AUX PRINCES ALLEMANDS
Lors même que l'honneur s’éteindrait dans nos âmes, Que rien de nos esprits n’activerait l’essor,
Quand tous nous oublierions vos rapines infâmes, — Ailleurs la liberté nous vengerait encor !
Car les temps ont marché I L’humanité secoue Le joug que sur sa tête ont fait peser les rois ; Les trônes aujourd’hui s’écroulent dans la houe, Les peuples oubliés redemandent leurs droits !
Et si l’effort violent d’un tyran plein d’audace Domine pour un jour et résiste au torrent,
S’il refoule un instant le flot qui le menace, Le flot, qui reparaît, le renverse en courant !
Tremblez, ô rois bandits! votre grandeur factice N’anéantira point les peuples outragés.
Nous entendrons sonner l’heure de la justice,
Et nous pourrons mourir ; on nous aura vengés !
Décembre 1870.
LES CORBEAUX (1)
Et leurs corps serviront de pâture aux oiseaux du ciel.
Voyez-vous les corbeaux qui s’avancent par bandes En nous jetant de loin de sinistres adieux?
Aux cris tumultueux des hordes allemandes,
Ils ont repris leur vol, ils ont fendu les cieux !
(1) Ode présentée au concours de poésie de l’Académie française en 1871.
Elle a été jugée digne d'une mention honorable, à laquelle une médaille de cinq cents francs a été accordée par exception, le prix n'ayant pas été décerné.
Les voyez-vous passer sous la voûte azurée ?
Ils sont pressés de fuir ; ils vont à la curée !
Ils sillonnent les airs, l’un l’autre s’appelant.
Déjà leur file noire est prête à disparaître,
Déjà leur œil perçant vient d’entrevoir, peut-être, Les débris mutilés d’un cadavre sanglant.
Ils passent, en lançant leur plainte monotone, Au-dessus des ravins, des plaines, des coteaux, Franchissant les grands bois dépouillés par l’automne Et les vallons déserts, envahis par les eaux. —
Avant qu’au firmament couvert d'un voile d’ombre L’étoile qui se lève ait brillé d’un feu sombre,
Que la lune rougeâtre ait argenté son front, —
Ils verront des flots noirs et des figures pâles,
Ils entendront monter des soupirs et des râles ;
Leur vol s’arrêtera : c’est là qu’ils descendront.
Qui leur a dit : « Là-bas, sur la rive lointaine, La guerre a de nouveau rallumé sa fureur ?
LES CORBEAUX
Là-bas, sacrifiés à la folie humaine,
Vingt mille hommes sont morts pour le vieil empereur? — Je ne sais. Les corbeaux, à leur instinct fidèles, S’envolent à la mort comme les hirondelles S’envolent au printemps quand renaît la chaleur.
Sur les champs de combat, dont l’aspect seul nous navre, On les voit voltiger de cadavre en cadavre Comme les papillons volent de fleur en fleur !
Ils savent que pour eux la pâture s'apprête,
Que le sang répandu s’écoule à gros bouillons ;
Le festin les appelle, et rien ne les arrête.
Et la faim les poursuit de ses mille aiguillons ! Peut-être entendent-ils résonner dans la rue Le canon meurtrier dont le bruit continue.
— Tout combat, maintenant, dure jusques au soir. — Peut-être entendent-ils les plaintes, les blasphèmes Des mourants, qui n’ont pas à leurs moments suprêmes Un prêtre qui pardonne et leur parle d’espoir !
Peut-être leur œil fauve a-t-il vu l’étincelle Qui des toits enflammés s’élance dans les airs....
Du glaive qui scintille et qui de sang ruisselle, Peut-être ont-ils de loin vu briller les éclairs. Peut-être, abandonnant la terre ensanglantée,
Une tiède vapeur vers le ciel est montée Pour invoquer sans doute un Dieu juste et vengeur. Des corbeaux égarés l’ont surprise au passage. Peut-être ont-ils connu les signes du carnage Dans ce brouillard empreint d’une vague rougeur...,
Alors, ils sont venus d’un vol sûr et rapide Dire à ceux d’alentour : « Partons, voici l’instant.... Une épaisse moisson d’hommes au teint livide Va recouvrir le sol, un festin nous attend. »
— Ils sont partis en foule; et leurs ailes moirées Ont parcouru le ciel en colonnes serrées.
Les voyez- vous, là-haut, se perdre à l’horizon?
Quand le premier n’est plus qu’un point noir dans l’espace, La forme de celui qui sur ma tête passe A mes pieds flotte encore et fuit sur le gazon.
