L'ASSOCIATION
L'homme n'est pas fait pour vivre seul ; la société est nécessaire à son corps aussi bien qu'à son âme ; l'association développe et multiplie ses forces et sa puissance : seul , il s'alanguit, s'étiole comme une Ileur qui n'a point de soleil , et devient un fardeau pour les autres et pour lui-même.
11 naît dans la famille , il se développe dans l'État , il se perfectionne dans l'Église ; et après sa mort , s'il s'est endormi dans la justice , il retrouve encore au ciel l'Église qui l'a sanctifié sur la terre
L'hirondelle n'a besoin de personne pour apprendre à construire le nid où elle doit déposer ses œufs ; les suaves mélodies que le rossignol verse à grands (lots sur les doux sommeils de sa compagne naissent d'elles-mêmes dans son gosier ; l'agneau ,
à peine sorti du ventre de sa mère , bondit en bêlant autour d'elle : chaque animal apporte en naissant ce qu'il lui faut de science pour se développer et pour vivre.
L'homme seul naît faible , parce que d'autres doivent lui prêter leurs forces : il ne sait rien en venant au monde , parce que d'autres doivent lui apprendre ce qu'il lui importe desavoir ; il ne pourrait pas même trouver le sein qui doit le nourrir, si sa mère ne l'attirait doucement sur son cœur : s'il veut marcher, il faut que sa main s'attache à celle de son père ; s'il veut parler, il faut que sa bouche étudie long-temps les lèvres de sa mère ; s'il veut être saint, il faut que l'Église lui donne sa foi , et qu'elle ombrage sa vie sous ses prières et son amour.
Et pourtant l'homme , méconnaissant sa nature et la volonté de son Créateur, redoute la société comme un joug ; il aspire à l'isolement, comme si l'isolement était le but de son être : et tandis que 1rs besoÏDsde son âme et de son corps le poussent invinciblement vers la société , l'orgueil de son esprit et les passions mauvaises de son cœur l'eu détournent , et le repoussent sur lui-même.
La fourmi s'associe h d'autres fourmis pour construire les magasins où elle doit déposer son butin ;
l'abeille s'unit à d'autres abeilles pour bâtir ces palais de cire dont nous admirons l'ordre et la distribution ; le castor, centuplant ses forces par l'association, parvient à couper les arbres, et peut jeter à traver les ileuves ces digues épaisses dont l'homme ne peut atteindre la solidité ; l'éléphant vit en société , afin de résister plus sûrement aux ennemis qui l'attaquent : et l'homme , créé pour la société , s'isole de ses semblables par orgueil ou par égoïsme ; et il ne sait pas même surmonter les paresses de son âme et les répugnances de son cœur, pour conjurer un danger qui le menace , ou pour se délivrer d'un mal qui l'accable.
Malheur au monde ! à cause de la paresse de l'homme. Malheur ! malheur à la terre ! à cause de l'égoïsme. Malheur ! cent fois malheur aux nations ! à cause de l'orgueil qui dévaste la société. Car il n'y a de repos pour les peuples et de salut pour le monde que dans l'association.
0 vous qui êtes riches et puissans, associez* vous ; et votre puissance et vos richesses se multiplieront, et vous pourrez ouvrir votre main plus large devant les pauvres , et vous pourrez étendre votre protection sur un plus grand nombre de malheureux, et consoler plus de misères.
<) vous ii qui Dieu a donné la science, associez-
vous , et rattachez à un foyer commun les rayons de lumière que projettent vos intelligences : et bientôt tous les côtés encore obscurs de la vie seront éclairés ; et l'homme vivra clans la lumière et dans la vérité.
0 vous qui avez peu, associez-vous, et le peu que vous avez , ajouté au peu qu'ont les autres , se multipliera outre mesure ; et ce qui suffisait à peine ii l'entretien de votre vie pourra vous procurer les bienfaits d'une honnête aisance.
0 vous surtout qui êtes pauvres et délaissés, associez-vous. Le malheur est un lien puissant , et la souffrance est un ciment bien fort pour les hommes. Celui qui a froid se réchauffe en se pressant contre son frère ; celui qui est trop faible pour soulever un fardeau va trouver son ami , et lui dit : Viens ; prète-moi pour un moment ton bras et tes forces : cl tous deux font ensemble ce que ni l'un ni l'autre n'aurait pu faire seul.
