‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 29 sur 33 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

La religion est la fin de tons les desseins de Dieu sur la terre. Tout ce qu'il a fait ici-bas^ il ne l'a fait que pour elle. Tout doit serrir à l'agrandissement de ce royaume de Jésus-Christ. Les yertus et les vices ^ les grands et le peuple ^ les bons et les mauvais succès^ l'abondance ou les calamités publiques^ l'élévation ou la décadence des em-»

pires ^ tout enfin ^ dans l'ordre des conseils étemels ; doit coopérer à la formation et à l'accroissement de cette sainte Jérusalem. Les tyrans l'ont purifiée :par les persécutiôiis^ les fidèles la perpétuent par' la charité; 'les incrédules et les libertins l'éprouvent et l'affer-^

missent par les scandales^ les justes sont les témoins de sa foi; les pastenrs^ les déposi^ taires de sa doctrine; les princes et les puissants^ les protecteurs de sa vérité.

Rien^ Sire^ n'honore pins la religion^ que de voir les grands et les princes confondus au pied des autels avec le reste des fidèles ^ dans les devoirs communs et extérieurs de la foi. C'est à eux à opposer leurs hommages puhlics et respectueux dans le temple saint aux irrévérences et aux profanations publiqueS; et à venir montrera la multitude^ combien il. est indécent à des sujets de paroitre sans pudeur et sans contrainte au pied du sanctuaire^ devant lequel les princes et les Tois eux-mêmes s'anéantissent: ils doivent cet exemple aux peuples^ et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas! ils regardent comme une bienséance de leur rang d'autoriser par leur présence les plaisirs publics^ et ils croiroient souvent se dégrader en paroissant à la tête des cantiques de joie et des solennités saintes de la religion! Ils se font un intérêt d'état de donner du crédit par leur exemple aux amusements du théâtre et

aux vains spectacles du siècle : l'Église est-elle donc moins intéressée^ que leurs exemples en donnent aux spectacles sacrés et religieux de la foi?

Les plaisirs publics n'ont pas besoin de protection. Hélas! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée; et s'ils sont nécessaires aux états ; l'autorité n'a que faire de s'en mêler: de tous les besoins publics^ c'est celui qui court moins de risque.

Mais les devoirs de la religion, qui ne trouvent rien pour eux dans nos cœurs ^ il faut que de grands exemples les soutiennent.

Le culte achève de s'avilir, dès que les princes et les grands le négligent. Dieu ne paroit plus si grand, si j'ose parler ainsi, dès qu'on ne compte que le peuple parmi ses adorateurs; sa parole n'est plus écoutée, où perd tous les jours son autorité, dès qu'elle n'est plus destinée qu'à être le pain des pauvres et des petits. Les devoirs publics de la piété sont abandonnés; tout tombe et languit, si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C'est ici où

l'intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de l'état.

Les princes affermissent leur autorité en affermissant l'autorité de la religion. Aussi c'est à eux que le culte doit sa première magnificence. Ce fut sous les plus grands rois de la race de David que le temple du Seigneur vit revivre sa gloire et sa majesté. Les Césars^ sous l'Évangile^ tirèrent l'Église de l'obscurité, ou les persécutions l'avoient laissée. Les Charlemagne, les saint Louis, relevèrent l'éclat de leur règne en relevant celui du culte; et les monuments publics de leur piété, que les temps n'ont pu détruire, et que nous respectons encore parmi nous, font plus d'honneur à leur mémoire que les statues et les inscriptions qui, en immortalisant les victoires et les conquêtes, n'immortalisent d'ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.

L'attention, Sire, la plus essentielle que les rois doivent à la place où Dieu les a fait asseoir, c'est de rendre la religion respectable, en ne se permettant jamais la plus légère dérision qui puisse en blesser la majesté. Sur ce point tout devient capital dans

la bouche d'un souverain. Une simple légèreté ya autoriser la licence de l'impiété^ ou faire de nouveaux impies; on croit plaire en enchérissant y et les railleries du maître deviennent bientôt des blasphèmes dans la bouche du courtisan.

