‹ Le livre des ruinesChapitre 20 sur 27 · AVANT LA CHUTE DE LA COLONNE · texte numérisé non relu

AVANT LA CHUTE DE LA COLONNE

Que disais-tu quand ta légende S’éteignit dans un rire amer, Et lorsque l’armée allemande T’entoura d’un cercle de fer?

Devant ces troupes ennemies Dont tu foulas aux pieds les rois, Tes ardeurs longtemps endormies Ont dû s’éveiller à la fois

Tes lèvres ont tremblé pour dire :

O France, où donc sont tes soutiens ? — Ton bras s’est levé pour maudire La triste mollesse des tiens !

De ta gloire la sombre trace S’effaçait au bruit du canon....

Ah ! c’était assez de ta race Pour ternir l’éclat de ton nom !

Digtttzedtiy

Juin 1871.

Prends Ion vol, 6 mon aigle, et secouant tes ailes....

Oui, l’âme que la vie enchaîne sur le sol,

En regardant le ciel voudrait prendre son vol

Elle voudrait partir pour le lointain espace Où seul l’aigle vainqueur monte, s’élève et passe, Où le nuage d’or que l’on fixe en rêvant S’éloigne avec lenteur, emporté par le vent

Que dis-je! une autre ardeur l'excite, la dévore :

Elle voudrait voler plus loin, plus loin encore,

Plus loin que le nuage égaré dans l’azur,

Plus loin que l’aigle altier, point noir dans le ciel pur ! Elle voudrait voler, invisible, ignorée,

Sans laisser une trace à la plaine éthérée,

Sans former dans les cieux les plus vagues sillons, Jusqu’aux lieux où les cris des sanglants bataillons,

Où les voix des partis, dans le vide perdues,

Ne troublèrent jamais les calmes étendues

Loin de cet air terrestre, encor tout imprégné De la vapeur de sang qui longtemps l’a baigné,

Elle fuirait, laissant tout vain bruit de tonnerre,

Et les foudres du ciel et celles de la terre.

Bientôt les sons navrants qui s’élèvent là-bas Eteindraient par degrés leurs rumeurs de combats. Le canon meurtrier qui rugit et qui gronde N’aurait plus alentour de voix qui lui réponde,

Et la vague sonore, arrivant lentement,

Ne lui jetterait plus qu’un long gémissement;

Tel un flot sur la rive où s’épaissit la brume

A peine laisse voir un blanc flocon d’écume

Et pendant son voyage au pays de l'éther,

Pendant qu’un bruit semblable aux bruits sourds de la mer Viendrait, doux et léger, s’apaiser autour d’elle,

Nul ne la verrait fuir, passagère hirondelle !

Nul ne la verrait fuir, et, suivant son essor, Elle irait, en rêvant à ces étoiles d’or Que la main du Seigneur sema dans l’étendue Et dont le faible éclat grandirait à sa vue. — Nul ne la verrait fuir, dans cette immensité. Elle, loin de ce monde en tous sens agité, Laissant mugir sans frein sa colère orageuse, Elle fuirait encor, pauvre âme voyageuse.... —

Elle fuirait encore, et d’un vol continu Elle atteindrait ces lieux d’où rien n’est revenu; Et franchissant l’espace où l'infini commence, Elle fuirait toujours, dans un morne silence 1

Enfin, touchant le but d’un voyage lointain, L’âme, oubliant l’exil, s'arrêterait soudain....

Où donc ? — Quel est ce but de splendeur immortelle ? Ce but qu'elle poursuit, l’âme le connaît-elle? —

Non. Jamais être humain aussi loin ne vola,

Mais peut-être une voix dirait-elle : C’est là !

C’est pour chercher les cieux , pour les trouver, que l’âme Voudrait pouvoir s’enfuir sur des ailes de flamme !

Le ciel est son aimant ; elle y revient toujours.

Ainsi le souvenir remonte aux anciens jours,

L’eau cherche un océan, l’aigle un rocher sauvage,

Et le proscrit retourne à son premier rivage

Ainsi le prisonnier, par le rêve agité,

Au fond du noir cachot songe à la liberté ;

Son esprit, tourmenté d’une vision folle,

Se recueille un instant, puis s’élève et s’envole.

Bientôt des bois touffus, des champs couverts de fleurs Viennent charmer ses yeux, qu'ont voilés bien des pleurs !

H suit avec bonheur ces enivrants mirages,

Il parcourt ces forêts, erre sous leurs ombrages, Contemple, souriant, ce tableau bien aimé Et se livre aux parfums de cet air embaumé....

La douce illusion domine sa pensée,

L’image à ses regards sans cesse retracée

Agrandit lentement son magique horizon

Il se lève.... et se heurte au mur de sa prison!

