‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 23 sur 33 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

De tontes les passions qne les hommes opposent a la yérité^ la jalousie est la plus dangereuse^ parce qu'elle est la plus incn^ rable. C'est un vice qui mène à tout^ parce qu'on se le déguise toujours à soi-même. C'est l'ennemi étemel du mérite et de la rertu.

Tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite; il ne pardonne qu'au yice et à l'obscurité; et il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence. Si les prodiges de Jésus-Christ avoient moins éclaté dans la Judée ^ les prin* ces des prêtres^ moins éblouis de sa gloire^ ne lui eussent pas disputé son innocence; et

leur zèle jaloux ne l'auroit pas trouvé digne de mort^ s'il ne l'eût été des louanges et des aeclamations publiques.

Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste. Cependant c'est le vice et comme la contagion universelle des cours , et souvent la première source de la décadence des empires. Il n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ^ ou ne justifie. £lle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de lai naissance; et^ dès que ce peiîBon a gagné le cœur^ on trouve des âmes de boue où la nature avoit d'abord placé des âmes grandes et bien nées.

La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien. €es grands-prètres cberchent eux-mêmes de faux témoignages contre Jésus-Christ; eox qui dévoient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité et de l'innocence des autres hommes^ ils se les associent^ et favorisent le crime qui favorise leur passion.

C'est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des àppub honteux et méprisables.

Lea hommes lee plus d^riés et les plus perdus, oa les adopte, dès qu'ils veulent bien adopter et servir l'amertume seerète qui nous dévore. Us nous deviennent ehers, dès qu'ils peuvent devenir les vils instruments de notre passion; et ee qui de voit les rendre encore plus hideux à nos yeux, efface en un instant toutes leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à l'iniquité, dont l'unique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire, ou qui plaisent trop pour être de leur goût; et ces hommes corrompus, et qu'on devroit bannir de la soQiété, ne manquent jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les protègent. On érige e^ mérite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts, et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont on rougit tout bas soi-même., Poêg l'Iduméen devient cher à Saûl, dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa haine contre Bavid.

Mais de quoi n'est pas capaUe un cœur que la jalousie noircit et envemme:! Nonseulement on applaudit à l'imposture, mais

on ne craint pas de s'en rendbre Coupable soi-même. Ces pontifes^ témoins des prodîgei» et de la sainteté de Jésos-Ghrist^ ne pouvant ignorer qu'il est fils de David ^ et descendu des rois de Juda^ ayant ouï de sa propre bouche qu'il falloit rendre à Dieu ce qui ^t à Dieu^ et à César ce qui est à César ^ le font pour*^ tant passer pour un séditieux^ un ennemi de César, et qui veut en usurper la soiiveraine puissance; un impie qui veut renverser la loi et le temple de ses pères; enfin pour un homme de néant ^ né dans la boue et dans la plus vile populace.

Cette passion amère est Comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux: rien ne fions patoit plus sous sa forme ïiaturelle. David a beau remporter des victoires sur les Philistins^ et assurer la couronne à son maître t aux yeux de Saûl Ce n'est [dus qu'un ambiîieràx qui veut monter lui -mièmérsur le trône. En vain Jérémie juslifi» la vérité dé ses prédictions par les événements et psur la sainteté de sa vie: les prêtres^ jaloux de sa réputa- ' tion, publient que c'est un imposteur et un traître qui ^annCHVDe lès malheurs 'et la ruine

entière de Jérusalem, plus pour décourager ses citoyens et fayoriser l'ennemi, que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.

Tout s'empoisonne entre les mains de cette funeste passion. La piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation, ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie, une er*^ renr publique où il entre plus de prévention que de vérité; les talents les plus utiles à l^état, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance; le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la bi* zarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu'on ne tient pas de ses ancêtres. Enfin la langue du jaloux . flétrit tout ce qu'elle touche; et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours. C'est lui qui lie les sociétés et les commerces: chacun se cache la

•plaie secrète de iK)n cœar, et chacun se la communique; on a honte du nom du rice^ et l'on se fait honneur du vice même.

' Enfin il emprunte même les apparences du ^le et de l'amour du bien public. Les intérêts de la nation et la conseryation du tem^ pie et de la loi paroissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ. Le zèle da bien public deyient' tous les jours comme la décoration et l'apologie de ce yice. Il semble qu'on ne craint que pour l'état^ et on n'enyie que les places de ceux qui gouTcrnent On blâme les choix du maitre comme tombant sur des sujets incapables; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique^ c'est la jalousie et le chagrin de n'aroir pas été nous* mêmes choisis. Les places où nous aspirions ne sont jamais^ selon nous^ données au mérite; la fayeur du maitre et le bien de l'état ne nous paroissent jamais aller ensemble. On se donné pour amateur de la patrie^ et on A'en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouye la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire; mais ce n'est jiti» l'état qu'il a dessein de sauyer;

e^eai Mardochée €(aHi Yèat perdre* Les courtisaos de Darius aceuaent Daniel d'avmr violé la loi des Perses; mais ce n'est pas de la majesté de la loi dont ils scmt jaloux; c'est la gloire et la faveor de Daniel qu'ils haïssent.

Tout est plein dans les cours de ces zèles de jalousie. On étale le titre de. bon citoyen^ et on caclie dessous celui de jaloux. On a sans cesse l'état dans la bouche^ et la jalousie dans le cœur. On paroit centriste quand les éyénements sont malheureux ^ et ne répondent pas aux Tues et aux mesures de ceux qui sont en place; et Pou s'applaudit plus du. blâme qui en retombe sur eux^ qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.

Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infortunée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs enfants. La désolation du temple et de la cité sainte^ la cessation des sacrifices^ la dis* persion de Juda^ la perte de tout ne leur paroit rien^ pourvu que l'innocent périsse.

Et combien de fois a-t-on vu des hommes publics sacrifier l'état à leurs jalousies particu^

liàresj faire éohoaer desentrqprifles glorieiues à la patrie, de peur que la glœre n'en rejaillit sur leurs rivaux; ménager dès éyënements capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs c(monrrents sons ses ruines , et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux, et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples. Mais le véritable zèle du bien pu»

blic ne cherche qu'à se rendre utile; et à Phomme vertueux et qui aime l'état, les ser* vices tiennent lieu de iréoompense^

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