‹ Le livre des peuples et des roisChapitre 8 sur 43 · LES FETES PUBLIQUES · texte numérisé non relu

LES FETES PUBLIQUES

Lorsqu'un sentiment religieux vit au cœur de L'homme, la joie fleurit comme d'elle-même sur ses traits : une sainte allégresse étincelle à ses yeux et dilate sa paupière : les chants accourent enfouie sur ses lèvres ; car la simple parole ne suffit plus à exprimer le honneur qui remplit son âme : il lui faut du chaut dans la voix , du rhythmedans la parole et de la poésie dans les mots auxquels il dit sa pensée ; son corps lui-même participe aux fêtes de son cœur; ses pieds s'agitent spontanément, la marche n'est plus assez pour eux; il faut à son corps comme à son âme du rliy thme et de l'harmonie dans les înouvemens. Car plus l'homme est entraîné par quelque passion profonde et sainte , plus il sent le besoin d'en régler les élans par le nombre ; et plus

les mouvemens de son âme et de son corps sont vifs et rapides , plus il aime à les compter pour s'y complaire. 11 compte ses pensées dans la poésie; il compte sa parole dans le chant ; il compte ses mouvemens dans la danse : et s'il n'avait pas le nombre quand son cœur est plein , vous verriez ses passions s'échapper sans ordre ; ses pensées n'auraient point de suite ni de liaison ; el sa voix serait brusque , sa parole entrecoupée , et ses mouvemens seraient violens et tumultueux comme ceux d'un homme agité par la colère. Et la passion sans le nombre et l'harmonie , c'est le désordre et le péché , parce que l'homme emporté par elle n'est plus maître de lui-même ; et c'est par le nombre et le rhythme qu'il trouve le moyen de se posséder jusque dans l'emportement des passions les plus impétueuses , et de les retenir sous l'empire de la volonté.

Et il y a des fêtes qui se célèbrent dans l'intelligence ou dans le cœur de l'homme , et dont Dieu seul est le témoin : une sainte pensée qui vous tombe du ciel , une main d'ami qui s'étend vers vous, une bonne action qui fleurit dans votre main, c'est une fête pour le cœur. Et il y a des fêtes de famille qui se fêtent dans les bras d'un père, ou sur le cœur d'une mère , et qui réunissent autour d'une même affection tous ceux qui peuvent s'appeler par quelque doux nom sur la terre. Et il y a des fêles na-

lionales qui attirent autour du même souvenir ou de la môme espérance les pensées , les amours et les joies de tout un peuple , et qui en font comme une seule famille liée par un même sentiment , et perdue dans une commune allégresse. Et il y a des fêtes qui groupent dans le même jour autour d'une même idée , et qui enchaînent à une seule espérance l'esprit et le cœur de tous les peuples de la terre : alors tous les temples s'emplissent de la même foi et de la même prière ; et le vaisseau de l'Église , soulevé par tous ces Ilots de prières et de foi, marche plus vite et monte plus près du ciel , comme on voil dans une tempête les vagues agitées de la mer porter jusqu'aux nues le navire qui flotte sur leurs lianes et dont elles accélèrent la marche.

Elles étaient belles et riches de poésie , ces fêtes antiques des peuples, où les espérances de la terre et celles du ciel s'accordaient dans la même joie ri dans les mêmes chants, où l'homme pouvait s'incliner vers la terre sans s'abaisser, où son cœur pouvait loucher aux joies de ce monde sans se souiller, où tout, jusqu'au plaisir, était patriotique et religieux, et où les élans de l'allégresse ne diminuaient point la dignité du caractère, et n'ôl aient rien à la sainte majesté de la vie.

Toute fêle qui se rattache à un souvenir bien conquis, aune idée profondément sentie, à une

espérance qui est devenue comme la vie d'un peuple; toute fêle qui a un sens pour l'esprit , et qui ne se produit à l'extérieur qu'après avoir passé par l'àme , est sainte , auguste et digne d'une nation. Mais il n'est rien qui avilisse et dégrade autant un peuple que des fêtes qu'il ne comprend point, ou qui n'ont aucun intérêt pour lui. Le plaisir, quand il prend sa source dans les joies du cœur , récrée la vie et fait du bien à l'homme ; mais le plaisir tout seul n'est qu'un amusement , et loin de récréer, il fatigue l'àme , retarde la volonté et épuise les sens.

Où allez-vous , o vains enfans des hommes ? où précipitez -vous vos pas ? Quelle fête allez -vous célébrer? A quel souvenir allez -vous réchauffer vos cœurs ? Quel événement vous pousse comme des flots débordés , et vous répand ainsi sur les places des villes et des cités ? C'est le mariage ou la naissance d'un prince , c'est le souvenir d'une victoire ou la commémoration d'un mort. Mais ce mariage est-il un événement national ? donne-t-il à votre patrie de nouvelles alliances , ou rend-il plus solides et plus fermes celles qui existent déjà? Mais savez - vous ce que sera ce prince dont le berceau vous attire ? Et s'il devient un jour le tyran de votre patrie et l'oppresseur de vos enfans , vous aurez donc dépensé inutilement ce que