Hélas ! quand cet élan qui souvent nous entraîne Nous a fait oublier le poids de notre chaîne, Quand l’âme, aigle captif, va traverser les airs, *

Soudain elle s’arrête et sent qu'elle a des fers

Elle se dit alors, en retombant meurtrie :

Pourquoi vouloir voler vers cette autre patrie? Pourquoi vouloir ouvrir cet asile inconnu?

Le ciel n’est pas à moi, le jour n’est pas venu ! L’âme qui toujours songe est une âme inféconde. L’âme a sa mission, qui s’arrête en ce monde.

Le Seigneur ici-bas ne la mit pas en vain, Ainsi qu'un naufragé sur un rocher lointain; Un lien plus puissant rattache à notre terre L’âme, ce feu divin, cet immense mystère !

Non, non I Elle n’est point cet aigle audacieux Qui s’envole et se perd dans l’infini des cieux Et voit avec dédain l’éphémère domaine

Où s’agite un instant notre raison humaine

L’aigle sur les grands monts plane majestueux ; Rochers, gorges, ravins, torrents impétueux, Sommets au front blanchi d’une neige éternelle Fixent sans la troubler son ardente prunelle ;

Aux bruits de l’avalanche, aux plaintes du torrent.

L’aigle vole en silence et passe indifférent

Mais l’âme ! A l’heure même où des rêves sublimes L’appellent à la fois vers de plus hautes cimes, Lorsqu'elle fuit le monde et ses regrets amers Et se fie à son aile en oubliant ses fers,

A l’heure où s’adoucit leur douloureuse étreinte, Un sentiment nouveau vient la remplir de crainte.

De toute profondeur un fantôme surgit.

Le terre à ses regards se creuse, s’élargit,

Et plus son vol est sûr, plus sa course est rapide, Plus le gouffre est profond, plus affreux est le vide 1

En ce gouffre béant, sombre et vaste chaos,

Le flot des passions s’ébranle sans repos.

Le3 courants opposés de leurs ondes brûlantes Roulent de noirs débris sur des vagues sanglantes.... Rien n’arrête leur cours, et le fleuve maudit Rugif avec fracas, hurle, gronde, bondit,

Et parmi ses flots lourds, d’où s'échappent des râles, Passent des corps meurtris et des figures pâles.

On les voit s’avancer ; le sauvage courant

Les chasse dans l’abîme où s’endort le torrent

Et l’onde se referme Et l ame épouvantée

Voit tournoyer sur eux l’écume ensanglantée, Pendant que d’autres corps dans l’impur tourbillon Creusent en s’approchant leur rougeâtre sillon 1

Alors, l’âme, à l’aspect d’un monde entier qui souffre, Laisse là son beau ciel pour contempler ce gouffre. Avec ces malheureux sous la vague endormis,

Elle a cru distinguer des visages amis

Bientôt elle descend, se penche vers l’abîme Et regarde en pleurant rouler chaque victime.

Car toujours ce tableau sombre et fascinateur L’appelle et la poursuit, l’attire et lui fait peur !

L’âme ne rêve plus; elle revient sur terre

Quoi 1 rêver quand le monde est un vaste cratère, Quand des flots bouillonnants débordent sous nos yeux Et semblent se lever pour menacer les cieux 1 Rêver, rêver toujours ! Et la clameur terrible La suit et l’épouvante en sa course invisible 1 Et dans la folle ardeur qui vient le dévorer,

Tout un peuple s’acharne à s'entre-déchirer!

Rêver, et des partis la fureur sanguinaire S’accouple pour vomir la horde incendiaire Qui, produit monstrueux de cent germes divers,

En nous déshonorant fait honte à l’univers.....

Rêver, voir un espace où l’esprit seul s’élance, Se faire un idéal qu’on adore en silence,

Alors qu’un choc brutal et toujours répété

Nous rappelle sans cesse à la réalité

Rêver ! Suivre une étoile, un reflet, un nuage ! Et le fleuve du mal roule, brise, ravage,

Et tout va s’écrouler, et le fleuve assassin S’ouvre pour recevoir des corps morts dans son Rêver ! Et l’éclair luit, et la flamme pétille !

Et nous voyons tomber des frères qu’on fusille, Et parfois l’innocent au supplice conduit Est immolé pendant que le coupable fuit !

Rêver, rester songeur, contempler impassible Ce spectable hideux, ami, c’est impossible!

Un jour viendra peut-être où le monde inconnu Attirera mes yeux..... Ce jour n’est pas venu!

Juillet i871.

UN CITOYEN

Le vainqueur était las... En attendant la trêve Il pillait froidement nos hameaux dépeuplés.

La France au désespoir et sortant d’un long rêve Comptait ses enfants accablés...

