CHAPITRE XXX
Bonsoir aux Snobs des champs.
« Mais, mon cher monsieur Snob, me demanda un joui une jeune lady, à laquelle je profite de la circonstance pour présenter mes très-humbles hommages, pourquoi, toutes choses étant à Evergreens aussi entachées de Snobisme que vous le dites, pourquoi, si vous aviez des grillades de porc par-dessus la tête, et si le mouton froid n’était point de votre goût, si mistress Ponto était une faiseuse d’embarras, et miss Wirt une petite peste avec son affreux pianotage ; pourquoi, je vous en prie, y fîtes-vous un si long séjour? »
Ah ! chère miss, quelle question ! N’avez-vous donc jamais entendu parler de nos soldats qui escaladent les brèches de l’ennemi à travers la mitraille, de nos médecins qui passent des nuits dans l’enceinte empestée des lazarets, et de tant d’autres exemples de dévouement et d’abnégation ? Dites , je vous prie , qui a pu déterminer nos vaillants bataillons à franchir , sous les murs de Sobraon, un espace de deux milles, malgré les ravages des batteries ennemies, alors que cent cinquante bouches à feu ronflaient sur leurs têtes et moissonnaient des files entières? Ils n’y allaient pas assurément pour leur plaisir ! Et encore , pour quel motif votre respectable père se décide-t-il à quitter les douceurs et les aises du coin du feu pour aller s’enfermer après dîner dans son cabinet
et se tirer les yeux sur quelque affreux grimoire de procédure qui le retient souvent au delà de minuit ? C’est le devoir, mademoiselle , le devoir également impérieux pour le militaire, le légiste et l’écrivain , car notre profession a aussi ses apôtres qui savent s’élever au martyre.
Vous ne voulez pas me croire, et un sourire d’incrédulité court sur ces lèvres de corail ! Fi ! que c’est laid pour une jeune demoiselle ! Or donc, voici la vérité. Mon appartement de Pump-Court, n° 24, ayant été envahi par les peintres pour être remis à neuf, et mistress Slamkin, ma ménagère , étant partie pour voir sa fille , mariée à Durham, qui vient de lui donner un charmant petit poupard, j’ai pensé que je n’avais rien de mieux à faire que d’aller passer aux champs les quelques semaines dont je pouvais disposer. Ah ! Pump-Court, que vous êtes joli, que vous me semblez beau avec vos girouettes , mes vieilles amies ! Cari luoghi, salut ! salut , jours de brouillard et de suie !
Mais si vous allez vous imaginer, madame, qu’il n’y ait point un bout de morale à tirer de ma visite chez les Ponto, j’en suis fâché, car vous tombez dans une singulière erreur. Le présent chapitre va tout entier me servir à moraliser. Eh quoi ! chacune de ces lignes n’est-elle pas une leçon ? Que se propose-t-elle autre chose que d’étaler aux yeux de tous ce qu’il y a de sottise dans un jhiob ?
« Vous avez sans doute remarqué que, dans cette histoire des Snobs campagnards, notre ami Ponto a toujours été en scène , et toujours au premier rang. Et pourquoi dites-vous ? Serait-ce parce que nous n’avions pas d’autre maison à visiter ? parce qu’aucune autre famille ne nous avait engagé à nous asseoir autour de sa table d’acajou ? Non, non, il n’y a rien de cela. Sir John Hawbuck et sir John Hipsley nous avaient ouvert leurs portes hospitalières, et nous pourrions parler avec connaissance de cause de la campagne du général Sagou. N’est-ce donc rien encore que les deux vieilles demoiselles de Guttebury ? Or, le premier chien coiffé n’est-il pas destiné à trouver le
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meilleur accueil du monde au milieu de toute cette soûété? Apprenez, si vous l’ignorez, qu’on fait à la campagne des fêtes à n’en plus finir à tout ce qui a face humaine.
Mais tous ces hauts personnages n'entrent point dans le plan de notre livre et ne sont que des comparses de ce drame des Snobs ; nous les traiterons comme au théâtre, où les rois et les empereurs ont souvent un rôle bien moins important que le plus humble de leurs sujets. Le doge de Venise , par exemple, cède le haut des planches à Othello, qui, en somme, n’est qu’un nègre. Le roi de France agit de même avec Falconbridge, qui pourtant n’est qu’un homme de peu. Il en est de même à l’égard des puissants seigneurs ci-dessus mentionnés. Je me souviens à merveille du bordeaux des Hawbuck, qui ne valait pas, à beaucoup près, celui des Hipsley, tandis qu’au contraire les Hawbucks possédaient un certain vin blanc de l’Ermitage, et à preuve , que le sommelier ne remplissait qu’à moitié mon verre ; un vin, dis-je, de l’Ermitage, qui était supercoquentieux. Et puis, quels entretiens! je me les rappellerai longtemps. Ah ! madame ! madame ! ce n’est pas par l’esprit qu’ils brillaient ! Labourage , faisanderie et braconnage , émeutes et désordres à propos des élections du comté, débats du comte de Mangelwurzelshire avec son parent et candidat, l’honorable Marmaduke Tom Noddy, voilà des affaires bien curieuses à vous raconter, si j’avais la moindre intention de trahir ces mystères de la vie intime. Pour changer, on en revenait toujours aux incidents de la chasse, aux essais de nouveaux engrais , à de longues dissertations sur chaque morceau et sur chaque verre, éternel chapelet qu’on ne finissait jamais de défiler.
