PROBITÉ
Je dis que la probité humaine^ sans la crainte de Dieu^ est presque toujours fausse^ ou du moins qu'elle n'est jamais sûre.
Je sais que le monde se vante d'un fantôme d'honneur et de probité indépendant de la religion. U croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu; être orné de toutes les yertus que demande la société sans aroir celles qu'exige l'Éyangile; en un mot^ être honnête homme sans être chrétien.
On pourroit laisser au monde cette foible consolation, ne pas lui disputer une gloire aussi raine et aussi frirole que lui-même, et, puisqu'il renonce aux vertiis des saints, lui
passer du moins celles des hommes. C'est l'attaquer par son endroit sensible et dans son dernier retranchement, de vouloir lui ôter le seul nom de bien qui lui reste et qui le console de la perte de tous les autres, et de le déposséder d'un honneur et d'une probité qu'il croit n'appartenir qu'à lui seul, et qu'il dispute même souvent aux justes.
Ne le troublons doqc pas dans une possession si paisible, et en même temps si injuste. Convenons qu'au milieu de la dépravation et de la décadence des mœurs publiques, le monde a encore sauvé du débris des restes d'honneur et de droiture^ ^I^^^ malgré lea vices et les passions qui les dominent, paroissenl encore sous ses étendards des homme» fidèles à r^unitié, xélés pour la patrie,, rigide» amateurs de la vérité^ esclaves religieux de leur parole, vetogeurs de Finjustiœ, protecteurs de la foiblesse; en un mot, partisan» du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu*
Voilà les justes du monde, ces héros d'honneur et de probité qu'il fait tant valoir^ qu'il oppose fûême tou» les jours avec une espèce (Vihsube et d'ôstea,tfttion aux véritables justes
ée l'ÉTaogile. 11 les dégrade pour éleyer son idole. Il se Tante que rhonnear et la véritable probité ne résident que chex lui. 11 nous laisse l'obscurité^ les petitesses^ les travers^ et tout le faux de la vertu ^ et s'en arroge à lui-même l'héroïsme et la gloire. Hais qu'il seroit aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le monde rend à son idole I 11 n'y auroit qu'à souffler sur cet édifice d'oi^ueil et de vanité^ à peine en retrouveriez-vous les foibles vestiges.
Ces hommes vertueux^ dont le monde se fait tant d'honneur; n'ont au fond souvent pour eux que l'erreur publique. Amis fidèles^ je le veux; mais c'est le goût^ la vanité ou l'intérêt qui les lie^ et dans leurs amis ib n'aiment qu'eux-mêmes. Bons citoyens^ il est vrai; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie^ sont l'unique lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité y je l'avoue; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent ^ c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes. Observateurs de leur parole; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté
et de l'inconstance à se dédire; ce n'est pas une yertu qui se fait une religion de ses promesses. Vengeurs de l'injustice; mais^ en la punissant dans les antres^ ils ne Tculent que publier qu'ils n'en sont pas capables euxmêmes. Protecteurs de la foiblesse; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité ; et les éloges des opprimés sont ce que leur o£frent de plus touchant leur oppression et leur misère. En un mot^ dit l'Écriture^ on les appelle miséricordieux: ils ont toutes les vertus pour le public; mais, n'étant pas fidèles à Dieu, ils n'en ont pas une seule pour eux-mêmes. ^
Mais, quand la probité du monde ne seroit pas presque toujours fausse, il faudroit convenir du moins qu'elle n'est jamais sûre. La religion toute seule assure la vertu, parce que les motifs qu'elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et l'opprobre en seroient le prix devant les hommes, qu'elle n'en paroitroit que plus belle et plus glorieuse à l'homme de bien. Sa vie même seroit en péril, qu'il ne voudroit pas la racheter aux
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dépens de sa vertu. Le secret et rimpunité ne sont pas pour loi des attraits pour le Tice^ puisqae Dieu est le seul témoin qu'il craint^ et le reproche de sa conscience^ la seule peine qui l'afflige. La gloire même et les acelama» tiens publiques le soUiciteroient à une entreprise ambitieuse et injuste^ qu'il préfèreroit le devoir et la régie qui la condanment^ aux aj^Iaudissements de l'univers qui l'approuve. £nfin^ changez tant qu'il vous plaira les situations d'un véritable juste : le monde peut varier à son égard; les suffrages publics^ qui relèvent aujourd'hui^ peuvent demain le dégrader et l'abattre; sa fortune peut changer; mais sa vertu ne changera point avec sa fortune.