le cœur de l'homme a de plus précieux, voire joie, votre amour et vos espérances ! Celle victoire augniente-t-elle la gloire ou les libertés de votre pays , et ne doit-elle point avoir pour résultat l'asservissement d'un peuple ou les malheurs d'une nation? Ce mort dont vous allez voir passer le cercueil a-t-il honoré son pays pendant sa vie? a-t-il aimé le peuple , secouru le pauvre , protégé l'orphelin? a-t-il ouvert sa main el son cœur à l'indigent? Est-ce un sentiment qui vous entraîne , ou n'est-ce que la curiosité qui vous pousse? Laissez, laissez l'homme naître, se marier et vivre comme il l'entend ; et si sa vie a été pleine , faiteslui cortège après sa mort : que les rues par lesquelles doit passer son corps soient trop étroites pour contenir les Ilots de la multitude; pressezvous autour de son cercueil ; faites éclater sans contrainte votre douleur, votre reconnaissance et votre amour; dites tout haut le bien qu'il a fait, l« \ crins de son âme , les admirables sacrifices de sa vie. Mais s'il a vécu pour lui , laissez-le mourir comme il a vécu , seul; que son corps ne rencontre pas nnc larme, pas une douleur, pas un regard sur sa route, et que la solitude du tombeau commence pour lui à L'instant même de la mort.

Pourquoi portez- vous vos pas, vos yeux et vos cris là où vous ne pouvez porter ni vos joies, ni

vos douleurs , ni vos espérances ? Vous vous plaignez des impôts qui pèsent sur vous , et vous contribuez vous - mêmes à les augmenter, en participant à des fêles qu'il vous faudra payer ! Vous criez contre le luxe et les dépenses inutiles de ceux qui vous gouvernent , et vous demandez qu'ils étalent dans les fêtes qu'ils vous donnent un luxe effréné ! Où sont donc, dites-le-moi, les dépenses plus futiles et plus déraisonnables que celles qui sont consacrées à vos amusemens? Ne devriez-vous pas avoir honte de livrer ainsi vos yeux au spectacle de ces feux artificiels qui brillent un instant dans l'air, et qui ne laissent aucune trace après eux, pas même dans la mémoire ? Savez-vous qu'avec l'argent qui a payé ce plaisir sans but , on aurait pu chauffer pendant un hiver tous les pauvres d'une ville , ou augmenter le nombre des lits qui doivent recueillir les maladies et les infirmités de ceux qui ne peuvent pas même trouver sous leur toit une main pour panser leurs plaies et des soins pour guérir leurs maux ?

Savez-vous que c'est dans ces l'êtes qu'on vous corrompt, qu'on vous abrutit, qu'on refroidit 1rs saintes ardeurs de vos âmes, qu'on émousse l'âpre courage de vos volontés , qu'on affaiblit en vous le sentiment de la dignité humaine , et toutes les vertus qui peuvent le développer? Vous vous plaignez,

on vous jette une fête pour appât : votre curiosité se prend au piège ; vous oubliez un instant vos peines et vos plaintes dans les orgies du plaisir : il y a là des hommes qui vous épient , et qui disent ensuite : Voyez comme le peuple est heureux , et comme il s'amuse à nos fêtes !

0 vous qui aimez le peuple , n'assistez point aux fêtes qu'on lui donne , de peur que votre âme ne soit conlristée , et que le désespoir ne s'empare de votre cœur. N'allez point voir le pauvre dans ces lieux où on lui distribue le plaisir pour rien ; où une libéralité impie présente à ses lèvres la coupe qui empoisonne son âme ; où son corps chancelle dans les mouvemens déréglés et confus de l'ivresse ; où ses membres se déforment dans les attitudes libertines de ces danses qui font oublier à l'homme qu'il est l'image de Dieu ; où ses yeux , ses oreilles, ses lèvres , ses mains et ses pieds se livrent au péché sans frein ni mesure ; et d'où il revient bien avant dans la nuit , le cœur riche de blasphèmes et de coupables désirs, et le corps épuisé par le libertinage et l'ivresse.

Qui dira, qui pourra comprendre tout ce qui se dépense de trésors, tout ce qui se perd dans une seule de ces fêtes par lesquelles on amuse les loisirs du peuple? La moindre dépense , c'est celle de l'argent qu'on y jette : mais le temps, le travail

qui s'y consomme , les ver lus qui s'y perdent , les germes qui s'y détruisent, hélas! ce sont toutes choses dont vous seul connaissez le prix , ô mon Dieu ! et s'il fallait réduire en argent toutes ces pertes , comme elles finissent toujours par s'y réduire , l'esprit serait étonné de voir jusqu'à quel point le moindre vice dans la société contribue à l'appauvrissement d'une nation.

Cessez , cessez donc enfin de corrompre les peuples en les amusant , vous qui les gouvernez ! Gardez vos fêtes qui ne durent qu'un instant , et donneznous des institutions qui restent : donnez-nous de la gloire ; et toutes les joies de notre âme se jetteront dessus, et s'en nourriront avidement. L'histoire d'une nation bien gouvernée est une fête perpétuelle : et rien n'est auguste et solennel comme le développement social d'un peuple ; comme son progrès dans la lumière, dans la gloire , dans le bien, dans l'ordre et dans la liberté.

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