‹ Le livre des ruinesChapitre 18 sur 27 · LA LOI DU SILENCE · texte numérisé non relu

LA LOI DU SILENCE

Quoi ! Lorsque, délivré d’un exil volontaire,

Son nom devrait briller d’un éclat noble et pur, Voua espérez toujours le forcer à se taire, Obscurs hiboux sortis d’un manoir moins obscur?

Non ! Rien n’arrôtera l’ardeur toujours nouvelle De ce génie amer qui s’élance vers nous 1 Détruirez-vous ce livre où son cœur se révèle Et déborde, indigné, plein d’un juste courroux?

Allez, fermez les yeux, bouchez- vous les oreilles! Des ténèbres un jour la lumière surgit !

A côté de sa voix vos rumeurs sont pareilles Au murmure des vents quand la foudre mugit !

Vanité du néant ! orgueil de l’impuissance !

Croyez-vous maintenant chasser la vérité ?

Croyez-vous étouffer l'idée à Sa naissance ? — Elle a pris son essor vers la postérité !

Un jour vos noms vieillis, vos titres éphémères, Cet attirail trompeur, dans l’ombre enseveli,

Ne seront que poussière auprès de vos poussières.. Ses paroles vivront, plus fortes que l’oubli !

Ne pensez pas qu’ enfin sa mémoire succombe ! Tous parleront de lui, même vos descendants; Et rien, pauvres aïeux endormis dans la tombe, N’éveillera l’écho de vos cris imprudents !

Mars 1871.

LES PARRICIDES

Rassasié d’argent plus encor que de gloire, L’Allemand a campé du Rhin jusqu’à la Loire,

Sur nos champs envahis ;

Nos fleuves ont rougi d’une sanglante écume ;

La ruine au front noir, qui se penche et qui fume, Couvre notre pays;

La France, à demi-morte et pâle de misère, Frissonne sous les pieds de la horde étrangère Et subit son courroux ;

Par le froid, par la faim lentement décimées,

Sans armes, sans drapeaux, trois vaillantes armées Expirent loin de nous.

Quel rêve douloureux ! que d’horribles épreuves ! Partout des orphelins seuls aux côtés des veuves Pour essuyer leurs pleurs !

Aux immenses douleurs des deuils patriotiques Le cortège effrayant des malheurs domestiques Vient mêler ses douleurs !

Tout nous perce le cœur et tout nous désespère.... Ce vieillard pleure un fils, ce fils attend son père Qui ne doit point venir ;

Au fond d’une masure à peine refroidie,

Cette femme en haillons cherche après l’incendie Un dernier souvenir.

LES PARRICIDES

Et l'ennemi féroce, usant de ses victoires,

Se cramponne à ce sol hérissé de croix noires Et nous donne sa loi !

Et l’aigle d’Allemagne, ouvrant ses vastes serres, Semble les élargir pour embrasser nos terres Et dire : C’est à moi 1

Oh! combien de malheurs, de désastres, de crimes! Celui qui fouillerait pour compter les victimes Ces champs tant remués,

Celui-là serait pris d’une frayeur sans bornes En voyant tous ces corps et les figures mornes De ceux qu’ils ont tués !

La terre sous nos pas frémirait indignée Rien qu’à voir tout le sang dont elle est imprégnée, Et les sillons tremblants,

Ebranlant à la fois des monceaux de décombre, S’ouvriraient pour vomir les cadavres sans nombre Qui dorment dans ses flancs !

Lui-même, le vieux roi, pâlirait d’épouvante, Si la foule des morts, un seul instant vivante, Défilait à ses yeux !

Peut-être du remords suivant la sombre trace A ce hideux aspect voudrait-il crier grâce Au puissant roi des cieux I

Le monde, enfin ému, regarde et se demande Si Dieu peut consacrer cette gloire allemande !

— Nos ennemis, lassés,

De l’or qu’ils ont pillé comptent les folles sommes, Et, prenant en pitié la misère où nous sommes, Répètent : C’est assez !

Et Paris se révolte! Une bande insensée Achève un attentat qui confond la pensée I Et le peuple en courroux Aux yeux de l’étranger rugit et se déchaîne, Semblable au prisonnier qui, secouant sa chaîne, Lutte sous les verroux !

LES PARRICIDES

Est-ce donc le moment des discordes civiles?

Est-ce donc le moment de jeter en nos villes La torche et le poignard ?

Est-ce donc le moment de rallumer la flamme En sortant d’applaudir les phrases que déclame Un pitre montagnard ?

O honte ! Il nous manquait pour emplir le calice Qu’un parti sans pudeur se montrât le complice Des projets du Germain !

Il fallait que la Prusse un jour justifiée A la France qui meurt par nous sacrifiée Osât prêter sa main !’

Mais vous, qui réveillez les haines endormies, Vous n’avez donc pas vu des hordes ennemies Les sourires moqueurs ?

À la patrie en deuil portez le coup suprême I Rougissant de ses fils elle ne peut pas même Maudire ses vainqueurs !

