PLAISIR
lie premier écneil de notre innocence^ c'est le plaisir. Les autres passions^ plus tardives^ ne se développent et ne mûrissent^ pour ainsi dire^ qu'avec la raison: celle-ci la prévient^ et nous nous trouvons corrompus avant presque d'avoir pu connoitre ce que nous sommes. Ce penchant infortuné^ qui souille tout le cours de la vie des hommes^ prend toiiyours sa source dans les premières mœurs; c'est le premier trait empoisonné qui blesse l'ame; c'est lui qui efface sa première beauté; et c'est de lui que coulent ensuite tous ses autres vices.
Mais ce premier écueil de la vie humaine
devient comme Técaeil privilégié de la vie des grands. Dans les autres hommes, cette passion déplorable n'exerce jamais cpi'à demi son empire; les obstacles la traversent, la crainte des discours publics la retient, Pamour de la fortune la partage.
Dans les princes et dans les grands^ ou elle ne trouve point d'obstacles, ou les obstacles eux-mêmes, facilement écartés^ Penflamment et l'irritent. Hélas! queb obstacles a jamais trouvés là-dessus la volonté de ceux qui tiennent en leurs mains la fortune publique? Les occasions préviennent presque leurs désirs. Leurs regards, si j'ose parler ainsi, trouvent partout des crimes qui les at-> tendent. L'indécence du siècle et l'avilissement des cours honorent même d'éloges pu* blics les attraits qui réussissent â les séduire. On rend des hommages indignes à l'efironlerie la plus honteuse. Un bonheur si honteux est regardé avec envie, au lieu de l'étra avec exécration f et l'adulation publique couvre l'infamie du crime publie. Non, Sire, les princes, dès qu'ils se livrent au vice^ ne connoissent plus d'autre frein que leur vo-
lonté^ et leurs passions ne trouvent pas plus de résistance que leurs ordres. David veut jouir de son crime: l'élite de son armée est bientôt sacrifiée; et par-là périt le seul té- . moin incommode à son incontinence* Rien ne coûte et rien ne s'oppose aux passions des grands: ainsi la facilité des passions en devient un nouvel attrait; devant eux toutes les voies du crime s'aplanissent^ et tout ce qui plait est bientôt possible.
La crainte du public est un autre frein pour la licence du commun des hommes* Quelque corrompues que soient nos mœurs, le vice n'a pas encore perdu parmi nous toute sa honte. Il reste encore une sorte de pudeur publique qui nous force à le cacher; et le monde lui-même, qui semble s'en faire honneur , lui attache pourtant encore une espèce de flétrissure et d'opprobre. Il favorise les passions, et il impose pourtant des bienséances qui les gênent. Il fait des leçons publiques du vice et de la volupté, et il exige pourtant le secret et une sorte de ménagement de ceux qui s'y livrent.
Hais les princes et les grands ont secoué
ce joug: ils ne font paa assez de cas des hom'^ mes pour redouter leurs censures. Les hom-»
mages publics qu'on leur rend les rassurent sur le mépris secret qu'on a pour eux. Ils ne craignent pas un public qui les craint et qui les respecte^ et^ à la honte du siècle^ ils se flattent avec raison qu'on a pour leurs passions les mêmes égards que pour leur personne. La distance qu'il y a d'eux au peuple le leur montre dans un point de vue si éloigné^ qu'ils le regardent comme s'il n'étoit pas. Ils méprisent des traits partis de si loin^ et qui ne sauroient venir jusqu'à eux; et presque toujours devenus les seuls objets de la cen^ sure publique^ ils sont les seuls qui l'ignorent. "
Ainsi plus on est grand ^ Sire^ plus on est redevable au public. L'élévation ^ qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont soumis^ les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices. Il semble qu'ils veulent regagner par les censures ce qu'ils perdent par la soumission. Ils se vengent de la servitude par la liberté des discours. Les grands se croient tout permis^ et on ne pardonne rien aux grands. Ils vivent oonune
«'ils n'avoient point de spectateurs^ et cepen' dant ils sont tout seuls comme le spectacle étemel du reste de la terre.
Enfin ^ l'ambition et l'amour de la fortune dans les autres hommes partage l'amour du plaisir. Les soins qu'elle exige sont autant de moments dérobés à la volupté. Le désir de parrenir suspend du moins des passions qui^ de tout temps, en ont été l'obstacle. On ne sauroit allier les mouvements sages et mesurés de l'ambition avec le loisir, l'oisi-^ veté, et presque toujours le dérangement et les extravagances du vice. En un mot, la débauche a toujours été l'écueil inévitable de l'élévation; et jusques ici les plaisirs ont arrêté bien des espérances de fortune, et l'ont rarement avancée.
Mais les princes et les grands, qui n'ont plus rien à désirer du côté de la fortune, n'y trouvent rien aussi qui gêne leurs plaisirs. La naissance leur a tout donné; ils n'ont plus qu'à jouir, pour ainsi dire, d'euxmêmes. Leurs ancêtres ont travaillé pour eux; le plaisir devient l'unique soin qui les occupe. Us se reposent de leur élévation
sur leurs titres; tout le reste est pour les passions.
Aussi les enfants des hommes illustres sont d'ordinaire les successeurs du rangp et des honneurs de leurs pères ^ et ne le sont pas de leur gloire et de leurs vertus. L'élévation dont la naissance les met en possession^ les empêche toute seule de s'en rendre dignes. Héritiers d'un grand nom , il leur paroit inutile de s'en faire un à eux-mêmes.
Ils goûtent les fruits d'une gloire dont ils n'ont pas goûté l'amertume. Le sang et les travaux de leurs ancêtres deviennent le titre de leur mollesse et de leur oisiveté. La nature a tout fait pour eux; elle ne laisse plus rien à faire au mérite; et souvent l'époque glorieuse de l'élévation d'une race devient, un moment après, elle-même, sous un indigne héritier, le signal de sa décadence et de son opprobre: les exemples là-dessus sont de toutes les nations et de tous les siècles. Salomon avoit porté la gloire de son nom jusqu'aux extrémités de la terre. L'éclat et la magnificence de son règne avoit sur* passé celle de tous les rois d'Orient. Un fils
iiMensé devient le jouet de ses propres sn^ jets, et Toit dix tribus se choisir un nou* ▼eau maître. Les enfants de la gloire et de la magnificence sont rarement les enfants de la sagesse et de la rertn; et il est presque plus rare de soutenir la gloire et les honneurs auxquels on succède, que de les acquérir soi-même.
Sire, donnez-vous à vos peuples à qui tous vous devez: le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur. Elle n'habite, et ne se plait qu'avec l'oisiveté et l'indolence. Que les soins de la royauté en deviennent pour vous les plus chers plaisirs. Ce n'est pas régner de ne vivre que pour soi-même. Les rois ne sont que les conducteurs des peuples. Ils ont, à la vérité, ce nom et ce droit par la naissance; mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs forment un vide obscur dans nos annales :
elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants. Il semble que n'ayant pas régné eux-mêmes, ils n'ont pas vécu. C'est un chaos qu'on a de
la peine à éclaircit encore anjonrd'hui. Loin de décorer nos histoires, ils ne font qae les obscnrcir et les embarrasser^ et ils sont plus connus par les grands hommes qui ont yéca sous leur règne, que par eux-mêmes.