SURPRISE
Il n'est pas honteux aux grands d'avoir pu être surpris. Hélas! comment pourroient-ils s'en défendre? Tout ce qui les environne presque s'étudie à les tromper: est-il étonnant que l'attention se relâche quelquefois^ et qu'ils puissent se laisser séduire? L'artifice est plus habile et plus persévérant que la défiance; il prend toutes les formes^ et met à profit tous les moments; et^ quand tous ceux presque qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions^ nos précautions ellesmêmes les aident souvent à nous conduire an
Mais^ Sire^ s'il n'est pas honteux aux prin-
oes d'être sarpriS; malheur inévitable à l'autorité saprême^ il leur est glorieux d'avouer qu'ils ont pu l'être. Rien n'est plus grand dans le souverain que de vouloir être détrompé^ et d'avoir la force de convenir soimême de sa méprise. Assuérus ne crut point déroger à la majesté de l'empire ^ en déclarant^ même par un édit pnblic^ que sa bonne foi avoit été surprise par les artifices d'Aman. C'est un mauvais orgueil de croire qu'on ne peut avoir tort; c'est une foiblesse de n'oser reculer, quand on sent qu'on nous a fait faire une fausse démarche. Les variations qui nous ramènent au vrai, affermissent l'autorité, loin de l'affoiblir. Ce n'est pas se démentir que de revenir de sa méprise^ ce n'est pas montrer aux peuples l'inconstance du gouvernement; c'est leur en étaler l'équité et la droiture. Les peuples savent assez et voient assez souvent que les souverains peuvent se tromper; mais ils voient rarement qu'ils sachent se désabuser et convenir de leur méprise. Il ne faut pas craindre qu'ils respectent moins la puissance qui avoue son tort et qui se condamne elle-même. Leur respect ne s'af-
foiblit qa'envers celle ou qui ne le connoit pas 9 ou qui le justifie; et^ dans leur esprit^ rien ne déshonore l'autorité que la foiblesse qui se laisse surprendre , et la mauvaise gloire qui croiroit s'avilir en convenant de son erreur et de sa surprise.
Sire^ fermez l'oreille aux mauvais conseils et aux insinuations dangereuses de l'adulation; mais comme elles se couvrent du voile du bien public^ et que tôt ou tard elles trouvent accès auprès du trône; si l'inattentioa vous les a fait suivre^ que l'intérêt seul de votre gloire^ quand vous serez détrompé^ vous les fasse à l'instaot désavouer. Il est encore plus glorieux d'avouer sa surprise que de n'avoir pas été surpris. Rien n'est plus beau dans le souverain^ qui ne dépend de personne, que de vouloir toujours dépendre de la vérité. On craindra de vous en imposer, quand l'imposture et l'adulation démasquée n'aura plus à attendre que Votre désaveu et votre colère. C'est l'orgueil des rois tout seul qui autorise et. enhardit les adulations et les mauvais conseils; et s'il est vrai que ce sont d'ordinaire
les adulateurs qui font les mauvais rois, il est encore plus vrai que oe sont les mau^ vais rois qui forment et multiplient les adulateurs.