Avril 1871.

LA GUERRE CIVILE

Quand de son froid sommeil le cadavre repose,

Il appartient aux vers. — La chair se décompose Alors que d’une tombe elle a franchi le seuil.

— La France reposait. — Cherchant une pâture, Les partis se sont dit : Fouillons la pourriture Que l’Empire laissa dans ce vaste cercueil !

Alors ils ont jeté leur masque de prudence,

Fouillant dans ses bas-fonds le peuple en décadence, Ils ont livré ce peuple à leurs ambitions ;

Ils ont tout déchaîné, l’orgueil, le fanatisme,

Ils ont fait un appel au stupide égoïsme,

Qui sert, aveugle et sourd, toutes les passions:

« Ouvrier, la misère engendre la révolte !

» — Lève-toi, paysan, ou crains pour ta récolte!

» — Bourgeois, la liberté va troubler ton repos !

» — Debout, les travailleurs ! on retient le salaire ! » — Laboureurs, en avant ! les rouges en colère » Vont partager le sol et doubler vos impôts ! »

LA GUERRE CIVILE

Ainsi, creusant l’abîme et soufflant la discorde, Des partis, tous rivaux, l’impitoyable borde S’agite en même temps, se heurte avec effort. Partout un cri s’élève, un drapeau se déploie.

— Un pied dans le tombeau, qui réclame sa proie, La France voit ses fils qui vont hâter sa mort.

Que d’ignobles désirs, de passions malsaines 1 O France, que ta perte a suscité de haines !

Vois dans l’ombre où tu meurs briller ces yeux hagards... Ta douleur les excite , un lâche espoir attise Ce feu toujours brûlant d’ardente convoitise Qui s’allume pour toi dans leurs sombres regards.

Ils s’arment... Crois-tu donc qu’ils veulent te défendre ? Ils vont se déchirer ! — Le sang qu'ils vont répandre Pour venger ton honneur ne sera point versé... — Meurs ! avant de les voir sur ta couche sanglante. N’entends point ces chacals, troupe avide et hurlante, Se disputer ton corps qu’une hyène a laissé !

LA GUERRE CIVILE

Ils viennent... — La fureur se lit dans leurs yeux fauves. — Les vautours affamés, allongeant leurs cous chauves, Les loups, flairant le sol, les sinistres corbeaux,

Et tous les vils troupeaux que le carnage amène,

Sont moins affreux encor que cette foule humaine, Achevant de ses mains sa patrie en lambeaux !

11 me semble les voir, accablés de morsures,

Se pencher tour-à-tour pour compter ses blessures.... Et se battre... Et près d’elle en grondant s’accroupir.... Il me semble les voir, divisant leur cohorte Partager, haletants, les débris de la morte Qui les maudissait tous à son dernier soupir !

« — Du moins, elle est à nous, puisqu’il faut qu’elle meure,» Ont-ils dit. — Pleins de rage ils ont avancé l’heure Sans même du vainqueur attendre le départ....

Les chacals ont hurlé sur le bord de la fosse Sans voir que l’Allemand, cette hyène féroce,

Pouvait un jour venir redemander sa part....

LA GUERRE CIVILE

L’ennemi triomphait ; la guerre était finie :

On pouvait conquérir la France à l’agonie,

On pouvait déchirer ce cadavre encor chaud !

— Ils se sont approchés, communeux, royalistes, De la proscription rouvrant les longues listes, Pressant la fusillade en brûlant l'échafaud 1

Voyez-vous leurs drapeaux qui dominent la flamme? L’un s’en va, déployant l’éternel oriflamme,

Ce linceul que mille ans d’esclavage ont souillé ; L’autre, ivre et brandissant d’une main chancelante Le bâton qui soutient la guenille sanglante,

Vil haillon que déjà tant de sang a mouillé !

Jetez ces étendards ramassés dans la boue !

Laissez-là ces chiffons dont la bise se joue!

De quel peuple êtes-vous, pour avoir des drapeaux ? Lorsque la France meurt vous sortez des ténèbres ! Vous arrivez, pareils à ces voleurs funèbres Qui cherchent les bijoux restés dans les tombeaux !

LA GUERRE CIVILE

Ah ! tremblez, insensés qui voulez un royaume ! Tremblez de voir dans l’ombre un regard de fantôme Etinceler sanglant comme un astre obscurci....

Et qu’un spectre, arrêtant votre clameur farouche, Ne dise en se levant de sa lugubre couche :

« Bandits profanateurs, que cherchez-vous ici ? »

N’avez-vous donc point peur que ce spectre livide Ne se dresse, et debout sur une tombe vide Ne montre le poignard arraché de son sein ?

Ce peuple est-il bien mort? — Craignez qu’il no se venge Et que son bras puissant n’écrase dans la fange Le meurtrier vaincu, le vainqueur assassin !