Il ne s'agit pas ici de nous alléguer des exemples^ on la piété la plus estimée s'est dé* mentie plus d'une fois. Outre que le monde est plein de faux justes^ et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n'en ont pas le mérite devant Bieu^ c'a été de tout temps l'injustice du monde d'attribuer à la vertu les foiUesses de l'homme. Le juste peut tomber; mais la vertu seule peut le
défendre ou le relever de sea chutes. Elle seule marche sûrement, parce que les prin* cipes sur lesquels elle s'appuie sont toujours les mêmes. Les occasions ne l'autorisent pas contre le deroir, parce que les occasions ne changent jamais rien aux règles. La lumière et les regards publics sont pour elle comme la solitude et les ténèbres. £n un mot, elle ne compte les hommes pour rien, parce que Dieu seul, qui la voit, doit être son juge.
Trouvez, si tous le pouvez, la même sûreté dans les vertos humaines. Nées le plus souvent dans l'orgueil et dans l'amour de la gloire, elles y trouvent, un moment après, leur tom* beau. Formées par les regards publics, elles vont s'éteindre le lendemain, comme ces feux passagers, dans le secret et dans les ténèbres. Appuyées sur les circonstances, sar les occa-* fiions, sur les jugements des hommes, elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles. Les tristes fruits de Pamour-propre, elles sont toujours sous l'inconstance de son empire. Enfin le foible ouvrage de l'homme, elles ne sont, comme lui, à l'épreuve de rien.
Qu'il s'offre à ce vertueux du siècle une
occasion sûre de dëcrédiier un ennemi ou de supplanter on concurrent; pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération, il sera peu touehé d'en avoir le mérite. Que sa vengeance n'intéresse point son honneur^ elle ne sera plus indigne de sa vertu. PlacezJe dans une situation, où il puisse accorder sa passion avec l'estime publique, il ne s'embarrassera pas de l'accor-* der avec son devoir. £n un mot, qu'il passe toujours pour un homme de bien, c'est la mè' me chose pour lui que dé l'être. Tout Israël paroit applaudir d'abord à la révolte d'Absalom. Achitophel, cet homme si sage et si vertueux dans l'estime publique, et dont les conseils étoient regardés comme les conseils de Dieu, préfère pourtant le parti du crime, où il trouve les suffrages publics et l'espérance de son élévation, à celui de la justice, qui ne lui offre plus que le devoir.
Non, mes Frères, rien n'est sûr dans les vertus humaines, si la vertu de Dieu ne les soutient et ne les fixe. Soyez bienfaisant, juste, généreux, sincère: vous pouvez êire utile au public; mais vous devenez inutile à
Tous-même : tous faites des œuvres louables aux yeux des hommes; mais eu ferez- vous jamais une véritable vertu? Tout est faux et vide dans xm cœur que Dieu ne remplit point ^ (c'est un roi lui-même qui parle); et connoitre votre justice et votre vertu ^ ô mon Dieu! c'est la seule racine qui porte des fruits d'immortalité^ et la source de la véritable gloire.
C'est donc en vain qu'on met la véritable gloire dans l'honneur et la probité mondaine. On n'est grand que par le cœur; et le cœur vide de Dieu n'a plus que le faux et les bassesses de l'homme.
1) Sap. XIIL 1.