XV
Le temps apporte et emporte toujours quelque chose avec soi , et Dieu a revelu l'espace de mille formes différentes.
Et le jour qui commence ne ressemble point à relui qui finit, et le soleil ne regarde pas de la même manière tous les habilans du globe.
Et c'est pour cela que l'histoire d'un siècle ne
ressemble pas à celle d'un autre , et que le même fleuve voit deux peuples différens s'agiter sur ses deux rives, et que la même montagne sert d'écho à deux langues diverses.
L'homme change toujours , parce que le temps ne s'arrête jamais; et les peuples n'ont point les mêmes lois , parce que Dieu les a placés sous des climats différens.
Car le temps berce le monde dans l'espace , et tout ce qui est humain porte l'empreinte de l'espace et du temps.
Mais Dieu , du haut de son éternité , et dans son immensité infinie , réunit toutes ces diversités ; et dans sa profonde unité s'harmonisent toutes ces différences.
Il voit tous les hommes dans son Fils, qui est leur chef, et il a ramassé tous les siècles dans les divines années de sa vie.
Il y a des peuples qui sont plus avancés que les autres, parce qu'ils ont commencé plus tôt leur carrière; et il y a des nations qui ont plus de gloire et de lumières, parce qu'elles se sont abritées de meilleure heure sous la croix du Christ, et qu'elles ont vécu plus près des sources de la foi.
Mais les peuples qui sont moins avancés ne doi-
vont point porter envie à ceux qui le sont davantage, parce que les peuples sont frères , et que la gloire de l'un tourne au profit de tous les autres.
Et ceux qui ont plus de puissance et de liberte's ne doivent point mépriser ou asservir ceux qui en ont moins , mais ils doivent leur tendre la main ; car l'alliance des peuples réjouit le cœur de Dieu et augmente le bonheur des anges.
Il n'est pas avantageux pour un peuple de chercher à conquérir par la violence ce que d'autres ont acquis avec le temps ; car l'œuvre du temps est solide , parce que le temps est d ans la main de Dieu ; mais l'œuvre de la violence ne l'est guère , parce qu'elle est le fruit des passions ou de la volonté de l'homme.
Dieu ne protège point les nations qui veulent s'élever par l'orgueil , et il n'aime point les peuples qui appellent la liberté au secours de leurs passions ou de leurs vices.
La liberté n'est un droit que pour les peuples qui la comprennent comme un devoir ; car elle n'est pour l'homme que le devoir de faire tout le bien qu'il peut, et d'aider les autres dans celui qu'ils veulent faire.
Les peuples, o Christ, ne se sont plus souvenus
de voire rédemption ; ils ont oublié que vous êtes le libérateur des nations , et qu'il n'est point sous le ciel d'autre nom dans lequel ils puissent être sauvés.
Et dans leurs maux , ils ne se sont point tournés vers vous ; et quand un joug trop pesant les accable, ce n'est point vers vous qu'ils lèvent leurs mains et leurs cœurs , ce n'est point dans votre secours qu'ils mettent leur confiance.
Ils veulent être libres , non pour vous glorifier en se développant dans le bien dont vous êtes le principe , mais pour se complaire dans l'orgueil de leurs pensées , et dans la licencieuse multitude de leurs paroles.
Ils invoquent la liberté , non comme un moyen d'agir et de marcher dans les voies de votre Providence , mais comme la fin de leurs désirs et lu terme de leurs espérances.
Ils en ont fait une idole qu'ils aiment et cherchent pour elle-même , et c'est pour cela que vous l'avez tournée contre eux dans votre colère , et que vous les avez livrés à eux-mêmes dans votre indignation.
Qui vous a donc , o peuples de la terre , plongés dans un si profond aveuglement? quel vertige fait
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ainsi chanceler les pensées de votre intelligence et les résolutions de votre volonté?
Avant d'avoir la liberté , vous vous plaignez de ne pouvoir agir ; et une fois que vous l'avez , vous vous reposez , comme s'il ne vous restait plus rien à faire ; et vous vous endormez dans une coupable indolence.
Celui qui a les mains et les pieds chargés de chaînes demande- t-il qu'on le délie pour rester a Haché à la même place, et pour regarder avec complaisance les liens dont on l'a délivré?
A quoi lui sert-il d'avoir les pieds sans entraves, s'il ne veut pas marcher? Et qu'a-t-il besoin qu'on lui délie les mains, s'il veut les garder croisées sur sa poitrine?
Conquérir par la force est chose facile à l'homme : il ne faut que des bras et du fer ; mais conserver If bien qu'on a reçu ou acquis est plus difficile , parce qu'il faut pour cela toute l'action de l'intelligence et tous les efforts de la volonté.
Là, vous n'avez affaire qu'à des hommes qui peuvent cire plus faibles que vous ; ici , vous devez lutter contre le temps , et lui disputer chacun des instans qu'il apporte.
Or, le temps est presque toujours plus fort que
l'homme, parce qu'il est pa lient clans son action , constant et réglé dans sa marche.