Sa voix qui s’élevait déchirante, éperdue,

Des peuples aveuglés n’était pas entendue,

On insultait à sa douleur ;

Les nations riaient de leur rire barbare,

Paisibles spectateurs les rois trouvaient bizarre De voir le peuple fort courbé par le malheur.

« Ai-je songé, » disait la France,

» Est-ce en moi qu’ autrefois le faible avait recours ?

» Quoi ! Nul ne me répond? Rien que l’indifférence » Chez ceux dont l’infortune implorait mon secours ?

» Ont-ils donc oublié qu’au temps de leur misère » Mon sang trop généreux a fécondé la terre

» Pour venger leurs droits méconnus ?

» Pourquoi donc, maintenant, suis-je seule à combattre? » Pourquoi sont-ils muets ? Laisseront-ils abattre » Le bras qui les a soutenus ? »

Et l’on était joyeux de voir ce grand désastre ;

Les uns laissaient tomber un sourire insolent,

Les autres s’inclinaient devant le nouvel astre Qui brillait d’un éclat sanglant....

La Prusse rayonnait... Des alliés serviles Accouraient à sa voix pour jeter dans nos villes La bombe et le pétrole en feu ;

Les neutres, attirés par ces tableaux infâmes Venaient en curieux pour voir jusqu’où les flammes Pouvaient monter dans le ciel bleu....

UN CITOYEN

L’Allemand s’arrêtait, le pied sur sa conquête, Mais il restait debout, railleur et menaçant.

La discorde déjà, cette hydre à triple tête, Semblait surgir d’un sol tout imprégné de sang ; Ajoutant la révolte aux maux de la patrie,

Les partis remuaient ; leur sauvage furie

Des vainqueurs servait le dessein ; —

Sans regards, sans pitié pour sa douleur amère, Monstres formés à peine, ils dévoraient leur mère, Et leurs dents lui rongeaient le sein !

Chaque nouveau malheur brisait un des obstacles Qui se dressaient naguère entre eux et le pouvoir. Tout les encourageait ; les plus navrants spectacles En mesurant l’abîme augmentaient leur espoir..... Leur convoitise aveugle éclatait sous leur rage ; Avant de s’engloutir dans un commun naufrage,

Ils allaient s’entre-déchirer....

Les haillons blancs heurtaient les loques écarlates.... Ils s’arrachaient leur proie ainsi que des pirates Sur un vaisseau prêt à sombrer

Le malheureux navire errait à l’aventure,

La vague bondissait, la mer semblait s’ouvrir.

— Aux yeux de l’étranger qui lui jetait l’injure,

La pauvre France allait mourir.

Bonaparte, vengé de ses grandeurs déchues,

Ricanait. — L’Allemand, ouvrant ses mains crochues, Réclamait à grands cris son premier milliard ;

On eût dit le Vandale aux derniers jours de Rome !

Il eût fallu Dieu même ! — On ne trouva qu’un homme. Et cet homme était un vieillard.

Il osa prendre en main les destins de la France,

Il porta ce fardeau sans plier sous le faix,

Il tenta de combler l’abîme de souffrance,

De soulager les maux que d’autres avaient faits.

Lui, le grand citoyen, le vieillard vénérable,

Il accepta sans crainte un pouvoir misérable,

Il n’eut point peur de se flétrir !

— La France espère en lui. S’il ne l’a point sauvée, S’il ne la revoit point telle qu’il l’a rêvée,

Il sut l’empêcher de périr.

UN CITOYEN

— Il faut bien une proie aux loups de la montagne Quand ils vont, affamés, s’abattre sur nos champs ! — S’il ne pût arrêter les soudards d’Allemagne,

Il nous rendit l’espoir, qui marche avec le temps.

Sa main sut désarmer le courroux populaire ;

Des partis acharnés la fureur sanguinaire Fit place à sa froide raison. —

Honneur au citoyen qui les calme ou les dompte ! Honneur à ce vieillard, qui du sein de la honte Nous montre un nouvel horizon 1

GRACE

Je sais que leur rage homicide Autour d’eux n’a rien épargné ;

Je sais que le sol est humide Du sang français qui l’a baigné.

Marquant leur passage funeste,

La ruine lugubre atteste Le souvenir de leur fureur ;

S’il échappait à nos mémoires,

Ces débris, ces murailles noires Sont là pour nous frapper d’horreur.

A l’heure où la France impuissante Livrait l’Alsace à l’étranger,

Déjà leur foule menaçante Lui créait un nouveau danger. — Montrant du doigt ses flétrissures, Ils ont ravivé ses blessures En de plus douloureux combats,

Et riant de ses saintes larmes,

Ils ont tourné ses propres armes Contre ses malheureux soldats....

Après la funèbre campagne Dont un vainqueur indigne est fier,

Ils n’ont laissé qu’à l’Allemagne La paix, qui nous coûta si cher !