Les princes^ Sire^ ne doivent toucher à la religion que pour la protéger et pour la défendre. Leur zèle n'est utile à l'Église que lorsqu'il est demandé par les pasteurs. Leg sollicitations des dépositaires de la doctrine sont les seules qui doivent avoir du crédit auprès d'eux ^ lorsqu'il s'agit do la doctrine elle-même; toute autre voix que la voix unanime des pasteurs doit leur être suspecte. C'est ici où ils ne doivent se réserver que l'honneur de la protection^ et leur laisser celui de la décision et du jugement. Les évêques sont leurs sujets; mais ils sont leurs pères selon la foi. Leur naissance les soumet à l'autorité du trône; mais, sur les mystères de la foi, l'autorité du trône fait gloire de se soumettre à celle de l'Église. Les princes n'en sont que les premiers enfants. Ils n'ont point d'autre droit que de faire exé-

cater ses décrets^ et^ en s'y soumettant les premiers^ donner l'exemple de la soumission aux autres fidèlds. Dès qu'ils ont youIu aller plus loin^ et usurper sur la doctrine un droit réservé au sacerdoce^ ils ont aigri les maux de l'Église, loin d'y remédier. Us peuvent environner l'arche et la garder comme David; mais ce n'est pas à eux à y porter les mains. Le trône est élevé pour être l'appui et l'asilfe de la doctrine sainte; mais il ne doit jamais en être la r^le, ni le tribunal d'où partent ses décisions.

Hélas ! si les passions et les intérêts humains n'environnoient pas le trône, sans doute la piété des souverains seroit la plus sûre ressource de l'Église; mais souvent, ou l'on fait agir leur religion contre leurs propres intérêts, ou l'on se sert du vain prétexte de leurs intérêts pour les faire agir contre la religion même.

REYERS.

lies plus grandes prospérités ont toujours ici-bas des retours à craindre. Dieu , qui ne veut pas que notre cœur s'attache^ où notre trésor et notre bonheur ne se trouvent point^ fait quelquefois du plus haut point de notre élévation le premier degré de notre décadence. La gloire des hommes^ montée à son plus grand éclat ^ s'attire^ pour ainsi dire^ à elle-même des nuages. L'histoire des états et des empires n'est elle-même que l'histoire de la fragilité et de l'inconstance des choses humaines. Les bons et les mauvais succès semblent s'être partagé la durée des ans et des siècles; et nous v^oions de voir le règne le

plus long et le plos glorieux de la monarchie finir par des revers et par des disgrâces.

Jl n'est que la religion qui puisse nous mettre au-dessus des éyénements; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre foiblesse. La raison^ la philosophie^ promettoit la constance à son sage^ mais elle ne la donnoit pas. La fermeté de l'orgueil n'étoit que la dernière ressource du découragement; et l'on cherchoit une vaine consolation en faisant semblant de mépriser des maux qu'on n'étoit pas capable de vaincre. La plaie qui blesse le cœur ne' peut trouver son remède que dans le cœur même: or la religion toute seule porte son remède dans le cœur. Les vains préceptes de la philosophie nous préchoient une insensibilité ridicule 'y comme s'ils avoient ' pu éteindre les sentiments naturels sans éteindre la nature elle-même. La foi nous laisse sensibles; mais elle nous rend soumis; et cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission. Notre sainte philosophie n'est pas insensible aux peines; mais elle est supérieure à la douleur, Ç'étoit ôter aux hommes la gloire de

la fermeté dans les souffrances^ qae de leur en ôter le sentiment; et la sagesse païenne ne Touloit les rendre insensibles que parce qu'elle ne pouvoit les rendre soumis et patients. Elle apprenoit à l'orgueil à cacher^ et non à surmonter ses sensibilités et ses foiblesses. Elle formoit des héros de théâtre^ dont les grands sentiments n'étoient que pour les spectateurs^ et aspiroit plus à la gloire de paroitre constant qu'à la vertu même de la constance. Mais la foi nous laisse tout le mérite de la fermeté^ et ne veut pas même en avoir l'honneur devant les hommes. Elle sacrifie à Dieu seul les sentiments de la nature, et ne veut, pour témoin de son sacrifice, que celui seul qui peut en être le rémunérateur. Elle seule donne de la réalité à toutes les autres vertus, parce qu'elle seule en bannit l'orgueil qui les corrompt, ou qui n'en fait que des fantômes.

Ainsi, qu'on vante l'élévation et la supériorité de vos lumières; qu'une haute sagesse vous fasse regarder comme l'ornement et le prodige de votre siècle: si cette gloire n'est qu'au-dehors; si la religion, qui f»ule élève

le cœur^ n'en est pas la première base^ le premier échec de l'adversité renversera tout cet édifice de philosophie et de faujsse sagesse; tous ces appuis de chair s'écrouleront sous votre main; ils deviendront inutiles à votre malheur; on cherchera vos grandes qualités dans votre découragement; et votre gloire ne sera plus qu'un poids ajouté à votre affliction^ qui vous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux; mais la religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.

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