‹ Le livre des ruinesChapitre 25 sur 27 · LA CHANSON DU POÈTE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU POÈTE

Ce qui se vend, c’est la chanson impure Qui fait grandir la gloire d’un ténor,

C’est le gros livre ou la mince brochure Où l’on absout les traîtres à prix d’or.

Ce qui se vend, c’est la feuille à réclame, Echo vénal qui prône à grand fracas....

Mais elle est sourde aux cris partis de l’âme Et rit des vers qui ne se vendent pas.

Ce qui se vend, c’est l’aveugle suffrage D’un paysan abruti par le vin,

C’est le discours qui soulève un orage Où la raison dans le bruit parle en vain.

Ce qui se vend, c’est la patrie en larmes,

C’est notre sol, le sang de nos soldats;

C’est le drapeau, c’est l’honneur de nos armes, Et non les vers; ils ne se vendent pas.

Ce qui se vend, c’est l'absurde science Que nous dépeint la voix d’un charlatan, C’est la grandeur, et c’est la conscience Que l’on fait taire au cœur du courtisan.

En prose on peut, selon sa fantaisie,

Louer tout haut, calomnier tout bas ;

Car tout se vend, hormis la poésie....

A bas les vers ! Ils ne se vendent pas !

La poésie ! — Ah ! triste marchandise !

Pauvre poète, où mets-tu ton bonheur ?

— Il se pourra, pourtant, que l’on te dise :

« J’achète en bloc tes vers et ton honneur. » Quelque Mécène affamé de louange,

Dissipant l’ombre où tu t’enveloppas,

Peut t’apporter la fortune en échange De vers flatteurs, comme tu n’en fais pas.

La gloire un jour centuplerait la somme,

Par lui ton nom sortirait de l’oubli.

Mais à sa voix, relève-toi, jeune homme !

Un nom obscur vaut mieux qu’un nom sali.

Reste ignoré ; d’un mot tu peux confondre Cet insolent qui t’offre ses ducats.

C’est maintenant ton tour de lui répondre :

Je fais des vers, mais je ne les vends pas !

Q — 'j tb

1S Janvier 1878.

Page 1