LES CORBEAUX
Ils vont, toujours guidés par un instinct sauvage.
Elle ne faiblit point, l’aile du noir corbeau !
Ils atteindront bientôt l’infortuné rivage Où des corps sans linceul attendent le tombeau.
Là, s’abattant soudain, avec des cris de joie.
On les verra longtemps s’acharner sur leur proie,
Leur bec ira fouiller la poitrine des morts
— Qu’importe ! Le bruit sourd de leurs ailes souillées N’ira point éveiller, dans nos villes pillées,
L’aigle ni le vautour : ils dorment sans remords !
Us ne voient point passer le cortège sinistre
Dont ils ont préparé les horribles repas
Les nuits de l’empereur, les nuits de son ministre Viennent pour le sommeil et non pour le trépas ; Pendant qu’un vent plaintif glace de son haleine Les cadavres couchés sur le sol de la plaine,
Ils trouvent en dormant leur songe accoutumé : Les conquérants heureux qui rêvent do victoires N’entendent pas le bruit que font les ailes noires Du funèbre corbeau, qui s’approche affamé 1
Et pourquoi viendrait-il troubler les nuits royales, Le triste oiseau des morts par les rois engraisse? — N’a-t-il point une place aux fêtes infernales, N’obtient-il point sa part quand la fête a cessé ? — Quand l’aigle couronné victorieux s’avance,
Quand, ivre de carnage et fier de sa puissance,
Il outrage la mort de son regard hautain,
La foule des corbeaux, qui cherche sa pâture,
Se vautre sur les corps restés sans sépulture,
Pousse un cri d’allégresse et poursuit son festin....
Oh! Les oiseaux du ciel, qui vivent de nos crimes, Doivent nous contempler d’un œil plein de mépris !
Ils n’ont pas de pitié, même pour les victimes Dont ils vont s’arracher les pantelants débris !
Ils semblent ricaner ! — Leur sauvage phalange,
Ce soir, en les voyant, rira d'un rire étrange,
Et, le bec encor plein d’une chair en lambeaux,
Ils iront tout joyeux se dire l’un à l’autre :
La race des humains n’égale pas la nôtre.
Quoi ! Tant d’hommes tués pour nourrir des corbeaux ! —
LES CORBEAUX
C’est pour eux qu’ont rugi les sombres mitrailleuses En vomissant la mort par cent bouches en feu !
— Déjà dans le lointain meurent leurs voix railleuses, Déjà leur vol pesant franchit l’horizon bleu.
Un seul, veillant sur tous, prudente sentinelle,
Ralentit en passant chaque coup de son aile Et plane autour de moi, jetant son cri moqueur....
Tout semble une leçon pour l'âme qui médite....
Mon oreille a saisi dans cette voix maudite Un sarcasme effrayant qui m’a glacé le cœur !
Décembre 1870.
LE CHAMP DE BATAILLE
Il fait nuit. L’air est froid comme l’air d’une tombo. En tourbillons légers la neige vole et tombe ; L’obscurité des cieux, par la brume voilés,
Cache le vol muet de ses flocons ailés.
Souvent un clair rayon fait jaillir l’étincelle De ce tapis glacé qui toujours s’amoncelle,
Et vacille à travers le brouillard transparent.
Puis le rayon s’éteint comme un regard mourant
Et pendant que se meurt sa clarté fugitive,
Au firmament s’éloigne une étoile craintive. —
Les étoiles, ses sœurs, hasardent à leur tour De timides rayons qui glissent alentour....
La nuit est moins obscure, et leur pâle cortège Jette un douteux éclat sur le sol blanc de neige.
A ces lointains reflets, chargés d’illusions,
L’âme rêve au milieu de folles visions....
— Les plis de ce manteau couvrent des formes vagues. On dirait une mer dont les puissantes vagues,
Sous l’invincible effort d’un souffle glacial,
Ont suspendu soudain leur élan inégal.
On les voit se dresser, appeler la tempête ;
Mais la neige en tombant se fixe sur leur crête. Immobiles, cessant leur imposant accord,
Le froid les engourdit comme aux climats du nord.
Ecartant des brouillards la vaporeuse frange,
La lune brille alors sur une scène étrange.
Cet océan d’albâtre a repris mouvement,
Ces flots silencieux s’agitent lourdement.
Maintenant je crois voir un vaste cimetière Dont les sillons mouvants rident la plaine entière,
LE CHAMP DE BATAILLE
Où les corps entassés pêle-mêle et sans croix,
Sous un même linceul se roulent à la fois.