Quand flambaient leurs bûchers infâmes, Un monarque, aux clartés des flammes Se reposait, victorieux;

De loin son orgueilleuse armée

Voyait s’élever la fumée

Que le vent chassait dans les cieux !

GRACE

Il jouissait de ses victoires,

Il regardait en spectateur Se ruer sur nos vieilles gloires Cet ouragan dévastateur....

Atteints d’une folie étrange,

Des Français traînaient dans la fange Ce que la France aime à bénir,

Et non contents de leurs défaites.

Insultaient dans leurs tristes fêtes Tout noble ou brillant souvenir !

Le culte des grandeurs passées À leur voix s’écroulait partout, Devant leurs traces dispersées La honte seule était debout ! — Ils n’ont rien respecté, pas même Ce bronze, gigantesque emblème De celui qui fut un géant ; — Ainsi leur impuissance avide De tous côtés creusait le vide Et n’y plaçait que le néant.

Sans force pour tout reconstruire, Ils ont voulu tout renverser 1 Ils ne s’occupaient qu’à détruire, Leurs bras ne pouvaient se lasser.

Niant le Dieu qui nous contemple, Ils ont porté jusqu’à son temple Leurs lâches profanations ;

Ils ont mis le crime au pinacle,

Ils nous ont offerts en spectacle Au scandale des nations !

GRACE

Devant tant de forfaits mon âme est confondue ;

Tant d’horreurs à la fois glacent le cœur humain....

Et pourtant, si ma voix pouvait être entendue De celui qui tiendra leur salut dans sa main,

Je lui dirais encore, au nom de cette France,

De ce pays brisé, mais toujours généreux :

« Même envers les bourreaux Dieu permet la clémence, » Serez-vous sans pitié pour eux ? »

On n’en eut point pour nous.... Qu’importe ! Prenez garde Qu’un inflexible arrêt n’absolve l’étranger.

Pour chasser le Germain qui rit et nous regarde,

Il faut nous réunir et non pas nous venger. —

Montrez aux conquérants dont la haine implacable Profita de nos maux et de notre abandon,

Qu’on peut être vainqueur sans être impitoyable,

Que la gloire est dans le pardon !

Et puis, parmi le nombre, il existait, sans doute,

Des hommes vertueux par leurs rêves trompés....

Ils ont pris sans la voir une fatale route....

Ils n’étaient point cruels, faut-il qu’ils soient frappés? Aux cris des orphelins, qu’auriez- vous à répondre Si d’un juste vos mains se reprochaient le sang? Pardonnez : la pitié ne craint pas de confondre Le coupable avec l’innocent !

Il en est qui, troublés par quelque fausse alerte,

Ont vu dans les brouillards de leurs cerveaux rêveurs Le salut de la France où nous voyions sa perte,

Et, tout en la perdant, se sont cru des sauveurs ; Voyant la vérité menaçante apparaître,

Ils se sont arrêtés, confus et repentants....

Sur le bord de l’abîme ils ont gémi, peut-être,

Quand il n’était déjà plus temps.

Aux yeux de l’Eternel le repentir d’une heure Efface, nous dit-on, vingt ans d’iniquité;

GRACE

D’un élan généreux le souvenir demeure.

Par un beau dévouement le crime est racheté ;

Et lorsque, sur la fin d’une noble carrière,

Un citoyen s’égare et succombe à son tour, Oublieriez-vous l’honneur d’une existence entière Pour cet égarement d’un jour ?

Combien d’esprits brillants, de jeunesses ardentes, Précédant le progrès, ce feu toujours errant.

Ont dirigé trop loin leurs courses imprudentes Et sans songer au gouffre ont suivi le torrent?

Combien de grands vieillards, — cet âge rêve encore, — Loin du but de leur vie ont pensé l’entrevoir, S’épuisant à chercher les clartés de l’aurore A travers les ombres du soirl

Combien de malheureux, sans haine et sans colère. Se sont vus, mais trop tard, entraînés sur leurs pas ! Combien furent poussés par l’aveugle misère,

Qui réclame toujours et ne raisonne pas!

Combien de travailleurs, perdant enfin courage, Ne pouvant secourir leur famille sans pain,

Sont allés, éperdus, se jeter dans l’orage Pour ne point voir le lendemain !

Grâce pour leurs erreurs 1 Le pardon qu’on accorde En remords déchirants ne se change jamais.

Le glaive du vainqueur, c’est la miséricorde ;

Il désarme la haine et prépare à la paix.

Oublions, oublions ! De plus saintes vengeances Demandent, sans espoir, un commun souvenir.... Unissons nos efforts et nos intelligences Pour les combats de l’avenir !

Septembre 1871.

