PASSIONS
lies passions font toné nos malheurs; et toat ce qui 1^ flatte et les irrite augmente nos peines. Un grand voluptueux est plus malheureuse et plus à plaindre que le dernier et le plus Til d'entre le peuple. Tout lui aide à assouvir son injuste passion; et tout ce qui l'assouvit la réveille. Ses désirs croissent avec ses crimes: plus il se livre à ses penchanta, plus il en devient le jouet et l'esclave. Sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore ^ et le fait renaître de ses propres cendres. Les sens^ devenu»
ses maîtres^ deviennent ses tyrans. Il se ras* sasie de plaisirs^ et sa satiété fait elle-même
son supplice; et les plaisirs enfantent euxmêmes^ dit l'Esprit de Bieu^ le rer qui le ronge et qui le dévore. ^ Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance. Ses désirs, toujours satisfaits, ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tristement avec lui-même. L'excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide; et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers.
Son rang même, ses bienséances, ses devoirs, tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang: plus il est élevé, plus il en oo&te pour la dérober aux regards et à la censure publique 3 ses bienséances: plus il en est jaloux, plus les alarmes qu'une indiserétion ne trahisse ses précautions et ses mesures, sont cruelles; ses devoirs: parce qu'il les fauJt toujours prendre sur ses plaisirs.
Je ne parle pas ici de toutes les autres, passions > qui, plus yiolentes dans l'élévation, font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L'ambition y est plus démesurée. Hélas! le citoyen obscur vit content, dans la médiocrité de sa
«) Job XXIV. 20.
destinée. Héritier de la fortune de ses pères ^ il se borne à leur nom et à leur état. Il r^arde sans enTie ce qu'il ne pourroit souhaiter sans extrayagance. Tous ses désirs sont renfermés dans ce qu4l possède; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation^ ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux^ mais non pas des inquiétudes qui le dévorent.
Ail grand rien ne suffit^ parce qu'il peut prétendre à tout. Ses désirs croissent avec sa fortune. Tout ce qui est plus élevé que lui le fait paroUre petit à ses yeux. Il est' moins flatté de laisser tant d^hommes derrière lui, que rongé d'en avoir encore qui le précèdent Il ne croit rien avoir, s'il n'a tout. Son ame et toujours aride et altérée; et il ne jouit de rien, si ce n'est de ses malheurs et de ses inquiétudes.
Ce n'est pas tout: de l'ambition naissent les jalousies dévorantes; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands. Jaloux de la réputation d'aûtrui, la gloire qui ne leur aj^ar tient pas est pour eux comme une tache qui les flétrit
et qui les désh(more. Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux ^ il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les aa^ toes. Jaloux de la faveur^ on est digne de leur haine et de leur mépris^ dès qu'on l'est de l'amitié et de la confiance du maître.
Jaloux même des succès glorieux à l'état^ la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique. Les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis leur sont plus amères qu'à nos ennemis mêmes.
Leur maison^ comme celle d'Aman^ est une maison de deuil et de tristesse^ tandis que Mardochée triomphe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques^ et^ peu contents d'être insensibles à la gloire des évé* nements^ ils cherchent à se consoler en s'efforçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures. Enfin cette iurjuste passion tourne tout en amertume; et on trouve le secret de n'être jamais heureux, soit par ses propres maur, soit par les biens qui arrivent aux autres.
Enfin, parcourez toutes les passions: c'est sur le cœur des grands qui vivent dans Ponbli
dé Dieu qu'elles exercent un énipite plu^ triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes: plus Porgueil est ex^ cessif^ plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes: comme une fausse gloire les rend plus vains ^ le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables.
Leurs craintes plus excessives : exempta de raaur réels ^ ils s'en forment même de chimériques^ et la feuille que le vent agite ^ est comme la! montagne qui va s'écrouler sur eux. Leur^ infirmités plus affligeantes: plus on tient à la vie> plus tout ce qui la menace nous alarme.
Accoutumés à tout ce que les sens offrent dé plus doux et de plus riant^ la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité^ et^leùr est insoutenable. Ils ne savent user safgeïnent ni de la maladie^ ni de la santé ^ ni dès biens ^ ni des maux inséparables de la condition hu-^ maine. Les plaisirs abrègent leurs jours; et les chagrins^ qui suivent toujours les plaisirs^ précipitent le reste de leurs années. La santé^ déjà ruinée par l'intempérance^ succombe sous la multiplicité des remèdes. L'excès des attentions achève ce que n'avoit pu faire l'ex«
eèê des plaisirs; et s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiyeté toute seule devient pour eox nne espèce de maladie et de langueur, qui épuise toutes les précautions de l'art, et que les précautions usent et épuisent elles-mêmes. Enfin leurs assujettissements plus tristes: élevés à vivre d'humeur et de caprice, tout ce qui les gêne et les contraint les accable. Loin de la cour, ils croient vivre dans un triste exil. Sous les yeux du madtre, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs, et de la contrainte des bienséances. Us ne peuvent porter ni la tranquillité d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique. Le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut tivre sang joug et sans rj^e.