Mais quel profit à tirer de tout cela? Dans ces familles, dont le crétinisme n’égale que le respect de la foule , on ne rencontre aucune des traces du Snobisme que nous cherchons à mettre en lumière : un bœuf y reste un bœuf, grande, grasse et pesante masse qui beugle et broute à ses heures, qui rumine suivant les exigences de sa nature et consomme la portion de navets et de betteraves que le ciel lui
a assignée, jusqu’à ce que vienne le moment de disparaître de ces gras pâturages pour laisser la place à quelque successeur à la large encolure et aux flancs rebondis.
« Allons donc, dites-vous, est-ce qu'on respecte un bœuf? » Voici qui est plus fort , nous faisons tout au monde pour lui ressembler. Le Snob , chère dame , c’est la grenouille qui se gonfle pour se faire aussi grosse que le bœuf. Laissez faire, la pauvre pécore crèvera en punition de sa folie.
Examinez un peu , je vous prie , le triste sort de notre ami Ponto, excellent homme au fond et honnête citoyen : il n’est pas un prodige de bon sens; il en a pourtant assez pour son usage ; il aime à la folie le vin de Porto , sa famille , les plaisirs de la vie campagnarde, l’agriculture ; il est d’humeur hospitalière et se trouve à la tête d’un petit domaine tout juste suffisant pour satisfaire une ambition modeste ; il touche un revenu de mille livres sterling ; ce n’est pas beaucoup , mais, entre nous, combien de gens vivraient à moins et s’estimeraient encore heureux comme des rois ?
Tenez , par exemple : ce docteur que mistress Ponto ne daigne pas honorer de ses visites, il trouve le moyen d’élever une charmante famille et d’être encore la providence des pauvres à plusieurs milles à la ronde. Sous prétexte de médicaments et pour leur donner des forces, il leur distribue du vin de Porto gratis, et il en reste encore assez à sa famille pour faire bouillir le pot-au-feu ; c’est, comme dit mistress Ponto, à n’y rien comprendre.
Voulez-vous que nous prenions cet autre ministre, le docteur Chrysostome , contre lequel mistress Ponto porte des accusations de puséisme ? Pour ma part, je suis disposé à croire que sa colère vient tout simplement de ce que mistress Chrysostome a le pas sur elle chez les Mawbuck. Vous n’avez qu’à ouvrir YAnnuaire du Clergé pour savoir le traitement affecté à sa cure ; mais cela ne nous dira pas toutes les aumônes qu’il répand autour de lui.
Petitpois est tout le premier à le reconnaître, bien qu’à ses yeux le surplis du docteur soit un abominable sacri-
lége. Petitpois s’acquitte aussi des devoirs de son ministère et ne distribue pas seulement ses traités et les trésors de sa parole : il donne aussi son argent et fort souvent épuise ses ressources pour son troupeau ; comme il est fils de lord, mistress Ponto se met à la torture pour réussir à lui faire épouser celle de ses filles dont ne voudra pas lord Gules.
Eh bien ! quoique le revenu de Ponto soit plus considérable à lui tout seul que ceux de ces trois honnêtes familles réunies ensemble, il n’y a rien, chère madame, de plus misérable à voir que l’état de gêne dans lequel il vit ; ses fermiers n’ont pas h espérer de délais de sa part, et les pauvres auraient tort de compter sur sa charité.
« Mon maître, vous dira maître Sl.ipes, est le meilleur des hommes; au régiment, c’était le coq des bons vivants; quant à madame, elle tondrait sur un œuf ; je ne sais pas comment ccs chères demoiselles peuvent y résister. »
Oui ! mais si la nourriture n’est pas abondante, elles ont du moins une gouvernante de grand ton, des maîtres à la mode, des robes confectionnées par la couturière de lady Carabas. Leur frère va cavalcader avec des comtes et des lords; on ne reçoit à Évergreens que la meilleure société du comté, et mistress Ponto se considère comme le phénix des épouses et des mères, et la huitième merveille du
monde, parce qu’elle réussit , avec un revenu de mille livres sterling, à voiler son indigence sous le faux étalage du Snobisme et de la réclame.
Je ne pourrais vous exprimer, chère dame, quel indi-
cible soulagement j’éprouvai lorsque Stripes vint chercher mon portemanteau pour le mettre dans la petite voiture et me conduire , à défaut du pauvre Ponto , retenu par une sciatique, à l’hôtel des Armes de Carabas , à Guttlebury, où nous nous fîmes nos derniers adieux. Il y avait là, dans la salle d’attente , plusieurs commis voyageurs. L’un causait de la maison dont il représentait les intérêts ; un autre, de son dîner ; un troisième, des auberges qu’il avait rencontrées le long de la route. Cette conversation n’avait
pas assurément une bien haute portée, mais elle était sans prétention et allait droit à son but, et, pour ma part , je la prise autant que celle de tous les gentilshommes campagnards. Mais surtout combien elle est préférable à l’ennui d’écouter les grands écarts de miss Wirt sur le piano, et le bavardage prétentieux de mistress Ponto sur les révolutions de la mode et les familles du comté !