LE MONUMENT DE METZ (1)

Frères, pourquoi ce deuil, pourquoi ce glas funèbre, Ces pleurs entrecoupés, ces murs tendus de noir?

Est-ce le jour des morts que votre foi célèbre ?

Les morts n’exigent point ce sombre désespoir ;

Ils sont heureux au ciel : ils ont une patrie !

Pourvu que pour leur âme une âme songe et prie,

(1) Élevé à la mémoire des soldats Français morts des suites du siège.

Leur corps repose en paix dans la nuit du cercueil

Mais un cri de vengeance a traversé la foule

Sur un géant de bronze un crêpe se déroule

Frères, est-ce des morts que vous portez le deuil ?

Non. — Ce deuil déchirant, c'est le deuil de la France, Et, du séjour de gloire où montent les élus,

Ceux qui sont morts pour elle ont plaint votre souffrance. Ils ont une patrie.... et vous n’en avez plus! —

Ils suivent, eux aussi, la lugubre bannière Qui dirige, à travers la cité prisonnière,

Le peuple au monument qu’il a dressé pour eux ;

Ils ont le souvenir de la noble captive

Dont la voix les invoque, en s’élevant, plaintive,

Pour regretter encore un pays malheureux.

Comment l'oublieraient-ils, eux qui l’ont défendue,

Eux qui dans leur misère entendaient ses soupirs? — N’est-ce pas pour l’honneur de la cité vendue Qu’ils ont baigné ses champs de leur sang de martyrs ? — Aussi le temple sombre étoilé par les cierges Résonne sourdement lorsque les jeunes vierges

LE MONUMENT DE METZ

Pour ses défenseurs morts vont prier à genoux ;

Du haut de ses beffrois l’airain triste et sonore Gronde en tintant le glas des frères qu’elle honore, Des héros inconnus qu’elle pleure avec nous.

O morts, ne quittez point vos tombes recouvertes Quand les cloches de Metz gémiront dans les tours ! Hélas ! pour l’étranger ses portes sont ouvertes : Maintenant le nid d’aigle abrite les vautours !

En la voyant ainsi qui peut la reconnaître ?

A l’abri de ses forts l’ennemi règne en maître,

Et le sol indigné retentit sous ses pas

En vain la noble ville attend sa délivrance,

En vain ses longs regards se tournent vers la France, La France reste morne et ne lui répond pas!....

L’Allemand, fou d’orgueil, voyait plus qu’une proie Dans la riche cité qui devient un tombeau !

Gorgé d’or, enivré de vengeance et de joie,

De la France brisée il voulut un lambeau !

A quoi servirait donc aux conquérants avides D’avoir semé partout des cadavres livides,

D’avoir été cruels, d’avoir été vainqueurs,

Si, pour éterniser la gloire de leurs armes,

Un bruit toujours croissant de sanglots et de larmes Ne devait pas les suivre et réjouir leurs cœurs? —

Ah ! qu’elle était riante aux jours de sa puissance, Metz, la vierge guerrière au front calme et serein ! Alors nous pouvions tous, sans quitter notre France, Fouler d’un pas heureux le noble sol lorrain ;

Quand, chassant des brouillards la vapeur indécise,

Le soleil du matin nous la montrait, assise Sur des bords enchantés, dans un site charmant, Comme nous l’admirions, qu'elle nous semblait belle ! En passant à ses pieds la paisible Moselle Reflétait son image et coulait lentement.

Qu’elle était belle, aussi, lorsqu’au temps des batailles Elle se dressait flère au sein de ses remparts !

Un nuage de poudre entourait ses murailles,

Pendant que le canon grondait de toutes parts.

Les soldats ennemis, comme une mer vivante, Heurtant de nos soldats la ceinture mouvante,

LE MONUMENT DE METZ

Essayaient, mais en vain, d’ébranler son repos ;

Elle les contemplait, victorieuse et calme,

Et sur ses hauts clochers flottaient comme une palme Les plis majestueux de ses libres drapeaux !

Malheur! Il s’est enfui, ce passé plein de gloire ; Metz a perdu sa joie et sa mâle beauté.

L’étranger qu’éblouit l’éclat de sa victoire Promène son orgueil dans la vieille cité.

Une sombre douleur l’absorbe toute entière. —

Des grands jours d’autrefois, dont elle était si fière, Il ne lui reste rien qu’un poignant souvenir....

Et puis.... ce monument d'immortelle hécatombe Qui garde dans ses flancs, muette et vaste tombe, Les regrets du passé, l’espoir de l’avenir!

Aujourd’hui ses enfants vont prier pour nos frères, Héros braves comme elle et comme elle trahis ! Recouvrant ses palais de voiles funéraires,

Elle pleure à la fois les morts et son pays.

