'est là qu'il prostitue sa parole dans l'adulation, son regard dans l'idolâtrie, et son corps dans de basses inflexions.
C'est là que les mauvais germes du cœur humain se développent dans une atmosphère chaude et corrompue , et que les coupables pensées pullulent sous la tiède haleine et sous le regard brûlant des puissans du siècle.
C'est là que tous les regards sont levés vers un seul regard , que toutes les oreilles sont dressées vers (nie seule voix , que tous les désirs et toutes les espérances sont tendues vers un même but , et qu'un homme devient un dieu pour d'autres hommes.
G>St là qu'est la source du luxe qui ruine les peuples, du plaisir qui les amollit, du faux éclat
qui les éblouit , de la vanité qui les abaisse , et de l'orgueil qui les corrompt.
Tous sont pris du même vertige, et ceux- Là mêmes qui le reprennent dans les autres en ressentent parfois les mortelles atteintes.
Ceux à qui est confié le sacerdoce de la pensée n'en sont pas exempts; car ils adulent les princes, même en les blâmant , et ils flattent leur orgueil par l'importance qu'ils attachent à tout ce qu'ils font ou disent.
Et les feuilles de cette puissante sibylle qui gouverne le monde aujourd'hui , et dont les oracles quotidiens rendent sensible aux yeux la pensée des nations , avant qu'elle soit manifestée par les événemens , portent partout le poison de la flatterie, et empoisonnent l'avide curiosité de ceux qui les lisent.
Malheur à vous dont la main est pleine de pensées , et aux doigts de qui Dieu a attaché la vérité comme un anneau , parce que vous ne l'avez point donnée aux hommes telle que Dieu l'a mise dans vos cœurs !
Voici ce que dit le Seigneur : Vous n'êtes point à moi , parce que vous avez vendu vos pensées
pour de l'or. Vous ne m'appartenez point , parce que vous avez mis mes dons à l'encan.
Vous n'êtes point les hommes du peuple , parce que vous êtes des hommes de parti ; et vous ne lui donnez point la lumière , parce que vous vous recherchez vous-mêmes.
Les yeux vous lisent , parce qu'ils sont curieux ; mais l'esprit et le cœur ne vous lisent plus , parce que vous êtes des mercenaires.
Vous écrivez à la lumière de l'or qui vous paie , et vous prenez sur ceux qui vous lisent la mesure de vos opinions et de vos pensées.
Ceux qui ont la lumière n'ont point foi en elle , parce qu'ils ont éteint votre esprit dans leurs cœurs, ô Dieu de vérité ! et ils n'ont plus la force de soulever les nations de leurs abaissemens, parce qu'ils s'inclinent eux-mêmes devant l'or et le pouvoir.
Ils parlent au peuple comme si vous n'étiez pour rien dans les événemens qui agitent le inonde , et comme si vous aviez emprisonné votre Providence dans les cabinets où s'inquiète l'étroite sagesse des princes.
Ils transforment en oracles les paroles qui échappent aux lèvres d'un roi , et ils regardent de quel
côté se tournent ses craintes ou ses espérances , avant de craindre ou d'espérer eux-mêmes.
Les passions qui allument le regard des rois sont-elles donc la lumière qui dirige les événemens dans leur marche , et l'avenir du monde est-il suspendu aux cils de leurs paupières ?
Les nations doivent-elles trembler quand leurs pieds frappent la terre , et les espérances des peuples sont-elles attachées à leurs sourires?
J'ai vu des rois se couronner d'audace et d'orgueil; je les ai vus prendre les nations dans leur main comme une poignée d'argile , et les pétrir à leur gré.
J'ai voulu les maudire et réveiller le bras de Dieu. Mais ma malédiction n'a plus trouvé qu'un trône vide et un palais désert.
La vengeance de Dieu avait soufflé ; et le vain éclat qui les éblouissait s'était dissipé ; et toute leur fausse force s'était fondue en leurs mains, comme la grêle qui fond avant de tomber sur la terre.
L'homme n'est grand et fort que quand il s'unit à Dieu et combat avec lui ; s'en déUu hc-l-il , il retombe dans ses néans et ses impuissances.
Qu'ai lez- vous faire , ô vains enfans" des hommes ! sur le passage des rois ? Pourquoi détourner votre tète quand les pieds rapides de leurs coursiers soulèvent la poussière devant la porte de vos maisons ?
S'ils sont médians . laissez-les passer en silence , et qu'ils trouvent partout sous leurs pas un désert sans écho de voix humaines : s'ils sont bons , glorifiez Dieu , et craignez que l'orgueil ne les enivre ; car ils ne sont bons que parce qu'ils sont humbles, et l'orgueil les perdrait.
C'est la bassesse des peuples qui fait l'orgueil des rois ; et l'orgueil des rois humilie les peuples à son tour.