PIÉTÉU
Quelle erreur 9 mes Frères, de se peninader que ceux qai sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes; que les empires et les monarchies ne se mènent poii^ par des maximes de relî* gion; que la loi de Dieu est la règle du paar«> ticulier, mais que les f^ts ont une règle supérieure à la loi de Dieu même; que tout tomberoit dans la langueur et dans l'inaction, si les maximes du Christi^iisme conduisoient les affaires publiques; et qu'il n'est pas pos» sible d'être en même temps et l'homme de l'état et l'homme de Dieu!
Dieu; qui est autetti^ des empires, ne l'est*
il pas des lois qui les gouvernent? A-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime? £t les rois seroientils son ouvrage s'ils ne pouToient régner sans que la firaude et l'injustice fussent les compagnes inséparables de leur règne? N'est-ce pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? La loi de Dieu ne doit-elle pas être écrite sur le front du souverain^ comme la première loi de l'empire? £t^ s'il falloit toujours la violer pour maintenir la tranquillité des société$ humaines^ ou la loi de Dieu seroit fausse^ ou les sociétés humaines ne seroient pas l'ouvrage de Dieu.
Quoi! mes Frères^ la justice^ la vérité^ la bonne foi^ seroient funestes au gouvernement des états et des empires? La religion, qui fait tout le bonheur et toute la sûreté des peu)ples et des rois, en deviendroit elle-même recueil? Un bras de chair soutiendroit plus sûrement les royaumes que la main de Dieu, qui les a élevés? Les peuples ne pourroient devoir l'abondance et la tranquillité qu^à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent? Et les ministres, des rois ne
poorroient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie? Qael outrage pour la religion et pour tant de bons rois qui n'ont rég^é heureusement que par elle!
J'avoue, Sire, que lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes, l'artifice et la mauvaise foi deviennent comme inévitables à ses ministres, ou pour cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses in^ justices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu, la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un trône qu'elles-mêmes ont élevé. L'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture. On ne donnera plus à la fraude et à laî dissimulation les noms pompeux d'art de ré-^ gner et de science des affaires. En un mot, donnez-moi des Davids et des Pharaons amis du peuple de Dieu, et ils pourront avoir des Nathans et des Josephs pour leurs ministres.
C'est donc déshonorer la religion, de croire qu'elle ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires.
Mais c'est lui faire un ^al outrage de prendre dans une piété jnal ejatendue dçs motifs d'in^
décisîoD et d'incertitude qui entrevoient partout les apparences du mal, et qui opposent sans cesse un fantôme de religion aux entreprises les plus justes et aux maximes les plus capitales.
C'est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine et timide. Toujours enveloppée sous de fausses appapcnces^ elle doit toujours craindre qu'un coup d'ceil plus heureux ne la perce enfin ^ et ne la démasque.
Kais la sagesse qui vient du ciel nous rend plus décidés et plus tranquilles. On marche avec bien plus de sécurité quand on ne veut marcher que dans la lumière. L'honune verlueox tout seul a le droit d'aller la tête levée , et de défier la prudence timide et incertaine de l'homme trompeur: une sainte fierté sied bien à la vérité.
Aussi, c'est se faire une fausse idée de la piété de se la figurer toujours timide, foible, indécise, scrupuleuse, bornée, se faisant un crime de ses devoirs, et une vertu de ses foiblesses; obligée d'agir, et n'osant entrepren* dre; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs; et ne faisant
usage de la religion qae pour mettre le trouble et la confusion où elle auroit dû, mettre l'ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété; mais ce ne sont pas ceux de la piété même^ C'est le caractère d'un esprit foible et borné; mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion. En un mot, c'est l'excès de la vertu; mais la vertu finit toujours où l'excès commence.
Non, Sire, la piété véritable élève l'esprit, ennoblit le cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même. L'homme de bien est capable de tout, dès qu'il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout. C'est le hasard qui fait les héros; c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste. Les passions peuvent nous placer bien haut; mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes.
La piété véritable est l'ordre de la société: elle laisse chacun à sa place, fait de l'état où Dieu nous a placés l'unique voie de notre salut, ne met pas une perfection chimérique
dans des œuvres que Dieu ne demande pas de nous^ ne sort pas de l'ordre de ses devoirs pour s'en faire d'étrangers , et regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de notre état.