Cette pierre si triste, et que rien ne décore,

Qui lève vers le ciel sa tête blanche encore,

Est plus que le tombeau des martyrs de l’honneur ; Elle renferme, hélas ! sinistre mausolée,

L’âme de la cité dont la voix désolée Regrette loin de nous sa gloire et son bonheur !

Mais cette âme est vivante, et cette âme veut vivre !

Et nul vainqueur humain ne peut l’anéantir 1

Aux yeux de ses bourreaux, que leur triomphe enivre,

De sa prison funèbre on la verra sortir.

Un jour l’affreux drapeau qui change en cimetière La ville qui veillait, fidèle, à la frontière,

Cessera de nous dire : Ici règne la mort ! —

Du linceul allemand flottant sur nos décombres,

Le peuple mutilé qui dort sous ses plis sombres Se lèvera soudain, plus puissant et plus fort !

Avant vous, fils de Prusse, on a volé des villes Pour les abandonner aux mains des conquérants ! Plus que l’aveugle élan des bataillons serviles,

La basse trahison fut l’arme des tyrans !

Bien des peuples, cherchant une gloire inféconde, Par leur soif de richesse ont fait trembler le monde ;

LE MONUMENT DE METZ

L’Allemagne copie, et n’a rien inventé —

Ils se sont engloutis dans leur grandeur factice Elle mourra comme eux : l’éternelle justice Efface tôt ou tard l’humaine iniquité.

LE JUGEMENT

Quant us tremor eit futurus, Quando Judex eit venturus, Cuncta stricte discussurus.

(Die* ir«.)

La Vision.

Et je dis, plein d’effroi, dans mon âme troublée : « De ces crimes hideux la mesure est comblée 1 » L’homme vient d’abuser de son rôle infernal ;

» Il n’ira pas plus loin sur la route du mal.

» Quelles horreurs sans nom Dieu pourrait-il permettre? » 11 ne nous reste plus de crimes à commettre ;

» Il n’est pas un forfait que l’homme n’ait osé !

» Meurtre, vol, sacrilège, il a tout épuisé.... »

— Alors vinrent pour moi des visions sans nombre. Je crus voir le ciel bleu couvert d’un voile sombre ; Les astres égarés se heurtèrent, tremblants.

Et laissèrent tomber des rayons tout sanglants ;

La terre vacilla, les sommets s’ébranlèrent,

Sur les villes en feu les palais s’écroulèrent ; Soulevant des linceuls les funèbres lambeaux,

On entendit les os craquer dans les tombeaux.

Dans les rangs agités de la foule vivante,

Bientôt la foule morte apporta l’épouvante

Et moi, saisi de crainte et pliant les genoux,

Je murmurai : Seigneur, ayez pitié de nous !

Le firmament s’ouvrit. Des clartés inconnues D’un éclat sans pareil inondèrent les nues.

LE JUGEMENT

Et quand dans ce chaos tout fut silencieux,

J’entendis une voix qui descendait des cieux :

« Hommes, rassemblez-vous, dit-elle, voici l’heure ! » — Et les morts, au sortir de leurs sombres demeures,

Et les vivants, laissant leur temps inachevé,

Répétèrent tout bas : « Le jour est arrivé ! » — Tout-à-coup, dominant la foule haletante,

Un archange céleste, à la robe éclatante,

Forma dans l’étendue un sillon enflammé ;

Il tenait dans ses mains un grand livre fermé ;

Et la terreur glaça les mortels en délire Quand il ouvrit ce livre où Dieu seul pouvait lire.

La Voix do Dieu.

Au milieu d’un silence étrange et solennel, Retentit dans les deux la voix de l’Eternel.

Hommes, répondez-moi, dit-elle, grave et lente, A cette mer humaine, immobile et tremblante, Qui pleurait son forfait, —

Vous aviez une part dans ma toute-puissance ;

Je vous livrai la terre au jour de sa naissance, Hommes, qu’avez-vous fait ?

LE JUGEMENT

La lumière à ma voix chassa la nuit profonde. Dès-lors ma main cessa de gouverner le monde;

Le monde était à vous.

Votre empire était grand, s’il était éphémère ! Vous aviez le pouvoir de bien ou de mal faire Sans craindre mon courroux.

Mais, pour vous diriger, je vous donnai mon âme ! Votre esprit s’éclaira d’une sublime flamme Que vous puisiez en moi. —

Vous pouviez, plus heureux que toute créature, Guider dans ses élans l’instinct de la nature En observant ma loi.

Ma voix parlait en vous, car de célestes fibres Tressaillaient dans vos cœurs. — Pourtant vous étiez libres D’oublier ma bonté,

Libres d’être inconstants jusqu’à l’ingratitude,

Libres de préférer la basse servitude A votre liberté,

Libres de fuir mes lois, et de les méconnaître Jusqu’à m’abandonner pour vous choisir un maître Orgueilleux et mortel,

Libres jusqu’à nier mon existence même,

Jusqu’à ne proférer qu’au milieu d’un blasphème Le nom de l’Eternel !

