LE COUTEAU
Un jour l’enfant pleurait; un passant l'entendit.
Il calma sa douleur, la trouva juste, et dit :
« Donnez-lui ce jouet que chacun lui refuse ;
Qu’on apporte un couteau pour que l’enfant s’amuse î # L'enfant sécha les pleurs qui lui mouillaient les yeux, Puis avec son couteau s’escrima de son mieux. —
Voilà, s’écriait-on, les préjugés qui meurent!
Les couteaux étaient faits pour les enfants qui pleurent ;
Qu’ils prennent des couteaux ! N’en ont-ils pas le droit ? — Or l’enfant, quoique bon, paraissait maladroit.... Soudain, pâle, saisi d’une douleur amère,
Il eut peur. — L’imprudent avait frappé sa mère !
IL EST UN DIEU
Ne parlez pas du deux décembre I (Jules Favre.)
Il est un Dieu! — Tout crime appelle un autre crime, Le sang est né du sang, l’affront sort de l’affront ;
La fange qu’un bourreau jette sur sa victime Doit rejaillir jusqu’à son front.
C’est la loi; Dieu l’a faite, elle est juste, implacable. A ce joug éternel qui pourrait échapper ?
Lorsqu’elle tarde encore à punir le coupable,
Elle attend pour mieux le frapper !
Ceux qu’elle a désignés peuvent dans leur puissance Proclamer qu’ils sont rois, décréter qu’ils sont dieux; La voix inexorable, au jour marqué d’avance, Interrompt leur règne odieux !
Tu ne le croyais point, toi que la France nomme L’assassin et le traître ! — On doit s’habituer A se croire innocent, parce qu'au lieu d’un homme On a des peuples à tuer ;
Certes, le châtiment doit te sembler étrange Après vingt ans passés. N’es-tu point stupéfait De voir qu’en nous brisant la main de Dieu nous venge Et nous lave de ton forfait?
Tu l’avais oublié I Peut-être, au fond de l'âme,
Tu te disais : « Le temps absout le criminel. » —
Le temps est tout pour l’homme épris d'un rêve infâme, Mais il n’est rien pour l’Eternel !
IL EST UN DIEU
Tu riais, n’est-ce pas, en voyant ton escorte D’adulateurs impurs, de menteurs éhontés;
Tu riais, tu pensais : » La justice est bien morte, b Tous les juges sont achetés.... »
La justice veillait! Terrible, inattendue, Elle éclaira ta nuit comme un glaive de feu.
Tu tremblas, cette fois, et ta voix éperdue Rugit sans doute : « Il est un Dieu ! »
Ah ! dans nos rangs souillés quel cri de délivrance Si tu succombais seul sous la fatale loi !
Mais, rivée à ton sort, la malheureuse France Te méprise et croule avec toi.
Car c’est toujours ainsi que le courroux céleste Arrive sur la terre. Il faut que l’innocent Flétri par le coupable en un contact funeste, Verse avec lui sa part de sang !
Dieu se sert des maudits, alors qu’il veut maudire. Equitable est la main, aveugle est l’instrument : Un même jour le Christ subissait le martyre Et deux larrons le châtiment.
IL EST UN DIEU
Le coupable, c’est toi ; l’instrument, c’est la horde Que la vengeance affole et que la haine accroît.... A quoi bon crier halte au fleuve qui déborde ?
La horde a dépassé son droit....
Or, la justice est là, pour l’un comme pour l’autre. Le ciel a vu briller nos villages en feu,
Dans le sang répandu le barbare se vautre ;
Qu’il se souvienne : Il est un Dieu !
Septembre 1870.
PARIS
Quelle fièvre terrible enflamme ainsi la foule ? On la voit, long torrent, qui serpente, qui roule, Et parcourt chaque rue à flots précipités.
De ses groupes épais, en tous sens agités Comme l’onde en fureur que l’ouragan soulève, Une rumeur confuse à tout moment s’élève.
— Parfois dans ce chaos scintille un pâle éclair,
Un tonnerre lointain semble éclater dans l’air. Qu’est-ce donc?
Cet éclair est le reflet d'une arme ; Ce tonnerre effrayant, c’est le canon d’alarme....
Peuples, entendez-vous ces grondements, ces cris? L’Allemand va camper sous les murs de Paris.
Et pendant que Paris, si confiant naguère,
Se ceint d’une cuirasse et hurle un chant de guerre, A la France debout, prête à le secourir,
L’étranger dit encor : France, tu vas mourir !