Déjà leurs mille voix, depuis longtemps éteintes, Exhalent dans la nuit de lamentables plaintes.
On les entend pleurer, on les entend gémir....
— Ombres de nos aïeux, pourquoi ne pas dormir ? Est-ce la dernière heure, est-ce un horrible rêve?
Le linceul déchiré, par moments se soulève.
Il s’écarte, se rompt. A travers ses lambeaux On voit les morts ramper au bord de leurs tombeaux.... C’est un débris confus... puis une tête... un membre.... Leur clameur, qui se mêle au vent froid de décembre, Fait résonner partout de sinistres échos.
J’entends des bruits navrants de râles, de sanglots. Attiré par ces bruits qui montent dans l’espace,
Le corbeau, réveillé, pousse un cri rauque et passe.
Les loups de la forêt, troupeau lâche et prudent, S’avancent réunis, affamés, l’œil ardent.
— De quelque drame affreux, ces lieux sont le théâtre.... D’où vient qu’on voit grandir cette tâche noirâtre Où le funèbre oiseau dirige son vol lourd ?
Quel est ce long soupir, ce gémissement sourd ?
Quel est ce flot hideux qui se tord dans la plaine Et se plaint tristement comme une vague humaine ?
.... Horreur! — Le noir corbeau s’abat en croassant Sur un corps mutilé qui baigne dans le sang.
Le sang accusateur perce le blanc suaire
Et se montre, implacable, au rayon qui l’éclaire.
Du sang, toujours du sang, du sang de toute part! C’est la vapeur du sang qui brunit ce brouillard.... L’étoile a vu briller la neige ensanglantée,
Et se cache, tremblante, et comme épouvantée !
O tyrans ! contemplez ce que vous avez fait !
Non, rien ne voilera ce monstrueux forfait,
En vain l’astre le fuit, en vain l’ombre l’efface,
En vain la neige morne en recouvre la trace,
Le crime à tous les yeux se dresse menaçant ;
La blanche neige fond dans ces mares de sang....
— Au voile de l’oubli jeté sur vos mémoires.
De même vous verrez un jour des tâches noires.... En vain, lorsque viendra pour vous l’instant fatal. Vous direz, pâlissants : « Je n’ai point fait de mal. » Vous ne tromperez point les peuples en colère ! Dieu guidera la foule ; et la voix populaire
LE CHAMP DE BATAILLE
Trouvant pour vous flétrir des accents surhumains,
O rois, vous répondra : « Le sang rougit vos mains ! »
— Ils sont là, dispersés sur le champ de bataille, Les blessés, les corps morts broyés par la mitraille. Lëürs^ères, maintenant, campent loin de ce lieu, Et nul pour leur repos ne viendra prier Dieu.
Nul ne doit se pencher près de leurs têtes pâles, Nul ne saura les noms échappés dans leurs râles ; L'écho redira seul tous ces cris déchirants.
Puis le froid glacera la bouche des mourants,
Leur voix s’affaiblira sous sa cruelle étreinte,
Et la mort à son tour étouffera leur plainte.... Voyez, combien, déjà, de cadavres épars !
Leurs yeux fixent le vide et n’ont plus de regards. Même dans le trépas leurs faces grimaçantes Respirent la fureur et semblent menaçantes.... Celui-ci, raide et froid, le visage blêmi,
Enlace de ses bras le corps d’un ennemi.
Cet autre, tiède encore, garde en sa main crispée Comme un étau de chair, le tronçon d’une épée.
Oh ! s’éteindre au village où l’on a vu le jour,
S’éloigner sans regret vers un meilleur séjour Et quitter doucement cette terre où l’on souffre.
Est-ce mourir ? — L’espoir est au-delà du gouffre.
Un pasteur à l’œil bon, de nos erreurs témoin,
Nous pardonne, et du doigt montre le ciel de loin. Jusqu’au bord de la tombe une voix nous console,
Et quand l’âme, à la fin, se détache et s’envole En laissant le parfum de ses derniers adieux,
Des amis sont restés pour nous fermer les yeux.
Au moment de franchir les suprêmes barrières,
Nous entendons encore un concert de prières.
Un bruit vague, mêlé de soupirs et de pleurs,
Nous suit, lointain écho des terrestres douleurs.
La nuit vient. Nous voyons dans ses ombres funestes Briller le pur éclat des lumières célestes.
