EXEMPLE
domme le premier penchant des peuples est d'imiter les rois^ le premier deyoir des rois est de donner de saints exemples aux peuples.
Les hommes ordinaires ne semblent naître que pour eux seuls; leurs vices ou leurs vertus sont obscurs comme leur destinée. Confondus dans la foule ^ s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes^ c'est également à l'insu du public. Leur perte ou leur salut se borne à leur personne: ou du moins leur exemple peut bien séduire et détourner quelquefois de la vertu; mais il ne sauroit imposer et autoriser le vice.
Les princes ei les grands^ au contraire^ ne semblent nés qae pour les autres. Le même rang qui les donne en spectacle les propose pour modèles. Leurs mœurs forment bientôt les mœurs publiques. On suppose que ceux qui méritent nos bommages ne sont pas in* dignes de notre imitation. La foule n'a point d'autre loi que les exemples de ceux qui commandent. Leur vie se reproduit , pour ainsi dire^ dans le public^ et si leurs rices trouvent des censeurs^ c'est d'ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent.
Aussi la même grandeur qui favorise les passions^ les contraint et les gêne; et^ comme dit un ancien, plus l'élévation semble nous donner de licence par l'autorité^ plus elle nous en ôte par les bienséances. ^
Mais d'où viennent ces suites inévitables que les exemples des grands ont toujours parmi les peuples? Le voici: du côté des peuples^ c'est la vanité et l'envie de plaire; du côté des grands^ c'est l'étendue et la perpétuité.
Je dis la vanité du côté des peuples. Oui , mes Frères^ le monde, toujours inexplicable,
t) Salluftt. Bel. C«(. LI.
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A de tout temps attaché également de la honte et au. vice et à la vertu. 11 donne du ridicule à l'homme juste; il perce de mille traits l'homme dissolu. Les passions et les œuvres saintes fournissent la même matière a ses dérisions et à ses censures; et^ par une bizarrerie que ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable et la vertu ri~ dicule. Or, les exemples de dissolution dans les grands, en autorisant le vice, en ennoblissent la honte et l'ignominie , et lui ôteni ce qu'il a de méprisable aux yeux du public.
Leurs passions deviennent bientôt dans les autres de nouveaux titres d'honneur, et la vanité seule peut leur former des imitateurs. Ou est flatté d'une ressemblance qui, nous rapprochant de leur conduite, semble nous rapprocher de leur rang. Tout devient honorable d'après de grands modèles; et souvent l'ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l'inclination se refuse. La ville croiroit d^énérer en ne copiant pas les mœurs de la cour. Le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses
passions le sceau de la grandeur et de ]a noblesse; et le désordre, dont le goût lui-»
même se lasse bientôt , la yanité toute seule le perpétue.
Mais, Sire, d'un autre côté tout reprend sa place dans un état où les grands, et le prince surtout, adorent le Seigneur. La piété est en honneur dès qu'elle a de grands exemples pour elle. Les justes ne craignent plus ce ridicule que le monde jette sur la Tertu, et qui est l'écueil de tant d'ames foibles: on craint Dieu sans craindre les hom~' mes. La yertu n'est plus étrangère à la cour; le désordre lui-même n'y va plus la tête le- Tée: il est réduit à se cacher ou à se couvrir des apparences de la sagesse. La licence ne paroit plus reyètue de l'autorité publique ; et si le vice n'y perd rien , le scandale du moins diminue. En un mot, les devoirs de la religion entrent dans l'ordre public; ils . deviennent une bienséance que le monde lui-même nous impose. Le culte peut encore ^e méprisé en secret par l'impie; mais il est vengé du moins par la majesté et la décence publique. Le temple saint peut en^
oore voir au pied de ses autels des pécheurs et des incrédules; mais il n'y voit plus de profanateurs. Il peut se trouver encore 4e9 hommes corrompus qui refusent à Dieu leur cœur; mais ils n'oseroient lui refuser leurs hommages. En un mot , il peut être encore aisé de se perdre; mais du moins il n'est pas honteux de se sauver.
