ILS S’EN VONT
Le monde entier le sait; ce n’est que sous le nombre Que la France a plié. — Des maîtres imprudents La laissaient imnuissante. — Et vous veilliez dans l’ombre, Vous guettiez, armés jusqu’aux dents !
Vous avez profité d’un instant de faiblesse Pour surprendre à la fois ses quelques défenseurs ; Vous vous êtes jetés sur la France en détresse Comme des flots envahisseurs.
Vous aviez dépeuplé vos cités allemandes Pour oser nous donner cette horrible leçon ! — Ainsi font les voleurs, qui, réunis par bandes, Au passant demandent rançon. —
Remontant do mille ans les annales des guerres, Un peuple tout entier sur nos champs s’est rué. 11 les quitte, semblable aux assassins vulgaires, Qui pillent quand ils ont tué ;
L’histoire doit le dire, et dira plus encore !
Vous avez déchiré ce sol noir de tombeaux !
Prenant un rôle affreux dont votre roi s’honore, Vous êtes devenus corbeaux !
Vous avez mutilé, brojé votre victime,
L’or ne suffisait point, la paix coûtait plus cher! Tels que l’oiseau de mort, que fait vivre le crime, Vous avez demandé sa chair !
— Tu fus sacrifiée, ô malheureuse Alsace !
Tes fils furent livrés pour pâture aux pillards.
— Allez, fiers Allemands, traînez votre besace
Pleine de honte et de milliards !
Décembre 1871.
APRÈS LES EXÉCUTIONS
Ils ne sont plus ! — La mort les a pris sous son aile. Ce n’est point le moment de réveillor leurs torts. Elle a sonné pour eux, cette heure solennelle Où va se prononcer la justice éternelle ;
Respectons leur repos, maintenant qu’ils sont morts !
Maudisscz-les sans moi. Pour oser les maudire,
Qui suis-je ? — Une âme faible et sujette à l’erreur ;
En vos livres de sang je n’ai jamais su lire. — Un arrêt m’épouvante, un supplice m’inspire Un sentiment profond d’amertume et d’horreur,
J’aurais pu m’égarer comme ils l’ont fait eux-mêmes. Le monde est si trompeur ! La vie a tant d’écueils !
Que ceux qui n’errent point les couvrent d’anathèmes : Les imprécations pour moi sont des blasphèmes.
Il ne m’appartient pas d’insulter les cercueils.
Oh ! non, je n’irai point faire hurler l’injure Auprès de ces tombeaux à peine refermés.
Je ne les suivrai point d’un impuissant murmure ; L’âme en pensant aux morts so relève et s’épure, Les plus justes courroux s’abaissent désarmés !
Je croyais les haïr.... Aujourd’hui je les pleure ! Haïr! — C’est bien assez de plaindre et d’oublier!,.. D’oublier leur folie, expiée à cette heure ;
De plaindre leur trépas, car ils n’ont pour demeure Qu’une tombe sanglante où l’on n’ose prier....
APRÈS LES EXÉCUTIONS
Je les ai vus, La nuit, quand le sommeil soulève
Un coin de l’infini, souvent ils sont venus
Leurs fantômes plaintifs m’ont poursuivi sans trêve, Et moi je leur parlais comme l’on parle en rêve A des frères aînés que l’on n’a point connus....
Je leur disais : « Pourquoi ces voiles funéraires?
Quoi ! Le Seigneur aussi vous a-t-il condamnés ?
Pour votre repentir et pour vos pauvres mères,
Si le ciel m’avait fait votre juge, mes frères,
Mon cœur, en vous blâmant, vous aurait pardonnes ! »
— O triste enseignement de nos guerres civiles! Même lorsque nos vœux étaient pour le vainqueur, Nous aimons les vaincus de ces luttes stériles.
Après le châtiment nous restons immobiles Avec leur souvenir comme un poids sur le cœur !
Tous nous aurions voulu que leur dernier complice Expiât sans recours de longs égarements.
Hélas ! — Et nous disons au jour de leur supplice : Grâce, grâce pour eux ! Eloignez ce calice !
Grâce, assez de justice, assez de châtiments!
Et puis, nous pensions voir, la menace à la bouche, Ces malfaiteurs cruels qu’on nous montrait hier.... L’émotion nous gagne et la pitié nous touche Quand nous voyons, au lieu d’un spadassin farouche, Un jeune homme pensif, à l’œil tranquille et fier....
A cet aspect frappant notre crainte est doublée ! En nous vibre l’écho de leurs derniers soupirs.
La conscience crie en notre âme troublée,
Nous murmurons tout bas, d’une voix accablée : Quels sont ces criminels qui meurent en martyrs?
C’est la compassion seule que l’ârae écoute !
■ — « Ce qu'ils sont, répond-elle, on n’en sut jamais rien : Qui sonderait leurs cœurs entraînés par le doute ? Peut-être des héros, qui se trompant de route En se donnant au mal ont cru servir le bien ! »
APRÈS LES EXÉCUTIONS
Et l’on songe en silence aux longs jours de jeunesse Interrompus si tôt par les jours de malheur....
La douleur nous étreint, le remords nous oppresse. Nous voudrions chasser la balle vengeresse....
Nous cherchons un reproche, et nous trouvons des pleurs !
— Ils dorment à présent dans la lugubre plaine, Condamnés par le monde, absous par le trépas ! La mort est leur exil, la tombe est leur domaine. Ils sommeillent, frappés par la justice humaine. Ce glaive toujours prêt, qui ne pardonne pas ;
Les juges ont parlé; la lyre doit se taire.
Mais rien ne nous défend les douloureux adieux.
Qu’ils reposent en paix en ce lieu solitaire !
Et nous, prions pour eux. — Ceux qu’on punit sur terre Sont quelquefois, dit-on, pardonnés dans les cieux !