IMMORTALITÉ
L'impiété ne donnoit à l'homme que la même fin (pi'à la béte: tout devoit mourir avec son corps 3 et cet être si noble ^ seul capable d'aimer et de connoître^ n'étoit pourtant qu'un vil assemblage de boue que le hasard avoit formé ^ et que le hasard seul alloit dissoudre pour toujours.
La superstition païenne lui promettoit au delà du tombeau une félicité oiseuse^ où les Tains fantômes des sens dévoient faire tout le bonheur d'un homme qui ne peut être heureux que par la vérité.
La religion nous ouvre des espérances plus nobles et plus sublimes. Elle rend à l'homme
l'immortalité; qae l'impiété de la philosophie àvoit Youla lui ravir ^ et substitue la possession éternelle da bien sourerain à ces chanips fabuleux et à ces idées puériles de bonheur (pie la superstition avoit imaginées.
Mais cette immortalité ^ qui est la plus douce espérance de la foi^ n'est promise qu'à la foi même. Ses promesses sont la récompense de ses maximes; et pour ne mourir jamais^ mêrae devant les hommes ^ il faut avoir vécu selon Dieu.
Oui; mes Frères ^ cette immortalité même de renommée^ que la vanité pron^t ici-bas dans le souvenir des hommes , les grands ne peu^ vent la mériter que par la vertu. .
La mort est presque toujours l'écueil et le terme fatal de leur gloire. On honore leurs cendres encore fumantes d'un reste d'éloge; on i^ute encore cette vaiira décoration à celle de leur pompe fmnèbre; mais tout s'éclipse et s'évanouit le lendemain. On a honte des louanges qu'on leur a données; c'est un langage suranné et insipide qu'on n'oseroit plus parler. On en voit presque rougir les monuments publics où elles sont encore écrites , et
où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souyenir qui les désavoue. Ainsi les adulations ne survivent ja* mais à leurs héros ^ et les éloges mercenaires^ loin d'immortaliser la gloire des princes ^ n'immortalisent que la bassesse ^ l'intérêt et la lâcheté de ceux qui ont été capables de les donner. Les vaines louanges^ dont ont les avoit abusés pendant leur vie^ descendent presque aussitôt avec eux dans l'oubli du tombeau.
Us ne survivent pas long-temps à eux-mêmes^ ou, s'il en reste quelque souvenir parmi les hommes , ils en sont plus redevables à la malignité des censures qu'à la vanité des éloges. Leurs louanges n'ont eu que la même durée que leurs bienfaits. Ils ne sont plus rien dès qu'ils ne peuvent plus rien. Leurs adulateurs mêmes deviennent leurs censeurs (car l'adu-* lation dégénère toujours en ingratitude). De nouvelles espérances forment un nouveau lau* gage. On élève sur les débris de la gloire du mort la gloire du vivant; on embellit de ses dépouiUes et de ses vertus celui qui prend sa place. Les grands sont proprement le jouet des passions des hommes. Leur gloire n'a point
de consistance assurée, et elle augmente ou diminue avec les intérêts de ceux qui les louent.
Combien de princes ^ vantés pendant leur vie, n'ont pas même laissé leur nom à la postérité! £t que sont les histoires des états et des empires; qu'un petit reste de noms et d'actions échappé de cette foule innombrable qui ^ depuis la naissance des siècles^ est demeurée dans l'oubli!
Qu'ils vivent selon Dieu, et leur nom ne périra jamais de la mémoire des hommes.
Les princes religieux sont écrits en caractères ineffaçables dans les annales de l'univers. Les victoires et les conquêtes sont de tous les siècles et de tous les règnes, et elles s'effacent, pour ainsi dire, les unes les autres dans nos histoires j mais les grandes actions de piété , plus rares, y conservent toujours tout leur éclat. Un prince pieux se démêle toujours de la foule des autres princes dans la postérité. Sa tête et son nom s'élèvent au-dessus de toute cette multitude, comme celle de Saûl s'élevoit au-dessus de toute la multitude des tri* bus. Sa gloire va même croissant en s'éloi-
g^ant; el plus les siècles se corrompent^ plus il devient un grand qpectacle par sa yerta.
Il &at mettre les hommes dans les ntérèlB de notre gloire^ n nous yoolons qu'elle soh im«nunrtelle; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bien£Edts. Les grands talents et les titres cpn nous élèvent au-dessus d^ux^ et qui ne font rien à leur bonheor^ les ébkmiasent sans les toucher^ et deviennest plutôt l'dbjet de Pesvîe que de l'affectioB et de Pestîme pnbHqite. Les kMtanges que noos donnons asx autres tfe ra^qportent tooîours par ^elque endroit À noiii8««sèmes. C'est Hntérèt ^ou la vanité qui en sont les sooroes soorètes: car tous les bommes sont vains et H^agissent presque que pour eux^ et d'ordinaire ils n'aiment pas a donner en pure peste des loiiangfls cpd les iramilient, et qui sont comme des avenx publics, ^e la suipériorité fu'oa a sur em^ nuôs la reocamoissance l'emporte sur la vanité; et Toi^eil souffre sans peine que nos bien&ite:iff8 soient en même tcttips nos japénears et nos maîtres.
Un prince ji Sire^ qui n^ ehercbé sa gloire que dans le bonbeur de am siyeta; qui a jMré-
féré la paix et la tranquillité^ qui seule peut les rendre heureux^ à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul^ et qui n'auroient abouti qu'à flatter sa vanité; un prince qui ne s'est regardé que comme l'homme de ses peuples; qui a cru que ses trésors les plus précieux étoient les cœurs de ses sujets; un prince qui, par la sagesse de ses lois et de ses exemples, a banni les désordres de son état^ corrigé les abus^ conservé la bienséance des moeurs publiques , maintenu chacun à sa place 9 réprimé le luxe et la licence^ toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités les plus tristes; qui a regardé ses sujets comme ses enfants/ son royaume comme sa famille; et qui n'a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux qui la loi avoient confiée: un prince de ce caractère sera toujours grande parce qu'il l'est dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux; et dans chaque famille ce souvenir^ conservé d'âge en £ge^ deviendra comme un monument domestique élevé dans
l'eaceinke des murs paternels^ qai perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les ^èclês.