Or y quand l'exemple des grands ne servi-' roit qu'à autoriser la vertu, qu'à la rendre respectable sur la terre , qu'à lui ôter ce ridicule impie et insensé que le monde lui donne ^ qu'à mettre les justes à couvert de la tentation des dérisions et des censures, qu'à établir qu'il n'est pas honteux à l'homme de servir le Dieu qui l'a fait naître et qui le conserve, que le culte qu'on lui rend est le devoir le plus glorieux et le plus honorable à la créature , et que le titre de serviteur da Très-Haut est mille fois plus grand et plus réel que tous les titres vains et pompeux qui entourent le diadème des souverains; quand l'exemple des grands n'auroit que cet avantage, quel honneur pour la religion, et quelle abondance de bénédictions pour un empire 1
Sire^ heureux le peuple qui trouve ses modèles dans ses maiires^ qui peut imiter ceux qu'il est obligé de respecter , qui apprend dans leurs exemples à; obéir à leurs lois^ et qui n'est pas contraint de détourner ses regarda de ceux à qui il doit des hommages!
Mais, quand les exemples des grandi ne trouyeroient pas dans la vanité seule des peuples une imitation toujours sûre^ l'intérêt et l'envie de leur plaire leur donneroient autant d'imitateurs de leurs actions^ que leur autorité forme de prétendants à leurs grâces.
Le jeune roi Roboam oublie les conseils d'un père le plus sage des rois: une jeunesse inconsidérée est bientôt appelée aux premières places^ et partage ses faveurs en imitant ses désordres.
Les grandi veulent être applaudis; et^ comme l'imitation est de tous les applaudissements le plus flatteur et le moins équivoque^ on est sûr de leur plaire dès qu'on s'étudie à leur ressembler. Ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l'apologie de leurs vices ^ et ils cherchent avec complaisance dans tout ce
qui les enTironne^ de qaoi se rassurer contre eux-mêmes.
Ainsi l'ambition^ dont les voies sont toujours longues et pénibles^ est charmée de se frayer im chemin plus court et plus agréable. Le plaisir^ d'ordinaire irréconciliable avec la fortune, en devient l'artisan et le ministre. Les passions, déjà si favorisées par nos penchants, trouvent encore dans l'espoir de la récompense un nouvel attrait qui les anime.
Tous les motifs se réunissent contre la vertu; et, s'il est si malaisé de se défendre du vice qui plait, qu'il ^t difficile de ne pas s'y livrer, lorsque de plus il nous honore!
Tel est. Sire, le malheur des grands que des passions injustes entraînent. Leur exemple corrompt tous ceux que leur autorité leur soumet. Ils répandent leurs mœurs en distribuant leurs grâces; tout ce qui dépend d'eux: veut vivre comme eux.
Voilà du côté des peuples les suites que la vanité et l'envie de plaire attachent toujours aux exemples des grands: de leur côté, c'est l'étendue et la perpétuité qui en font comme le signal ou du désordre on de la vertu parmi les hommes.
Je dis l'étendue^ une étendue d'autorité:
que de ministres de leurs passions n'enveloppent-ils pas dans leur condamnation et dans leur destinée!
Si un amour outré de* la gloire les eniyre^ tout leur souffle la désolation et la guerre; et alors^ Sire^ que de peuples sacrifiés à l'idole de leur orgueil! que de sang répandu qui crie vengeance contre leur tête! que de calamités publiques dont ils sont les seuls auteurs! que de voix plaintives s'élèvent au ciel contre des hommes nés pour le malheur des autres hommes! que de crimes naissent d'un seul crimei Leurs larmes pourroient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocents? £t leur repentir tout seul peut-il désarmer la colère du ciel^ tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre?
