‹ Le livre des ruinesChapitre 24 sur 27 · LA CHANSON DU POÈTE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU POÈTE

Tais-toi, poète à la voix indignée,

Le siècle rit de tes cris impuissants.

Tu viens trop tard, la lyre est dédaignée,

On a besoin de plus joyeux accents !

Rien ne s’éveille au bruit de ta colère ;

Le monde est vieux, tais-toi, nous sommes las ! Tais-toi, poète! ou bien meurs de misère.

Laisse tes vers, ils ne se vendront pas !

Console-toi, tu peux encore encore écrire,

Car nous aimons qu’on trompe nos douleurs, Qu’on nous endorme et qu’on nous fasse rire, — Mais tes chansons ressemblent à des pleurs.

Assez pleuré ! — Le vieil enfant s’amuse, Il n’est plus temps d’attrister ses ébats ; On se fatigue aux soupirs de ta muse....

Pourquoi des vers? Ils ne se vendent pas.

Tu te souviens, et déjà l’on oublie.

A ce caprice il faudra te plier.

Ton cœur le sait, chaque âge a sa folie :

Ainsi du temps; la nôtre est d'oublier.

L’oubli, vois-tu, veut des rumeurs joyeuses Et non des chants sinistres comme un glas.

On ne lit point tes rimes ennuyeuses,

On craint les vers, ils ne se vendent pas.

Ce qui se vend, c’est la peinture obscène Qui sort de l’ombre et s’étale au grand jour, C’est du plaisir l’émotion malsaine,

C’est l’impudeur, sous le nom de l’amour !

Ce qui se vend, ce sont les vierges folles Qui vont traînant la honte sur leurs pas ;

C’est l’encens faux qu’on prodigue aux idoles.... Brûle tes vers, ils ne se vendront pas !

Page 1