— Mourir ! — O conquérants, race au crime asservie, Vous ne savez donc pas de quel souffle de vie S’est animé soudain tout ce peuple irrité.
En retrouvant l’honneur avec sa liberté ?
Vils troupeaux qu’un despote entraîne sur sa voie, Précédez sans remords l’homme qui vous envoie ! Vous apprendrez plus tard combien l’on devient fort Quand on fuit l’esclavage en courant à la mort !
PARIS
« Noît, non ! dit le barbare au pays qui se lève ;
Tu ne dois point revivre ; il est brisé, ton glaive î Le feu sacré n’est plus. Ville impure, à genoux !
Tes fils, longtemps courbés sous le joug des infâmes, Tremblent devant les rois comme tremblent les femmes. Ils sont plus esclaves que nous !
Leurs aïeux étaient grands, leurs pères étaient braves. Ils sont dégénérés. A leur tour d’être esclaves !
A ramper leurs tyrans les ont habitués.
Ne viens plus invoquer, pour cacher ta faiblesse, D’antiques sentiments de gloire et de noblesse : Bonaparte les a tués !
Que t’importe, à présent, s’il faut changer de maître ? Ce n’est pas en un jour qu’un peuple peut renaître ! Au lieu d’un empereur, viens encenser un roi....
Ne lui résiste point, le Teuton vaut le Corse 1 N’est-ce que d’aujourd’hui que l’on cède à la force? La force est là.... Malheur à toi !
Nous ne demandons pas que tu gardes nos princes : Lorsque nous aurons pris tes plus belles provinces, Nous te laisserons vivre.... et libre, s’il le faut!
Et même, tes plaisirs n’étant pas nos obstacles,
Tu pourras revenir à tes anciens spectacles : Courses, bals, ou bien échafaud !
Va, retourne au concert, revois la pièce en vogue ; Applaudis aux discours d’un obscur démagogue ; Reprends les chants grivois, les faciles amours. Voilà ton élément, car tu n'es plus de taille A sortir de tes murs pour nous livrer bataille Comme tes preux des anciens jours !
PARIS
Hélas ! courbe le front, superbe capitale !
Oui, tu glissas longtemps sur la pente fatale Qui mène par degrés les peuples au tombeau ; Et, dans une atmosphère où toute gloire expire, Tu bus le poison lent que te versait l’empire, Oubliant ton passé, si terrible et si beau !
Tu subis ses fureurs, tu partageas sa honte ! Toi, le noble Paris, que nul maître ne dompte, Tu te laissas flétrir par la contagion ;
Il sut avec des fleurs parer ta servitude,
Il te garda soumis, vaincu par l’habitude, Comme un sot bateleur apprivoise un lion !
Tu fis bien quelquefois entendre des murmures.... Qu’importe ? — Un tel pouvoir ne craint pas les injures. Il se riait de toi comme on rit d’un enfant,
Qui hait, en son instinct, les hommes, non les choses, Qui peut sentir l’affront, mais ne voit pas les causes, Qui pleure, gronde, attaque et jamais ne défend.
Ce qu’il fallait défendre, et défendre sans cesse, Ce qu’il fallait vouloir sans courroux ni faiblesse, C’étaient les justes droits, l’honneur, la vérité ; Et pour ces biens sacrés que le monde révère,
Il fallait se lever comme un juge sévère.
Non comme un écolier par l’ivresse emporté !
Pendant que sous tes yeux la liberté bannie S’éloignait sans espoir devant la tyrannie, Pendant qu’on outrageait la gloire et la vertu, Pendant que de l’honneur quelques valets indignes Sur leur poitrine lâche étalaient les insignes, Pendant qu’on t'insultait, Paris, que faisais-tu ?
PARIS
Absorbé tout entier, distrait par quelque fête,
Tu ne songeais pas même à détourner la tête !
Et des tableaux honteux, paisible spectateur,
Tu semblais te complaire à voir l’image obscène Que montraient sans pudeur, et jusque sur la scène, Les amis complaisants d’un pouvoir corrupteur !
Affamé des plaisirs qui dégradent les âmes,
Tu riais aux genoux de ces ignobles femmes Qui reçoivent de l’or pour prix de leur amour ; Ne pensant qu’à remplir, puis à vider ta bourse, Tu risquais des trésors pour un cheval de course, Qu’un favori nouveau détrônait à son tour....
De victime, en un mot, tu devenais complice ! Amateur de scandale, imitateur du vice,
On pouvait t’en offrir la solidarité.