Mais^ si l'amour du plaisir l'emporte dans les souverains sur la gloire^ hélas! tout sert à leurs passions^ tout s'empresse pour en être les ministres^ tout en facilite le succès^ tout en réveille les désirs^ tout prête des armes à la volupté. Des sujets indignes la favorisent; les adulateurs lui donnent des titres
d'honneur; des auteurs profanes la chantent et l'embellissent; les arts s'épuisent pour en diversifier les plaisirs; tous les talents destinés pas l'auteur de la nature à servir à l'ordre et à la décoration de la société, ne serrent plus qu'à celle du vice; tout devient les ministres, et par-là les complices, de leurs passions injustes. Sire, qu'on est à plaindre dans la grandeur! Les passions^ qui s'usent par le temps, s'y perpétuent par les ressources; les dégoûts, toujours inséparables du désordre^ y sont réveillés par la diversité des plaisirs; le tumulte seul^ et l'agitation qui environne le trône, en bannit les réflexions , et ne laisse jamais un instant le souverain avec lui-même. Les Nathans eux-mêmes, les prophètes du Seigneur, se taisent et s'afibiblis-sent en l'approchant. Tout lui met sans cesse sous l'œil sa gloire; tout lui parle de sa puissance; et personne n'ose lui montrer, même de loin, ses foiblesses.
A l'étendue de l'autorité ajoutez encore une étendue d'éclat. Ce n'est pas à leur nation ' seule que se borne l'impression et l'effet contagieux de leurs exemples. Les grands
sont en spectacle à tont Ponivers. Leurs actions passent de bouche en bouche^ de province en province^ de nation en nation. Rien n'est privé dans leur vîe^ tout appartient au public. L'étranger y dans les cours les plus éloignées^ a les yeux sur eux comme le citoyen. Ib vont se faire des imitateurs jusque dans les lieux où leur puissance leur forme des ennemis. Le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices. Ils sont^ si je l'ose dire^ citoyens de l'univers. Au milieu de tous les peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples. Us sont chargés devant Dieu de la justice ou des iniquités des nations; et leurs vices ou leurs vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire.
Hais ce n'est pas seulement aux hommes de leur siècle que les princes et les grands sont redevables: leurs exemples ont un caractère de perpétuité qui intéresse tous les siècles à venir.
Les vices ou les vertus des hommes du commun meurent d'ordinaire avec eux; leur mémoire périt avec leur personne. Le jour
de la manifestation tout seul révélera leurs actions aux yeux de l'univers; mais, en attendant^ leurs œuvres sont ensevelies, et reposent sous l'obscurité du même tombeau que leurs cendres.
Mais les princes et les grands, Sire, sont de tous les siècles: leur vie, liée avec les événements publics , passe avec eux d'âge en âge. Leurs passions, du conservées dans des monuments publics, ou immortalisées dans nos histoires, ou chantées par une poésie lascive , iront encore préparer des pièges à la dernière postérité. Le monde est encore plein d'écrits pernicieux qui ont transmis jusqu'à nous les désordres des cours précédentes. Les dissolutions des grands ne meurent point; leurs exemples prêcheront encore le vice ou la vertu à nos plus reculés neveux, et l'histoire de leurs mœurs aura la même durée que celle de leur siècle.
Que d'engagements heureux. Sire, leur état seul ne forme-t-il pas aux grands et aux roi» pour la piété et pour la justice! S'ils y trouvent plus d'attraits pour le vice, que de puissants motifs n'y trouvent-ils pas aussi pour la
vertu! Quelle noble retenue ne doit pas accompagner des actions qui seront écrites en caractères ineffaçables dans le livre de la postérité! Quelle gloire mieux placée que de ne point se livrer à des vices et à des passions dont le souvenir souillera l'histoire de tous les temps et les hommes de tous les siècles! Quelle émulation plus louable que de laisser des exemples qui deviendront les titres les plus précieux de la monarchie^ et les monuments publics de la justice et de la vertu! Enfin , quoi de plus grand que d'être né pour le bonheur même des siècles à venir ^ de compter que nos exemples seuls formeront une succession de vertu et de crainte du Seigneur; parmi les hommes ^ et que de nos cendres mêmes^ il en renaîtra d'âge en âge des princes qui nous seront semblable&l