Oui, vous pouviez laisser l’erreur et le mensonge Ronger vos cœurs flétris, comme un lierre qui ronge La pierre et le ciment, —

Car l’homme avait une âme, et l’âme vit et pense !

Il savait que plus tard viendrait la récompense Ou bien le châtiment.

Or, maintenant, parlez, vous à qui ma clémence A donné pour un temps cet univers immense Où la mort triomphait,

D’un règne terminé vous allez rendre compte.

Au juste, l’allégresse ; au coupable, la honte! Hommes, qu’avez-vous fait ?

LE JUGEMENT

Pareille au long serpent qui rampe et se déroule, Je vis dans un frisson s’agiter cette foule.

A ces accents divins que le monde entendit,

Elle se tut. Ce fut l’ange qui répondit.

L'ange.

Ils sont muets, Seigneur, et la frayeur domine La race qui, laissant une tâche divine,

Tomba de siècle en siècle au pied d’un même écueil ; Ils ont tenté de croire en leur pouvoir factice ;

Ils ont cru ! — Le mortel fut l’esclave d’un vice,

Ce vice fut l’orgueil.

L’orgueil dès l’origine a corrompu leur âme.

Ils se sont engagés sur une route infâme,

LE JUGEMENT

Et n’écoutant plus rien, dirigés par lui seul,

Ils sont tous devenus coupables ou victimes ; L’enfant semblait jaloux de surpasser les crimes Du père et de l’aïeul

Les uns, bravant partout le Dieu qui les contemple, Ont dit : Le ciel est vide, allons fermer le temple ! — D’autres, aussi pervers, mais moins audacieux.

Ont mutilé tes lois pour en faire un vain rite,

Et sont venus crier la prière hypocrite Qui n’atteint pas les cieux.

— Quand de tout être humain l’orgueil devint le maître, L’or en devint le Dieu. — Criminel, lâche ou traître, On ne reprochait rien au porteur d’un trésor ;

L’or faisait respecter l’âme la plus flétrie ;

Tout, culte, liberté, justice, honneur, pairie,

Se vendait pour de l’or !

Ils ont prostitué leur noble intelligence A leurs hideux projets de haine et de vengeance. Ils ont faussé le vrai pour embellir l’erreur. Effaçant du remords la plus sensible trace,

Ils ont osé tourner contre leur propre race Leur sauvage fureur.

Ils ont de la nature outragé les lois saintes,

Du sang qu’ils ont versé leurs mains sont encor teintes ! — Sous un joug que plus tard la foule secouait,

La foule, ivre et joyeuse, au pillage conduite,

Escortait son tyran, pour le chasser ensuite Alors qu’il échouait.

Puis l’archange se tut, et la voix implacable Dit avec majesté : Qu’on appelle un coupable !

LE JUGEMENT

Le Conquérant.

Et l’on vit s’avancer, pâle et saisi d'effroi,

Drapé dans son linceul, le spectre d’un grand roi A la démarche encore altière.

C’est lui qui, se riant des malédictions,

A fait, en son orgueil, de tant de nations,

Un seul et vaste cimetière.

Combien te fallait-il d’étendue ici-bas,

Dit l’ange au conquérant, pour promener tes pas?

Combien de villes ruinées?

Combien de champs de mort hantés par le corbeau? Tu n’en avais pas tant sous le sol du tombeau Où tu dormis bien des années !

Espérais-tu garder au-delà du cercueil Tous ces biens pour lesquels ton indomptable orgueil Souleva d’affreuses tempêtes ? —

Un écho du passé, des crimes impunis,

Voilà, l’heure venue et les exploits finis,

Ce qui resta de tes conquêtes

Voilà ce qui vécut ! — C’est trop. Dieu ne veut pas Que servant tes desseins même après le trépas,

La gloire enveloppe ta cendre ;

C’est trop qu’un souvenir, qu’un vestige affaibli :

Il mourra comme toi dans l’éternel oubli De l’abîme où tu vas descendre 1

LE JUGEMENT

La terre s’entrouvrit sur un gouffre béant, Et la voix s’écria : Qu'on le jette au néant !

XL,' usurpateur.

La foule s’écarta. De loin je vis paraître Cet homme à l’œil éteint, à la face de traître, Ce monarque vil et sans cœur,

Qui, serrant d’une main sa couronne usurpée, De l’autre avait remis sa ridicule épée A son impérieux vainqueur.

Tremblant il s’arrêtait. — Approche, lui dit l’ange, Toi qui souillas vingt ans un peuple de ta fange

LE JUGEMENT

Pour l’abandonner, impuissant !