Aussi, quand, indigné, hurlant comme une meute, Ta colère au dehors faisait gronder l’émeute,
On narguait sans effroi tes cris de liberté !
Car toute volonté se rouille dans l’orgie,
Le désordre des moeurs brise toute énergie,
Les chants de mauvais lieux assourdissent la voix ! Silence ! — Penses-tu qu’un despote recule Quand il entend l’écho d’un refrain ridicule Au lieu des chants sacrés des héros d'autrefois?
Crois-tu que son forfait lui semble une imprudence, Quand il voit s’agiter un peuple en décadence, Quand les arts, la vertu, tout croule autour de lui ? Quand, renversant le goût, la mode fait merveille, Et quand sur les débris des gloires de la veille On dresse les tréteaux des hontes d’aujourd’hui ?
Hé quoi ! N’avais-tu point, pour de plus nobles fêtes, D’illustres citoyens, des penseurs, des poètes ? Qu’étaient donc devenus les maîtres de l’esprit? Hélas.... Loin de ce bruit, loin de ces saturnales, Lamartine essuyait quelques plaintes banales,
Tandis qu’on oubliait Victor Hugo proscrit.
PARIS
Chassant du souvenir la présence importune,
Tu n’osais plus songer à leur calme infortune. Tu n’avais plus alors qu’à rougir devant eux !... — Apôtres du devoir, de l’honneur, de la muse, Pourquoi troubler Paris lorsque Paris s’amuse Et s’attache aux tyrans par des liens honteux ?
Mais tout n’est point perdu ! — L’envahisseur se trompe En croyant ce lien trop fort pour qu’on le rompe !
La foule déjà l’a brisé....
Un jour le despotisme, issu de tant d’intrigues,
Devant le fleuve altier debout contre ses digues,
A fui de peur d’être écrasé.
Paris s'est souvenu qu’il conduisait la France. Déchirant son manteau de molle indillérence, Jetant ses brillants oripeaux,
On l’a vu s’imposer une tâche sacrée Et faire palpiter d’une main assurée Les plis des glorieux drapeaux.
PARIS
Il a dit : «Je suis prêt à tous les sacrifices ;
» Venez, ô conquérants, brûler mes édifices,
» J’attendrai l’heure du succès.
» Je m’affranchirai seul, si nul ne me délivre ! # J’expierai mon sommeil et je ferai revivre » Le vieil honneur du nom français ! »
Nous devons admirer ce stoïque langage.
D’un meilleur avenir cette ardeur est le gage.
Ces projets sont nobles et beaux ;
On aime la cité qui grandit ses pensées Jusqu’à voir sans regret les splendeurs effacées De palais changés en tombeaux....
Ce calme dévouement s'affaiblira, peut-être.
Les germes étouffés chercheront à renaître ;
Point de faiblesse à leur retour !
Nos belles libertés, trop longtemps profanées, S’égareront parfois. — L’œuvre de vingt années Ne se détruit pas en un jour !
Eh bien ! un peuple libre, au sortir de sa chute,
Se relève plus fort ! Mieux vaut encor la lutte Qu’un repos où l’ânie s’endort.
La lutte laisse aux cœurs une énergique empreinte, Elle mène au salut lorsqu’elle est juste et sainte, Le repos conduit à la mort !
On chérit les vertus péniblement acquises ;
On est heureux et fier de les avoir conquises Au milieu de tant de dangers ;
Leur éclat est plus pur, leur trace est plus profonde, Quand le péril menace et que dans les airs gronde Le canon des rois étrangers !
Paris dès maintenant peut mépriser l’offense,
Et quels que soient les fruits d’une sainte défense, Il peut mesurer sa hauteur :
Le Paris qui se lève, un soufflet sur la joue,
Est plus beau qu’agitant comme un enfant qui joue Les hochets de l’usurpateur !
Octobre 1870.
xrv
UNE EXÉCUTION
Quel crime a donc commis cet homme qu’on entraîne ? — Accablé de fatigue, il s’avance avec peine,
Et quelques lourds soldats, à l’air dur et brutal, Accusent sa faiblesse et son pas inégal.
Le supplice l’attend ; sa lenteur les irrite :
A la mort, disent- ils, on peut marcher plus vite ! Après, on se repose. — Et, pressés d’en finir,
Ils hâtent de leurs vœux le moment de punir.
Ah ! malgré cette horreur qui soulève notre âme En voyant devant nous l’auteur d’un crime infâme, Malgré cet instinct vague, étrange, impérieux,
Qui fait qu'à son aspect nous détournons les yeux,
Une autre émotion, que la pitié fait naître,
Dominant le dégoût, s’élève et nous pénètre.
