BONHEUR
i3i rhomme n'étoit fait que ponr la terre ^ plus i] y oecuperoît de place , et plus il seroit heureux. Mais l'hoinme est né ponr le ciel: il porte écrits dans son cœur les titres augustes et ineffaçables de son origine; il peut les avilir^ mais il ne peut les effacer, l'univers entier seroit sa possession et son partage^ qu'il sentiroit toujours qu'il se dégrade ^ et ne se satisfait pas en s'y fixant. Tous les objets qui l'attachent ici-bas l'arrachent^ pour ainsi dire^ du sein de DieU; son origine et son repos éternel; et laissent une plaie de remords et d'inquiétude dans son amci qu'ils ne sauroieniplus fermer eux-mêmes.
11 sent toujours la douleur secrète de la rup* ture et de la séparation -, et tout se qui altère son union avec Dieu le rend irréconciliable avec lui-même.
Cependant nous nous promettons toujours ici^bas une injuste félicité. Nous courons touS; dans cette terre aride ^ après un bonheur et un repos que nous ne saurions trou-^ yer. A peine détrompés^ par la possession d'un objet , du bonheur qui sembloit nous y attendre, un nouveau désir nous jette dans la même illusion; et passant sans cesse de l'espérance du bonheur au dégoût, et du dégoût à l'espérance, tout ce qui nous fait sentir notre méprise devient lui-même l'attrait qui la perpétue.
n semble d'abord que cette erreur, ne de* vroit être à craindre que pour le peuple. La bassesse de sa fortune laissant toujours un espace immence au-dessus de lui, il seroit moins étonnant qu'il se figurât une félicité imaginaire dans les situations élevées où il ne peut atteindre, et qu'il crût (car tel est l'homme), que tout ce qu'il ne peut avoir, c'est cela même qui est le bonheur qu'il cherche.
Mais l'éclat da rang, des titres et de la naissance^ dissipe bientôt cette yaine illusion. On a beau monter et être porté sar les ailes de la fortane aa-dessos de tous les autres^ la félicité se trouve toujours placée plus haut que nous-mêmes: plus on s'élève^ plus elle semble s'éloigner de nous. Les chagrins et les noirs soucis montent^ et vont s'asseoir même avec le souverain sur le trône. Le diadème, qui orne le front auguste des rois, n'est souvent armé que de pointes et d'épines qui le déchirent j et les grands, loin d'être les plus heureux, ne sont que les tristes témoins qu'on ne peut l'être sans la vertu sur la terre.
Non, mes frères, tournez-vous de tous les côtés: les grands séparés de Dieu ne sont plus que les tristes jouets de leurs passions^ de leurs caprices^ des événements^ et de toutes les choses humaines. Eux seuls sentent le malheur d'une ame livrée à elle-même^ en qui toutes les ressources des sens et des plaisirs ne laissent qu'un vide affireux^ et à qui le monde entier^ avec tout cet amas de gloire et de fumée qui l'environne^ devient inutile^ si Dieu n'est point avec elle. Ils sont comme
les témoins illustres de Pinsuffisance des créatares et de la nécessité d'un Dieu et d'une religion sur la terre. Eux seuls prouvent au reste des hommes qu'il ne faut attendre de bonheur ici-bas que dans la vertu et dans l'innocence; que tout ce qui augmente nos passions multiplie nos peines; que les heureux du monde n'en sont^ pour ainsi dire^ que les premiers martyrs^ et que Dieu seul peut suffire à un cœur qui n'est fait que pour lui seul.