Voleur ambitieux, qui voulus un empire Et le quittas, repu, comme fait le vampire Quand il est rassasié de sang !

Tu n’as su que tuer, tu n’as point su combattre !

Un coup de la fortune a suffi pour abattre Ton courage de spadassin ;

Car tu n’étais point fait à ces luttes immenses Où les rois criminels vont heurter leurs démences, Tu n’étais qu’un lâche assassin !

Tu redoutais l’éclat de l’arène guerrière.

Tu ne savais, tyran, que vaincre par derrière,

Loin du danger et loin du bruit....

Au soldat qui sans crainte à frapper s’habitue Ne préférais-tu pas le complice qui tue Dans l’ombre, au milieu de la nuit?

La voix redescendit, imposante et sonore :

Qu’on le jette au néant! répéta-t-elle encore.

LE JUGEMENT

Lo ministre.

Celui qui vint après fut un homme d’Etat ;

Ses mains avaient trempé dans l’infâme attentat Dont l’auteur l’avait fait ministre.

— Avidités sans frein, sourdes ambitions,

Tous les hideux reflets de viles passions Souillaient son visage sinistre.

Toi, courbe ton front vil, reprit l’ange indigné. Tu n’étais qu’un esclave avide et résigné,

Appuyé sur d’autres esclaves.

Que t’importait qu’aux pieds d’un trône avilissant Tout un peuple outragé bouillonnât menaçant Comme un torrent d’ardentes laves ?

Que t’importait qu’un jour sa fureur éclatât?

Ne possédais-tu point les coffres de l'Etat,

Où tu pouvais fouiller sans cesse?

Que t’importaient, voleur, les peuples et leurs cris ? Le monde complaisant t’offrait assez d’abris Pour aller cacher ta richesse.

Tu te disais : « Plus tard, quand viendra le danger, » Il sera temps de fuir ; on trouve à l’étranger » Des retraites inviolables.

» Quand le peuple en courroux demandera du sang, » Il saura bien sans moi trouver quelque innocent » Qui paiera pour tous les coupables ! »

C’était pour la fortune et non pour la grandeur Que, malgré les affronts, tu rampais sans pudeur. —

LE JUGEMENT

Si tu bravais tant de colères.

C’est que tu savais bien, ministre aux doigts crochus, Te consoler enfin de tes pouvoirs déchus,

En comptant d’ignobles salaires 1

Et tu volais toujours ! Tous t’apportaient du gain : L’ouvrier, travaillant pour un morceau de pain. L’homme des champs creusant la terre ; — Le riche généreux, l’avare cousu d’or Dérobaient un écu pour toi dans leur trésor,

Ou l’arrachaient à la misère.

Le prix de tout travail, le fruit de tout effort Revenaient sans relâche emplir ton coffre-fort, Et dans la soif qui te dévore,

Tu regardais en vain ces monceaux entassés, En vain tu les palpais; ce n'était pas assez ! Avare ! — Il t'en fallait encore !

Le coupable attendait, morne et silencieux.

Qu’on le jette au néant! dit la voix dans les deux.

LE JUGEMENT

Le juge.

Puis vint le magistrat, du ministre complice,

Qui servait l’oppresseur en vendant la justice, Qui, bravant les plus saints devoirs,

A la plainte du faible opposait le silence,

Et qui dans tous les temps fit pencher la balance Du côté de tous les pouvoirs.

Et l’ange s’écria : Honte à ce juge infâme Soumis et complaisant devant ceux qu’on acclame,

Inflexible envers le malheur !

Honte, honte sur toi, dont l'unique science Consistait à fausser honneur et conscience Dans l’espoir de quelque faveur !

Pour décréter l’exil, pour préparer des chaînes. Avais-tu ton pareil ? — Pour toi les lois humaines N’étaient qu’un immense arsenal Où, voulant achever la faiblesse égorgée,

La haine des puissants trouvait toute forgée L’arme du magistrat vénal.

Avec un mot du maître, un regard, un sourire, On t’eût fait tour à tour acquitter ou proscrire, Tuer, flétrir, emprisonner,

Dieu même n’eût passé qu’après le ministère ! — C’est par toi, si Jésus fût revenu sur terre, Qu’Hérode l’eût fait condamner !

LE JUGEMENT

Mais Dieu garde avec lui la justice éternelle : Qu’on le jette au néant! dit la voix solennelle.

Réveil.

Et des mortels pressés les épais bataillons Passèrent en formant de mornes tourbillons.... — Comme l’ombre qui vient lorsque le jour s’achève, Un voile nuageux s’étendit sur mon rêve,

Puis la réalité dissipa mon effroi,

Et je ne vis plus rien, qu’un vide autour de moi....

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