Ne sentez-vous donc point que la France respire Qu’elle ne peut servir de pâture au vampire, Que bientôt sa colère élèvera la voix,

Et que dans sa faiblesse il reste assez de force Pour écarter au loin, comme elle fit du Corse, Tous ces chacals maudits qui hurlent à la fois ?

Mai 1871.

LE DICTATEUR

Il est un homme jeune encore A l’âme ardente, au cœur altier, Dont la voix vibrante et sonore Fit tressaillir un peuple entier.

Son appel vengeur de l’insulte Vint retentir dans le tumulte Aux accents du cuivre pareil ; Au bruit de cette voix puissante, La France émue et frémissante Se réveilla d’un long sommeil.

Grande et sévère était sa tâche !

Il crut un instant l’accomplir.

L’ennemi, bravé sans relâche, Voyait son étoile pâlir....

Interrompant un cri de joie,

Il craignit de rendre sa proie A ce tribun audacieux,

Qui, suivant une route étrange, Ainsi que le divin archange Semblait nous arriver des cieux !

Hélas ! de sa noble chimère Rien à présent n’a survécu ;

Avant un réveil éphémère,

Ce peuple était déjà vaincu...

— Ah ! du milieu de nos souffrances.

N’accusons point ses espérances....

N’en avions-nous point notre part?

Si, de sa parole féconde,

Il ne souleva point le monde,

C’est qu’il était déjà trop tard !

LE DICTATEUR

Abandonnons plutôt les haines Qui nous divisent aujourd’hui !

Laissons nos rancunes malsaines, Régénérons-nous avec lui 1 Pleurons l’illusion perdue,

La France à la force vendue,

Nos hameaux pillés, envahis ; Plaignons ce cœur plein de jeunesse, Traînant le poids de sa tristesse Loin de son malheureux pays !

Que ceux dont les voix mensongères Ont ailleurs des mots séduisants, Mêlent des jugements sévères A leurs propos de courtisans !

Qu’on l’insulte encore, qu’on nie L’éclat même de son génie....

N’est-il pas enfin abattu?

Moi j’honore ceux qu’on réprouve Lorsque c’est en eux que l’on trouve Le talent, l’honneur, la vertu 1

Auprès du vieillard vénérable A qui le pajs s’est lié,

Je place l’homme infatigable Injustement calomnié....

En face d’un peuple qui saigne, N’écoutons point ce qu’on enseigne Dans les écoles des partis;

Libres de leur triste démence, Respectons la douleur immense De tant d’espoirs anéantis !

La terre où naissent de tels hommes Malgré tout ne doit point périr !

Au fond de l’abîme où nous sommes, Recueillons-nous pour les chérir, Devant la France encor meurtrie,

Le saint amour de la patrie Doit nous unir et nous calmer... — L’étranger compte ses victoires....

Sachons au moins compter nos gloires, Et les défendre, et les aimer !

LE DICTATEUR

Il ne faut point que le génie Soit le jouet des factions,

Souvent ceux que l’on calomnie Sont la grandeur des nations.

Honte et malheur à cette foule Qui lorsqu’une gloire s’écroule Accourt pour la mettre en lambeaux, Et dans sa sauvage folie,

La ronge après l’avoir salie Comme un vol d’avides corbeaux !

La justice est-elle un vain rêve Pour ceux que l’orage a courbés ?

Justice au pouvoir qui se lève,

Mais justice aux pouvoirs tombés !

Seule l’iniquité se lasse !

Si la chute est honteuse et basse L’homme juste doit la flétrir ;

Mais quand la chute est noble et belle, L’honnête homme doit auprès d’elle S’incliner et se découvrir.

Il n’est tombé qu’avec la France En essayant de la sauver 1 —

Si l’instant de la délivrance Ne devait jamais arriver,

Nous savons où le mal remonte !

Que les auteurs de tant de honte En portent la charge en tout lieu 1 Il n’a point brisé notre chaîne,

Mais il n’avait qu’une âme humaine, Il eût fallu la main de Dieu !

Est-ce à la force, est-ce à l’intrigue Qu’il dût un pouvoir passager?

Celui que l’on nomma prodigue Ne le fût point pour l’étranger !

L’ennemi souillait sa patrie....

A la France pâle et flétrie Pouvait-il rendre le bonheur ?

Calcule-t-on, quand l’heure presse ?

Avant d’épargner sa richesse Il fallait sauver son honneur !

LE DICTATEUR

Mais l’avenir est le seul juge Qui doive absoudre les héros !

L’histoire est l’immortel refuge Où la gloire luit en repos !

Jusques-là, gardez le silence,

Vous dont l’ambition n’encense Que pour injurier demain. — Votre fureur en vain persiste Contre cet homme calme et triste Qui vous regarde avec dédain....

Un mot de lui pourrait confondre Les mensonges des faux censeurs Il ne daigne point leur répondre Qu’a-t-il besoin de défenseurs ? — Leurs rancunes coalisées A ses illusions brisées N’ajoutent qu’un mépris amer.

Au navire enfoui sous l’onde Qu'importe le flot noir qui gronde Et se heurte au bord de la mer ?

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