Si la vie est trop pesante pour vous, portez-la en commun avec d'autres , et son poids vous deviendra léger. Pourquoi ne continueriez-vous pas de faine toujours ce que vous faites dans les circonstances où vous croyez être trop faible pour agir seul?
Le fil léger que le doigt d'un enfant brise sans
effort, ajouté à d'autres fils, l'orme un câble dur et fort qui peut soulever les poids les plus lourds.
Le toit qui vous abrite contre les intempéries de l'air pourrait abriter en même temps d'autres pauvres comme vous; le feu qui cuit vos alimens ou qui réchauffe vos membres engourdis , pourrait réchauffer à la fois plusieurs de vos frères : chacun jouirait à moins de frais des mêmes avantages , et vous auriez de plus le bonheur que donne la vie commune.
Le soir, assis ensemble autour du même foyer, vos enfans sur vos genoux , vous rafraîchiriez votre âme par quelques souvenirs doux et caïmans; ou , dans.de suaves entretiens, vous laisseriez votre esprit s'élancer dans les vastes champs de l'avenir, et semer sa route de pieux désirs et de légitimes espérances.
Vous prieriez Dieu ensemble , et Dieu vous exaucerait ; caria prière aussi s'augmente et se multiplie par l'association : et les vagues de la mer battent avec moins de force le rivage qui les contient que la prière commune de ceux qui sont unis dans la même foi ne frappe le trône de Dieu.
Si vous étiez malades , vous ne seriez point forcés , pour obtenir la guérison de votre corps , de renoncer aux douces joies de la famille , et d'aller
chercher dans un hôpital des soins précieux sans doute, mais qui le seraient davantage s'ils vous étaient donnés par ceux que vous aimez et qui vous aiment.
Vos frères , qui partagent avec vous le même toit , pourraient, sans quitter leur travail, veiller près de votre lit ; leur travail accompagnerait vos douleurs ; leur courage s'unirait a votre patience , comme deux voix qui s'unissent dans une douce harmonie
Pourquoi dites- vous que vous êtes pauvres? N'avez-vous pas une intelligence qui peut s'enrichir de vérité? un cœur qui peut s'enrichir d'amour? des mains qui peuvent s'enrichir de travail ?
Pourquoi négligez-vous la science , même lorsqu'elle vient frapper à votre porte? Pourquoi n'envoyez-vous pas vos enfans aux écoles que le zèle et la charité multiplient , afin que leur travail puisse avoir un jour plus de valeur, et qu'ils soient moins pauvres que vous?
Si vous êtes pauvres , allez trouver d'autres pauvres comme vous , et dites-leur : Nous sommes dans l'indigence; mettons en commun notre vie; habitons sous le même toit; aidons-nous mutuellement à supporter notre malheur : l'isolement augmente
la pauvreté; unissons-nous , afin d'adoucir un peu noire sort.
Mais vous n'agissez point ainsi , parce que vous êtes véritablement pauvres. Vous êtes pauvres d'humilité , de patience et de charité ; et c'est pour cela que la vie commune vous eiïraie , et que l'association est sans charmes pour vous. Les défauts de vos frères , au lieu de glisser sur les vôtres , se prendraient aux aspérités de votre caractère , et vous condamneraient à une lutte perpétuelle.
Celui qui est humble , patient et plein d'amour pour ses frères , n'est point vraiment pauvre ; il s'associe volontiers avec eux , et trouve dans la communauté des services que produit l'association des richesses qu'elle seule peut donner.
Associez-vous , ô vous tous qui êtes petits et faibles! et vous deviendrez grands , forts et puissans ; car l'association est la richesse du pauvre, la force du faible et la puissance de celui qui ne peut rien.
Souvenez-vous que vous êtes tous les enfans du même Dieu et de la même Église, rachetés du même sang, régénérés par le même baptême, destinés à la même gloire.
Que le boiteux prête son œil à l'aveugle , et que
l'aveugle prête en échange son bras au boiteux . Que
l'infirme prèle sa parole au muet, et, que le muet prête sa vigueur à l'infirme. Que le jeune homme prête sa force au vieillard , et que le vieillard donne au jeune homme son expérience et ses conseils. Que chacun donne à son frère ce qu'il a de plus que lui, et en reçoive en échange ce qu'il a de moins luimême.