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CHAPITRE XXIX

Gala chez les Snobs des champs.

Enfin il se leva sur Evergreens , cet heureux jour où je devais faire la connaissance de quelques-unes des très-

haules et très-puissantes familles du comté, les seules que les Ponto consentissent à voir comme étant à leur niveau. Ainsi donc, bien que le pauvre major se fût saigné à blanc pour l’équipement de son fils; bien qu’il se trouvât en proie ajix inquiétudes les plus vives et les plus cuisantes par suite du dernier règlement de son banquier; qu’il éprouvât les mille autres soucis d’une misère envahissante ; qu’on ne vit jamais qu’une méchante bouteille de marsala s’aventurer sur sa table où présidait la plus rigoureuse parcimonie, il fallut prendre cependant son air de joyeuse et franche gaieté. Les tentures furent débarrassées de leurs housses ; de nouvelles robes furent commandées pour les jeunes demoiselles, et la vieille argenterie de famille fut sortie des armoires et passée au blanc. Toute la maison enfin avait pris une tournure de fête et de plaisir. Tous les fourneaux de la cuisine s’allumèrent ; les vins d’extra sortirent de la cave ; un cuisinier de profession vint exprès de Guttle-Bury mettre en œuvre tous les raffinements coupables de son art. Stripes reçut une livrée toute neuve, et Ponto, chose étonnante, mit un habit dans son premier lustre ; quant à Tummus , il ne quitta plus sa veste à boutons d’ordonnance *.

« Tous ces préparatifs, pensai -je en moi-même, se font en vue d’une exhibition du petit lord. Tout cet embarras est en l’honneur de cet affreux petit cornette de dragons, tout empesté de cigares et capable ù peine de signer son nom, tandis qu’un éminent et profond moraliste, comme quelqu’un de ma connaissance, se voit bourré chaque jour de mouton froid et de reliefs de cochon. Courage, courage! sachons nous laisser martyriser au mouton froid, dans l’intérêt de la science ; accordons un généreux pardon à mistress Ponto, ne fût-ce que pour avoir résisté à ses vaines tentatives pour m’expulser de la meilleure chambre de la maison. J’avais ? en effet • défendu héroïquement la

4 . Je le surpris , dans ce costume , goûtant du doigt une sauce destinée A être mangée avec un gâteau de Savoie fabriqué par les belles mains do mistress Ponto elle-même, pour la plus grande satisfaction de ses convives. LE LIVRE DES SNOBS. U

place , me retranchant derrière mon rideau de perse , et soutenant que lord Gules était assez grand et assez robuste pour se trouver bien partout ailleurs.

La réunion des Ponto fut des plus imposantes. Les Hawbuck arrivèrent dans leur carrosse de famille, avec leurs armoiries peintes sur tous les panneaux. Leur domestique b livrée jaune servit à table, comme c’est l’usage à la campagne. Il n’y avait que la livrée bleue du laquais du baronnet Ilipsley, membre de l’opposition , qui pût rivaliser avec la sienne. Les vieilles demoiselles Fitzague arrivèrent dans leur vieille calèche , traînées par de gras chevaux, conduites par un gras cocher et flanquées d’un gras laquais. Expliquez-moi , si vous le pouvez, cet embonpoint inévitable des chevaux et des laquais des vieilles demoiselles. Après ces augustes personnes ornées d’un devant de cheveux blond cendré, d’un nez rouge et de turbans jaunes, ce fut le tour de l’honorable Lionel Petitpois, qui, avec le général Sagou et mistress Sagou, complétait la société.

« Lord et lady Frédérik Howlet ont bien été invités ; mais ils reçoivent eux-mêmes en ce moment des amis k Ivybush, me dit mistress Ponto; quant aux Castle Haggard, ils se sont fait excuser ce matin même. Sa Seigneurie ayant eu un nouvel accès d’esquinancie. * Mais, entre nous, ami lecteur, ladv Castle Haggard est régulièrement prise par son esquinancie toutes les fois qu’il y a gala à Evergreens.

Si réunir chez soi des gens de qualité peut faire le bonheur d’une femme, mon aimable hôtesse mistress Ponto fut certainement en ce jour la femme du monde la plus heureuse. A l’exception de cet affreux charlatan qui se donnait pour parent des Snobington, et du général Sagou qpi avait rapporté des Indes je ne sais combien de lacs de roupies, chacun des membres de l’assistance avait plus ou moins de ramifications parmi nos nobles pairs ou nos dignes baronnets. Mistress Ponto était au comble de ses vœux : fille d’un comte , eût-elle pu désirer trôner en meilleure compagnie ? Et son père faisait le commerce des huiles k Bristol , comme n’en ignore aucun de ses amis 1

Il n’y avait, cette fois, rien à redire au dîner : il était des plus satisfaisants pour l’abondance et le choix des mets ; mais ce qui contristait mon cœur, c’était la manière gauche et embarrassée dont se soutenait la conversation. Ah! chers et bien-aimés Snobs de la Cité, si nous ne nous entr’aimons pas plus que les Snobs des champs , nous nous amusons du moins davantage; et si nous nous déchirons les uns les autres à belles dents, nous n’avons pas, du moins, à faire dix milles pour arriver à ce beau résultat.

