‹ Le livre des rois et des grands: Extrait de MassillonChapitre 9 sur 33 · CHOIX · texte numérisé non relu

CHOIX

oire^ un prince établi pour goayemer les hommes doit connoitre les hommes. Le choix des sujets est la première source du bonheur public; et^ pour les choisir^ il faut les connoitre. Nul n'est à sa place dans un état où le prince ne juge pas par lui-même. Le mérite est négligé^ parce qu'il est^ ou trop modeste pour s'empresser^ ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et à des bassesses. L'intrigue supplante les plus grands talents; des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places^ et les meil* leurs sujets demeurent inutiles. Souvent im David, seul capable de sauver l'état, n'em-

ploie sa valeur dans l'oisiveté des champs que contre des animaux sauvages^ tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath^ sont à la tête des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée^ dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui, par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire, seul en état, par sa probité et par son expérience, de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places , rampe à la porte du palais^ tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tète de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître. Sire, n'estimez dans les hommes que l'amour du devoir, et vos bienfaits ne tomberont que sur le mérite. Condamnez dans les autres ce que vous ne sauriez vous justifier à vous-même. Quel malheur, quand le souverain, peu con« tent de se livrer au désordre, semble le consacrer par les grâces dont il l'honore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres! Quel opprobre pour on empire! Quelle indécence pour la msgestë du gouvernement! Quel découragement pour

une nation, et pour les sujets habiles et Tertaeûx à qui le vice enlève les grâces destinées à lears talents et à leurs services! Quel dëcri et qael avilissement pour le prince dans l'opinion des cours étrangères! Et de-là quel déluge de maux dans le peuple! Les places occupées par des hommes corrompus; les passions, toujours punies par le mépris, devenues la voie des honneurs et de la gloire; l'autorité, étabtie pour maintenir l'ordre et la pudeur des lois, méritée par les excès qui les riolent; les mœurs corrompues dans leur source; les astres qui dévoient marquer nos routes, changés en des feux errants qui nous égarent; les bienséances même publiques, dont le vice est toujours jaloux, renvoyées comme des usages surannés à l'antique gravité de nos pères; le désordre débarrassé de la gêne même des ménagements; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la vertu.

Hais, Sire! si la justice et la piété dans les grands prennent la place des passions et de la licence, quelle source de bénédictions pour les peuples! C'est la vertu qui distribue les grâces; c'ei^ elle qui les reçoit. Les honneurs

vont chercher l'homme sage qui les mérite et qui les fait; et fuient l'homme venda à l'iniquité qui court après. Les fonctions puhliques ne sont confiées qu'à ceux qui se dévouent au hien public. Le crédit et l'intrigue ne mènent à rien^ le mérite et les services n'ont besoin que d'eux-mêmes. Le goût même du souverain ne décide pas de ses largesses; rien ne lui paroit digne de récompense dans ses sujets que les talents utiles à la patrie; les faveurs annoncent toujours le mérite ; ou le suivent de près. Il n'y a de mécontents dans l'état que les hommes oiseux et inutiles; la paresse et la médiocrité murmurent toutes seules contre la sagesse et l'équité des ciioix. Les talents se développent par les récompenses qui les attendent; chacun cherche à se rendre utile au public; et toute l'habileté de l'ambition se réduit à se rendre digne des places auxquelles on aspire. En un mot; les peuples sont soulagés ^ les foibles soutenus^ les vicieux laissés dans la boue^ les justes honoréS; Dieu béni dans les grands qui tiennent ici-bas sa place; et si l'envie de leur plaire peut former des hypocrites ^ outre que

le masque tombe tôt on tard^ et qae l'hypoerisie se trahit tonjours par quelque endroit elle-même ; c'est du moins un hommage que le vice rend à la vertu ^ en s'honorant même de ses apparences.

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