UN CONVOI
Quand sc fut éloigné le dernier voyageur,
Devant les rails luisants je demeurai songeur.
Je calculais encor la puissance infinie
Que l’homme a su trouver dans son vaste génie....
Longtemps je restai là, grave et silencieux.
Un bêlement plaintif me fit lever les yeux.
Dans un wagon étroit, lesté de chair vivante.
Des troupeaux se pressaient, foudroyés d’épouvante.
Les agneaux accroupis, serrés, comme à genoux ;
Les bœufs laissant errer leur regard triste et doux. — Parfois ils se dressaient, meurtris, brisés, stupides, Altérés, et rêvant peut-être aux eaux limpides Qui jaillissaient là-bas, aux flancs du vieux rocher. Tous s’en allaient mourir sous le fer du boucher,
Et fixaient au hasard leurs prunelles sanglantes Sans chercher à s’enfuir de leurs prisons roulantes. Quelques-uns, cependant, semblaient puissants et forts.... Force vaine ! à cette heure ils étaient déjà morts ;
A peine s’ils pouvaient porter leur lourdes têtes.
— Et j’eus un mot banal : Ils souffrent ! Pauvres bêtes î
Sans doute la chaleur, ce bruit continuel,
Endorment leurs tourments. Mais l’homme est bien cruel!
Un sifflement aigu vint m’assourdir encore,
Et j’entendis s’accroître un grondement sonore.
Un convoi s’approchait, d’abord impétueux,
Puis moins rapide, enfin lent et majestueux.
Il s’arrêta. Je vis qu’il était plein de monde :
Des soldats, plus pressés que le bétail immonde Qui m’avait fait pitié, tant il semblait souffrir. Emplissaient les wagons, que l’on venait d’ouvrir.
Le soleil de midi transformait en fournaise Ce train, où mille voix hurlaient la Marseillaise.
Ils étouffaient. Et moi j’étais navré de voir Tous ces troupeaux humains conduits à l’abattoir,
Ces enfants qu’un tyran chasse à la boucherie,
Quand nul autre que lui n’insulte la patrie,
Et qui vont, sans motif, mourir on ne sait où....
Ah ! cette fois, j’eus honte et je dis : L’homme est fou !
Août 1870.
LA FERME
Au bord du clair ruisseau, dont la voix calme et douce Soupire et berce l’âme ainsi qu’un chant d’amour,
La ferme hospitalière, au toit couvert de mousse,
Se repose à l’abri des feux brûlants du jour.
Un saule jeune encore, un noyer séculaire, Au-dessus de son toit prolongent leurs rameaux, Et jetant à ses pieds leur ombre tutélaire,
Mêlent un bruit de feuille au murmure des eaux.
Comme un nid dans les bois, paisible elle se cache ; On ne la verrait point, si parfois à nos yeux La fumée en flottant, vague et léger panache,
Ne laissait le foyer pour s’envoler aux cieux ;
On l'aperçoit, alors. Le passant la regarde Et s’arrête, admirant sa modeste beauté....
La ferme au seuil tranquille où dort le chien de garde Est comme un temple ouvert à l’hospitalité.
Elle semble sourire au sein du frais ombrage Qui s’entr’ouvre et soudain fait place au gai soleil. Sur les arbres voisins les oiseaux du rivage Chantent le crépuscule ou fêtent le réveil.
Puis des rayons pourprés, égarés sous les saules, Percent d’un trait de feu leur feuillage argenté, Et de loin, près du père aux robustes épaules,
On voit les beaux enfants courir en liberté.
LA FERME
Qu’ils sont gais, les enfants I Combien de blondes têtes ! Chez les pauvres fermiers les enfants sont nombreux ; Ils sont heureux, aussi ; tous les jours sont des fêtes Pour l’enfant qui grandit sous les bosquets ombreux....
Et ce bourdonnement dans la ruche féconde !
Et tout ce bruit joyeux dans l’immense bercail ! — Ah ! combien je préfère au tumulte du monde Ce bruit qui réjouit, ces rumeurs du travail !
— Alors qu’un froid silence enveloppe la rue,
Que la ville sans voix cède enfin au sommeil,
Le fermier matinal, debout à sa charrue,
Se chauife aux premiers feux versés par le soleil ;
Il travaille joyeux, brave la solitude, Encourage les bœufs, redresse les sillons.
— Egayant par leurs cris la verte solitude, Les enfants dans les prés suivent les papillons.
Le jour s’écoule ainsi; puis se lève une étoile ; La nuit laisse tomber son nuage sur nous. —
Il éponge son front, prend sa veste de toile.
Et revient en chantant un air sonore et doux.
A la ferme un grand feu rougit la cheminée ; Et, quand la ménagère, à l’heure du repas.
Va voir s’il a fini sa pénible journéè,
Elle entend sa chanson et reconnaît son pas.
Après, c’est le repos, l’Angelus, la prière ;
A genoux sur le sol, l’enfant, laissant le jeu,
La dit à haute voix. — Et la famille entière Implore au fond du cœur les grâces du bon Dieu.
Heureux toit ! Qu’il est doux d’habiter cet asile,
A l’ombre de ces murs, sous ce vaste noyer !
Et combien l’on pourrait vivre heureux et tranquille Rien qu’avec une place auprès de ce foyer !
LA FERME
C’est là qu’est le bonheur 1 Quand tout frémit et gronde, Quand les palais en feu s’écroulent avec bruit.
Là, monotone et doux comme le cours de l’onde,
De son pas de vieillard le temps s’écoule et fuit.
La paix, sommeil du cœur, est dans l’air qu’on respire ; L’orage en approchant modère sa fureur ;
Les haches de l’émeute, en sapant un empire,
N’ont jamais ébranlé le toit du laboureur....
Que font à son espoir les tyrans et la guerre ï Les rêves de grandeur ne l’ont jamais troublé ; Il ne demande rien, et ne veut sur la terre Que le rayon béni.... qui fait pousser le blé.
Qu’on détrône les rois ! — Sa main paisible et ferme Gouvernera toujours les dociles troupeaux.
— Je n’ai jamais passé sur le seuil de la ferme Sans envier tout bas son calme et son repos.
Août 1870.