Les Hipsley demeuraient à dix milles au sud d’Evergreens, et les Hawbuck à dix milles au nord, et ils étaient venus, ces deux puissants potentats, des deux extrémités opposées du comté de Mangelwurzelshire. Hipsley, sorti de vieille souche , mais dont la fortune était fort ébranlée, ne se gênait pas pour manifester son mépris à l’endroit des Hawbuck, de noblesse nouvelle, et riches comme Crésus. Hawbuck, de son côté , se donnait des airs protecteurs vis-à-vis du général Sagou, qui ne voyait à son tour dans les Ponto que des indigents qui n’en étaient pas encore réduits à mendier.

a La vieille lady Blanche, me dit Ponto, laissera, je l’espère, quelque chose à sa filleule, ma seconde fille ; pour lui faire plaisir, nous nous sommes tous plus ou moins empoisonnés avec ses drogues. »

Lady Blanche et lady Rose Fitzague avaient chacune un genre à part : la première faisait grand bruit de ses prétentions médicales ; la seconde posait pour le bas-bleu. Je penche à croire que ce jour-là même où je la vis pour la première fois, lady Blanche avait une compresse d’eau froide autour du corps. Elle médicamente tout le pays à la ronde et en fait le plus bel ornement. Elle a soin , d’ailleurs, de tenter sur elle-même le premier effet de ses drogues et de ses potions. A la cour, elle a fait publiquement profession d’être une des adeptes de Saint-John-Long. Elle ne jure que par le docteur Buchan , prend de fortes doses de gomme-gutte, cette panacée universelle, et avale des bouteilles entières d’élixir de longue vie. Elle a guéri d’in-

nombrables maux de tête avec la poudre d(f*Squinstonc. Elle porte le portrait d’Hahnemann en bracelet, et en broche des cheveux de Pressnitz. Elle mit au courant de ses maladies et de celles de sa demoiselle de compagnie chacune des dames qui se trouvaient là, les attirant dans un coin du salon et leur décrivant à l’oreille et par le menu ses bronchites , ses gastralgies , ses névralgies , ses céphalalgies et tout ce qui s’ensuit. Je remarquai que la pauvre lady Hawbuck, malgré son embonpoint, fut en proie aux plus cruelles angoisses après quelques mots de conversation avec lady Blanche sur l’état de santé de sa fdle , miss Hawbuck. Quant à mistress Sagou, sur un coup d’œil d’avertissement de lady Blanche, elle devint toute jaune et remit sur table son troisième verre de madère, au moment où elle le portait à ses lèvres.

Lady Rose parlait belles-lettres et causait des travaux du club littéraire de Guttlebury ; sa conversation n'était qu’un récit de voyages tant sur terre que sur mer. Elle avait des intérêts considérables à Bornéo , et nous donna la preuve d’une érudition prodigieuse sur les affaires du Punjab et du Kaffirland, ce qui était fort à l’honneur de sa mémoire. Le vieux général Sagou, qui jusqu’alors était resté plongé dans une espèce de silencieux engourdissement, sembla tout à coup sortir de son état de léthargie lorsque le nom du premier de ces deux pays vint frapper son oreille, et il raconta à la société une histoire qui lui était arrivée dans une chasse au sanglier à Ramjugger. Lady Blanche me fit l’effet de traiter avec un certain mépris son voisin le révérend Lionel Petitpois, jeune ministre qu’on peut suivre à la piste à l’aide d’une masse de petits livres qu’il a soin de semer partout où il passe. De sa poche, je le vis glisser à miss Wirt un paquet de brochures intitulées la petite Blanchisseuse de Putncy , et à miss Hawbuck : la Viande mal pesée , ou Retour d’un jeune boucher à la foi. Un jour où j’étais allé visiter la prison de Guttlebury, je vis deux gredins fameux qui, en attendant l’heure de comparaître devant leurs juges, s’amusaient provisoirement à jouer à la mouche ; notre révérend leur offrit un

de ses traités favoris, et, en reconnaissance, ces deux voleurs le dépouillèrent de sa bourse, de son parapluie et de son mouchoir de coton imprimé, laissant, du reste, intact son paquet de brochures, pour les distribuer où bon lui semblerait.

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