Nos lèvres lentement pressent le crucifix ;
Le prêtre dit enfin : Dieu vous attend, mon fils.
La cloche nous appelle et les cierges s’allument.
Au milieu des vapeurs des encensoirs qui fument Le monde s’obscurcit ; la mort glace nos sens.
Puis l’encens monte au ciel.... et nous suivons l’encens.
LE CHAMP DE BATAILLE
Le corps, au lendemaip de sa calme agonie,
Va sommeiller en paix sous la terre bénie,
Dans l’étroit cimetière, au pied de l’humble croix Où ceux que l’on aimait vont prier quelquefois. Qu’un souvenir est bon, qu’une prière est douce Aux morts ensevelis sous leur tapis de mousse !
— Lorsqu’un être chéri, rêvant de les revoir,
En silence, attiré par un touchant devoir Vient fouler le gazon qui couvre leur dépouille Et sur le tertre vert s’incline et s’agenouille, — Lorsqu’une voix d’ami, qui pleure leur trépas, Réveille leur tendresse en leur parlant tout bas, Lorsqu’une main pieuse, au tombeau solitaire, Vient déposer les fleurs qu’ils aimaient sur la terre Ils doivent tressaillir dans l’éternel repos !
Un frisson de bonheur doit réchauffer leurs os ! Leur sommeil est moins lourd, et leur âme exilée Doit planer autour d'eux, plus libre et consolée !
Oh ! s’en aller dormir à l’ombre des grands pins ! Rêver de s’éveiller à des accords divins 1
Fuir le soir pour la nuit, et la nuit pour l’aurore, Est-ce donc là mourir? — C’est presque vivre encore !
Mais mourir en tuant, la rage dans le cœur !
Emporter avec soi l’insulte du vainqueur !
Expirer lentement, torturé par la haine,
Dans la fange sanglante où, brisé, l’on se traîne ! Mourir sans pardonner, sans qu’une douce voix Nous répète : au revoir, — c’est mourir mille fois !
Entendez-vous gémir les blessés qui se meurent ? Personne à leur côtés, pas d’amis qui les pleurent ! Et pourtant, du village ils partirent un jour.
En laissant les regrets, les souvenirs, l’amour.... Elles ne savent point, leurs belles fiancées,
Qu’il neige cette nuit sur leurs têtes glacées,
Que sur leurs yeux ternis se pose un voile noir ! Pour leur joyeux retour on a prié, le soir....
On espérait encor. — De vaines espérances Aiment à se glisser dans toutes nos souffrances ;
LE CHAMP DE BATAILLE
L’espérance égayait la famille à genoux.
Et puis on a rêvé : les rêves sont si doux !
Et l’on rêve toujours.... Hélas ! Les pauvres mères Laissent aller leurs cœurs à d’heureuses chimères ; Elles disent peut-être, au ciel levant le front :
Dieu les protégera, nos enfants reviendront....
— Ils ne reviendront plus ! Les balles meurtrières N’ont jamais de pitié. Sans adieux, sans prières.
Parmi les flots de sang dans les champs répandus,
Ils gisent lourdement, sous la neige étendus !
Le sol leur sert de lit, la neige de suaire.
On ne portera point leurs corps au sanctuaire.
Martyrs obscurs, héros à l’oubli destinés,
Longtemps ils resteront épars, abandonnés....
Ils n’auront pour encens que les brouillards funèbres Qu’une haleine d’hiver chasse dans les ténèbres Et qui bien loin des cieux s’égare tristement;
Pour cierge que l’étoile au pâle firmament,
Vague esprit dont parfois la prunelle blafarde S’entr’ouvre avec lenteur, perce l’ombre et regarde.... Rien ne doit les pleurer, que le vent de la nuit,
Qui murmure en courant un soupir, et qui fuit.
— Peut-être encore, au lieu d’une robe de prêtre, Leurs yeux terrifiés verront-ils apparaître Un haillon surmonté d’un masque repoussant.
Peut-être verront-ils se courber en passant Un de ces malfaiteurs, de ces corbeaux avides Qui vont dévaliser les cadavres livides....
Il en est, paraît-il, de ces êtres sans nom,
Qui glanent dans les champs fauchés par le canon, Et qui joignant l’outrage à ces lâches rapines, Osent voler des croix jusques sur des poitrines ! On a vu ces bourreaux, affamés d’un peu d’or, Achever des blessés qui respiraient encor....
Pour se débarrasser des morts, foule importune, On creusera pour eux quelque fosse commune.