De sentiments divers agités à la fois,
Nous détestons le crime et maudissons les lois.
— C’est que tous ont leur part dans l’humaine justice ! C’est qu’en apercevant les apprêts du supplice,
Nous sentons vaciller notre esprit incertain,
Et nous nous demandons, pleins d’un effroi soudain,
Si Dieu, lorsque sa voix ne vient pas les instruire, Abandonne aux mortels le pouvoir de détruire ;
Et si l’homme, faillible et si souvent trompé,
Doit être sans pitié, quand Dieu n’a point frappé....
Mais cet infortuné qui passe sur la route
Est un grand criminel, un meurtrier, sans doute ?
— Non, car il va mourir de la mort des héros.
Ce n’est qu’une victime ; et voilà ses bourreaux ! Voyez, sur ce coteau, la clarté qui s’allume ; Voyez ces longs éclairs, ce village qui fume
UNE EXÉCUTION
Et d’un nuage pourpre embrase l’horizon. —
C’est là qu’est son foyer, c’est là qu’est sa maison ; Ce toit qui flambe encor, c’est le sien ; sa famille A vécu sous ce chaume où la flamme pétille ;
À l’abri de ce mur par le feu tout noirci,
Son vieux père était né, ses blonds enfants aussi. — Hier, il ramenait la moisson dans la grange, Lorsque l’air s’est rempli d’une clameur étrange ; On a dit : Les voici ! — De sanglants bataillons Sont venus piétiner la paille des sillons.
Ils ont pillé, souillé, dévoré dans une heure Tout le pain qui restait dans sa pauvre demeure. Ils ont ri, les bandits! Ils raillaient, triomphants, La terreur de l’épouse et les cris des enfants ;
Et donnant à l’aïeul un soufflet sur la joue,
Un soldat, ricanant, les a couchés en joue....
Le père vint, alors. Et, perdant la raison,
Dans l’âtre qui fumait, il saisit un tison....
Hélas ! c’était celui qu’un hôte incendiaire Devait brandir plus tard pour brûler la chaumière !
Il lutta quelque temps, car cet homme était fort ; Et puis il s’arrêta, pour marcher à la mort.
On l’entraîne, il les suit. La flamme monte et brille. Le chef a dit tout haut : Soldats, qu'on le fusille ! — Par sa main ferme encore un trou noir est creusé.... Enfin, le malheureux s’agenouille, épuisé....
Il est là, maintenant, paisible et solitaire.
Il dort d'un lourd sommeil sous le poids de la terre ! Et sa femme et ses fils, que son bras défendit,
L’ont vu traîner de loin comme on traîne un bandit ! Et ses bourreaux cruels, se croyant pleins de gloire, Iront, le lendemain, de quelque autre victoire Entendre sans rougir un dévot empereur Exalter leur courage et vanter leur valeur !
Oh ! ce qui me révolte en cette chose infâme,
Ce qui verse à grands flots la haine dans mon âme,
UNE EXÉCUTION
Ce qui me fait frémir, ce n’est peut-être pas De voir les innocents qu’ils mènent au trépas....
Bien d’autres. criminels ont de leurs mains sanglantes Immolé sans pitié des victimes tremblantes,
Bien d’autres malfaiteurs dans leurs lâches exploits Ont foulé sous leurs pieds la justice et les lois ;
Mais du moins le voleur, au loin prenant sa course, N’invoquait pas ces lois en m’arrachant ma bourse ! Nul tribunal, jugeant sans m’avoir entendu,
Ne m’aurait condamné pour m’être défendu !
Nul stupide badaud, à l’air banal et grave,
En voyant mon larron n’aurait dit : C’est un brave ! A l’honnête assassin, tuant au coin d'un bois,
Aucun gouvernement n’aurait donné la croix !
Non, ce qui me remplit de colère et de haine, C’est ce renversement de la morale humaine Par lequel un tyran de pourpre revêtu Récompense le crime et punit la vertu !
Pourtant, ils en sont là, ces Allemands, ces aigles !
Eux qui de nos devoirs veulent tracer les règles.
Ils en sont là! Leur roi, familier du saint lieu,
Au fond de tout ceci verra la main de Dieu !
— Mais là-bas, en priant, l’enfant, qui seul espère,
Au même Dieu dira : Quand reviendra mon père? —
Et Dieu, qui n’est point sourd aux pleurs de l’orphelin, Dieu, qu’on ne trompe pas, maudira l’assassin !
Octobre 1870.