La vie d'un peuple est un combat perpétuel ; chaque victoire est le signal d'une nouvelle lutte ; et la conservation des biens qu'il a acquis est une conquête de tous les instans sur le plus terrible de ses adversaires.
Quand Dieu guérissait les paralytiques, il leur disait : Levez-vous et marchez ; et vous , après avoir rompu vos liens , vous dites en vous-même : Asseyons-nous, et oublions dans le sommeil les fatigues du combat.
Si vous êtes vraiment libres , marchez donc sous l'œil de Dieu et des anges ; car aux peuples, comme aux hommes, il reste toujours quelque chose à faire, et le repos est une défaite.
La liberté, ce n'est pas la fin, mais c'est le moyen; ce n'est pas la fin , mais le commencement ; ce n'est pas le repos dans la jouissance , mais c'est le travail , le sacrifice et la lutte.
Hélas ! hélas ! les nations de la terre sont devenues petites comme des enfans ; leur vanité se prend à des bagatelles , et s'aheurte à des misères.
L'orgueil a rétréci leurs yeux et leur cœur ; et dans les plus grandes choses , ils ne voient que de
minutieux détails , sans en saisir le principe et l'ensemble.
C'est Dieu qui donne aux peuples la constitution qui les dislingue ; le temps la développe ; les événemens la manifestent , et les hommes l'écrivent sous la dictée de Dieu.
Il est des nations où le pouvoir est remis aux mains d'un seul ; il en est d'autres où il est partagé entre plusieurs : quelquefois il est transmis par le sam; : d'autres fuis il est communiqué par l'élection ; mais quelle que soit sa forme , c'est toujours Dieu qui le donne , et c'est la loi qui en règle et en fixe les limites.
Mais le pouvoir qui n'a ni bornes ni règles est abominable aux yeux de Dieu, parce qu'il est une usurpation de sa puissance ; il maudit ceux qui l'exercent, comme des tyrans , et ceux qui s'y soumettent, comme des lâches.
De grands maux ont désolé la terre, et d'immenses malheurs l'ont ravagée , parce que les hommes n'ont point compris la nature sacrée du pouvoir.
La vanité a corrompu leur cœur et perverti leur jugement ; c'est pour cela qu'ils ne voient poiul les
choses du côté qui est tourné vers Dieu , mais seulement du cote qui est tourné vers eux-mêmes.
Ils regardent le pouvoir comme le droit de rapporter tous les autres à soi-même , tandis qu'il n'est que le devoir de se rapporter soi-même aux autres.
C'est , ô mon Dieu ! un rejaillissement de votre puissance , un reflet de votre sagesse , un écoulement de votre amour ; c'est l'accomplissement de la passion de votre Fils, une parcelle de sa croix , la continuation de son auguste sacrifice.
Le pouvoir fait sortir l'homme de lui-même ; il multiplie son être , et il y a dans celui qui l'exerce autant de personnes qu'il y en a qui lui obéissent.
Aussi , plus le pouvoir est étendu , plus celui qui le possède se rapproche de vous , ô mon Dieu ! qui avez créé tous les êtres par votre puissance , qui les distinguez et les pensez dans votre Verbe , et qui les embrassez tous dans votre charité infinie.
Le langage humain s'assouplit et se dilate, pour recevoir dans toute leur largeur les pensées et les sentimens de celui que vous élevez au-dessus des autres; et le nous, ce mot d'origine divine, annonce qu'il n'est plus seul , mais qu'il porte dans sa pensée et dans son amour tous ceux que vous avez soumis à son autorité.
Mais parmi ceux qui commandent , combien pour qui cette parole est un mensonge, et qui ont le moi dans l'esprit et dans le cœur, pendant que le mus csl sur leurs lèvres!
Rois et peuples , pères et enfans , maîtres et serviteurs , tous ignorent ce que c'est que le pouvoir, parce qu'ils ne vous connaissent point , o mon Dieu ! ni celui que vous avez envoyé.
Que c'est une chose haute et large , difficile et pesante que le pouvoir ! et qu'il faut de force dans l'intelligence et de grandeur dans la volonté pour en supporter le poids !
Il est bon dans une nation que le pouvoirse répande sur plusieurs ; et le peuple chez qui ce divin reflet s'étend par degrés , depuis le sommet jusqu'à la base , est plus près de Dieu que les autres.
( !ar ( e qui rend l'homme meilleur, c'est l'importance et la quantité des devoirs qui lui sont imposés; et ee qui le rend plus semblable au Christ, c'est le nombre et la grandeur des sacrifices qu'il doit accomplir.
Heureux le peuple chez qui tous méritent de participer au pouvoir, et où chacun peut dire: Nous; parce que chacun pense, sent et parle au nom de tous.
Mais le pouvoir est dangereux pour ceux qui n'ont point appris à sortir d'eux-mêmes ; car il développe en eux l'égoïsme , l'orgueil , l'arrogance et la vanité , et toutes les passions qui ont leur racine dans l'amour-propre.