Entassés dans l’oubli, cette ombre du néant,
Ils s’en iront combler un trou noir et béant. Pêle-mêle, enfouis sous un monceau de terre,
Nul ne les trouvera, pas même un cœur de mère ! Seul, un passant, troublé par de vagues effrois, Pour tous fera le soir un court signe de croix.
LE CHAMP DE BATAILLE
Ah ! Maudissez les rois et leurs guerres infâmes ! Voilà ce qu’ils ont fait de vos fils, pauvres femmes !
Egarez dans la nuit vos feux mystérieux,
Astres qui dirigez des regards curieux Sur ce globe voilé par de sanglantes ombres ! Détournez vos rayons de ces spectacles sombres, Otez-nous ces clartés, reportez-les ailleurs,
Semez vos doux reflets sur des mondes meilleurs ! Tandis que hurle ici notre triste démence,
Vous gravitez en paix dans cet espace immense, Vous suivez, unissant votre éclat vif et pur,
Des orbites divers au sein d’un même azur.
Des soleils parcourant leur carrière infinie Rien n’a jamais troublé la puissante harmonie, Point d’aveugles élans, point d’efforts insensés Pour sortir des chemins que Dieu leur a tracés !
— Vous ne vous heurtez pas dans vos courses rapides, Vous tournez, sphères d’or, autour des cieux limpides Sans voir que d’autres cieux devant vous sont ouverts. Vous respectez la loi qui régit l’univers....
— Et nous, poussière humaine, ambitieux atomes, Nous voulons agrandir d’éphémères royaumes,
Nous osons transgresser les célestes desseins î — Nous nous réunissons pour voler nos voisins,
Alors que notre vie est trop courte, peut-être,
Pour sillonner ce monde où l’on nous a fait naître. Nous combattons, pareils aux moucherons légers Qui luttent dans les airs, tourbillons passagers, Qu'un rayon fait éclore et qu’un souffle disperse, — Essaim tumultueux qui redoute une averse !
Mais pour le moucheron, comme pour le soleil, La justice divine est toujours en éveil.
Espérons. Le Seigneur, au fond de toute chose, Fait luire sa lumière et reconnaît la cause ;
LE CHAMP DE BATAILLE. 127
Il sait pourquoi mugit le flot envahisseur ;
Il soutient l’opprimé, désarme l’oppresseur ;
Il est juste pour tous; sa majesté sereine S’étend pour protéger notre faiblesse humaine.
La force, la puissance, orgueil des potentats,
Aggravent à ses yeux leurs lâches attentats.
Le triomphe pour lui ne lave pas les crimes :
Sévère aux meurtriers, il est doux aux victimes.
Or, c’est vous, rois germains, que le sang a souillés ! C’est pour vous, ce butin, tous ces trésors pillés! Vous volez, vous tuez la France qui succombe.
Que le sang répandu sur vos têtes retombe !
Vous avez ri de ceux qui vous parlaient de paix.... Votre Dieu vous maudit ! Et l’on sait désormais Que pour jeter sur nous ces hordes affamées.
Il a fallu changer vos peuples en armées !
Regardez ces mourants dont les chairs en lambeaux Serviront cette nuit de pâture aux corbeaux ;
Regardez et tremblez ! Des signes implacables Brillent, au jour fixé, sur le front des coupables.
A vous la crainte, à vous les secrètes terreurs !
Vous expierez enfin ces multiples horreurs. —
Malgré vos légions, vos formidables armes,
Vous paierez tout : le sang, les angoisses, les larmes ! Tout vous sera compté, rigides Allemands,
Quand l’heure sonnera des justes châtiments !
Frappez, en attendant, au nom de l’Evangile ! Brandissez vers le ciel votre sceptre fragile,
Vous n’empêcherez point le serpent qui vous mord De dire : Souviens-toi, car je suis le remord 1 —
Il faudra l’écouter, le subir. Ses morsures N’entament pas la chair, ainsi que les blessures Des soldats expirant sous les pieds du vainqueur.... Elles déchirent l’àme, elles rongent le cœur!
Du remords nul sommeil n’apaise la voix sourde.
11 lève des tombeaux la pierre froide et lourde,
Le cadavre s’éveille.... et le fantôme est là,
Qui lui dit, ricanant : Tu me fuis ? Me voilà !
LE CHAMP DE BATAILLE
Peine affreuse ! Combien est moins terrible encore La mort de ces soldats que la patrie honore !
Le devoir adoucit les douleurs des héros :
Le plus cruel supplice est celui des bourreaux î