Non^ Sire, ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes: elles deviennent tôt ou lard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avoient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs Césars^ et épuisé toute la science de Part pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants: de tous ces monuments superbes, à peine un seul est venu jusqu'à nous. Ce qui n'est écrit que sur le marbre et sur l'airain est bientôt efiacé; ce qui est écrit dans les cœurs demeure toujours.
En effet, la gloire qui doit finir avec nous est toujours fausse. Elle étoit donnée à nos titres plus qu'à nos vertus: c'étoit un faux éclat qui environnoit nos places, mais qui ne sortoit pas de nous-mêmes. Kous étions sans cesse entourés d'admirateurs, et vides au-dedans des qualités qu'on admire. Cette gloire étoit le fruit de l'erreur et de l'adulation , et il n'est pas étonnant de la voir finir
ayee elles. Telle est la gloire de la plapart des princes et des graûds.
Pour connoître la grandeur véritable des souverains et des grands^ il feut la chercher dans les siècles qui sont venus après eux.
Plus ntème ils s'éléignenl dé ïums, plus leur gknre crdt et s'affermit lorsqu'elle à pris sa source dans Pamour des peuples. On ne compte pour rien les éloges donnés aux sou* veraiïw pendant leur règne ^ s'ils xfê sOat rë-* pétés sous les règnes suivants. C'est là que la postérité; toi^urs équitaUe^ ou les dégrade d'uue gloire dont ils n'étoient redevaUtes qu'à ktar puissuice et à leur rang^ ou leur con« serve un ralog qu'ik durent à leur vertu ïAem (dus qu'à leur puissance. Il faut^ Snrfr^ que la vie d'un grand roi puisse être proposée comme une règle à ses, suoeesseurs^ et que son règne dèrienne le modèle de Ions les fègaoB à venir: c'est parJà qu41 sera étemel.
Le règne de David fut toujours le modèle des hons rois àe Juda^ et sa durée égala celle du trône de Jérusalem. €e ne ImreDt pas ses victoires ; toutes seules ^ qui le réndureut le modèle des rois ses successeurs: Saùl en avoil
remporté, comiBelai, soclosPhiUstiiig et «or les Amalëcites. Ce fut m piété enyers Dlieu; ton amour pour son peuple ; son zèle pour la loi et pour k religion de ses pères; sa soumission à Dieu dans les disgrâces, sa modération dans la victoire et dans la prospérité^ son respect pour les prophètes qui venoient de la part de Dieu l'ayertir de ses devoirs, et lui ouvrir les yeux sur ses foiUesses; les larmes publiques de pénitence et de piété dont il baigna son tiène pour expier le scan-« dale de sa chute; les richesses immenses qu'il amassa pour élever un temple au Dieu de ses pères; sa confiance dans le grand-prètre et dans les ministres du culte saint; le soin qu'il prit d'in^irer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse; et enfin le bon ordre et la justice des lois qfi'il établit dana tout Israël.
Ybilà, Sire, la grandeur que votre majesté doit se proposer. Régnes de manière que votre règne puisse être éternel; que nonsenlement il vous assure la royauté immortelle des enfants de Dieu, mais encore que dans tous les Ages qui suivront ^ on vous pro*
pose aux princes vos successetirs comme le modèle des bons rois.
Ce ne sera pas seulement en remportant des yictoires que vous deviendrez un grand roi: ce sera votre amour pour vos peuples, votre fidélité envers Dieu, votre attention à rendre vos sujets heureux, qui feront de votre règne le plus bel endroit de nos histoires, et le modèle de tous les règnes à venir.
Aimez vos peuples, Sire^ et que ces mêmes paroles si souvent portées à vos oreilles trouvent toujours un accès favorable dans votre cœur. Soyez tendre, humain, affable^ touché de leurs misères, compatissant à leurs besoins; et vous serez un grand roi, et la durée de votre règne égalera celle de la monarchie.
Dieu vous a établi sur une nation qui aime ses princes^ et qui, par cela seul^ mérite d'en être aimée. L'amour ne peut se payer que par l'amour; et vous ne seriez pas digne de la tendresse de vos sujets, si vous leur refusiez la vôtre.
11 n'y a point d'autre gloire pour les rois.
Leur grandeur est toute dans l'amour de leurs peuples; ce sont eux qui perpétuent de siècle
en siècle la mémoire des bons princes. £t quelle gloire en effet pour un roi de régner encore après sa mort sur les cœurs de ses sujets! d'être sûr que^ dans tous les temps à venir ^ les peuples^ ou regretteront de n'avoir pas vécu sous son règne ^ ou se féliciteront d'avoir un roi qui lui ressemble ! Quelle gloire^ Sire y de faire dire de soi dans toute la suite des siècles^ comme la reine de Saba le disoit de Salomon: Heureux ceux qui le virent^ et qui vécurent sous la douceur de ses lois et de son empire! ^ Heureux l'âge qui montra à la terre un si bon maître! Heureuses les villes et les campagnes qui virent revivre sous son règne l'abondance^ la paix^ la joie^ la justice^ l'innocence des âges les plus for* tunés! Heureuse la nation que le ciel favorisera un jour d'un prince qui lui soit semblable!
1) 3 Keg. X. 8.