Tout ce qui trouble l'harmonie publique est un excès de l'homme , et non un zèle et une perfection de la vertu. La religion désavoue les œuvres les plus saintes qu'on substitue aux devoirs; et l'on n'est rien devant Dieu quand on n'est pas ce que l'on doit être.
Quel règne y Sire^ plus glorieux en Israël que celui de Salomon , tandis qu'il demeura fidèle à la loi de ses pères? Quel gouvernement plus sage et plus absolu? Tous les raffinements de la politique ont-ils jamais poussé si loin l'art de régner et de conduire les peuples? Quelle gloire et quelle magnificence environnoit son trône! La piété en avilissoit-elle la majesté? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis^ ses voisins s'estimer plus heureux de son alliance^ et des souverains à la tête des empires plus yastes et plus puissants que le sien^ avoir pour sa personne des égards et des déférences qu'ils
ne dévoient pas à sa couronne? Les sages des antres Dations ne se regardoieot-ils pas comme des insensés devant loi? Ne veooit-on pas des contrées les pins éloignées^ admirer l'ordre et l'harmonie qui lui faisoit gouverner tous ses sujets comme un seul homme? N'estce pas dans les préceptes divins qu'il nous a laissés qae les princes apprennent encore tous les jours à régner? £t la piété seroit-elle l'écueil du gouvernement^ puisque c'est elle seule qui lui valut la sagesse? Heureux s'il ne fût pas sorti de ses premières voies ^ et si les égarements de sa vieillesse n'eussent pas flétri la gloire de son règne ^ et altéré le bonheur de ses sujets! Ils ne commencèrent à éprouver des charges excessives^ et ne cessèrent d'être heureux que lorsqu'il cessa luimême d'être fidèle à Dieu; et que^ corrompu par les femmes étrangères^ il ne mit plus de bornes à ses profusions et à l'oppression de ses peuples^ et prépara à son fils le soulèvement qui sépara dix tribus du royaume de David , et leur donna un nouveau maître.
Hélas! les hommes^ pour excuser leurs vices^ cherchent à- décrier la vertu. Comme
elle est incommode aux passions, ils tou-^ droient se persuader qu'elle est funeste à la conduite des états et des empires y et lui opposer l'intérêt public, pour se cacher à soimême l'intérêt personnel , qui seul en nous s'oppose à elle. La crainte du Seigneur est la seule source de la véritable sagesse^ et ce qui met l'ordre dans l'homme peut seul le mettre dans les états.
Si la piété des grands est glorieuse a la religion, c'est la religion toute seule qui fait la gloire yéritable des grands. De tous leurs titres, le plus honorable, c'est la vertu. Un prince, maître de ses passions; apprenant sur lui-même à commander aux autres; ne voulant goûter de l'autorité que les soins et les peines que le devoir y attache; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus; regardant comme l'unique privilège de son rang l'exemple qn^il est obligé de donner aux peuples; n'ayant point d'autre frein ni d'autre régie que ses désirs, et faisant pourtant à tous ses désira un frein de la règle même; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses pas-
sions, et ne se croyant fait lai-même que pour servir à leurs besoins; pouvant abuser de tout^ et se refusant même ce qu'il auroit ea droit de se permettre; en un mot^ entonré de tous les attraits du vice, et ne leur montrant jamais que la vertu: un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre; une seule de ses journées compte plus d'actions glorieuses que la longue carrière d'un conquérant : l'un a été le béros d'un jour, et l'autre l'est de toute la vie.
Quel bonbeur, Sire, pour un siècle, pour un empire, pour les peuples, lorsque Dieu leur donne dans sa miséricorde des princes favorables à la piété! Par eux croissent et s'animent les talents utiles à l'Église; par eux se forment et sont protégés des ouvriers fidèles destinés à répandre la science du salut, à arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, et à ranimer la foi par des ouvrages pleins de l'esprit qui les a dictés; par eux s'élèvent au milieu de nous des maisons saintes, des établissements pieux, où l'innocence est préservée, où le vice sauvé du
naufrage trouve on port heureux; par eux enfin nos neveux trouveront encore ces ressources publiques de salut / monuments heureux qui perpétuent la piété dans les empires ^ qui assurent aux princes la reconnoi»* sance des âges à venir ^ qui mettent la postérité dans leurs intérêts^ et qui les rendent les héros de tous les siècles.
Non^ SirC; la gloire des monuments que l'orgueil ou l'adulation ont élevés^ sera ou ensevelie dans l'oubli par le temps ^ ou effacée par les censures et les jugements plus équitables de la postérité; les races futures disputeront à la plupart des souverains les titres et les honneurs que leur siècle leur . aura déférés; mais la gloire des secours publics accordés à la piété ^ et qui subsisteront après eux, ne leur sera pas disputée.