CHAPITRE XXXI
Salmigondis.
En présence de l’immense sensation produite par ces articles sur le public intelligent, chaque journal va s’empresser de consacrer au Snobisme un chapitre spécial entre les Faits divers et les Nouvelles de la cour. Qu’il se commette un vol ou qu’un individu se casse la jambe dans une des quatre parties du monde , le Times le tambourine bien vite dans ses colonnes. Et pourquoi , lorsqu’il se présente quelque cas monstrueux de Snobisme, les journalistes, justement indignés, n’appelleraient-ils pas sur de pareils faits la vindicte publique ?
Par exemple, l’incroyable rupture survenue récemment entre le comte de Mangelwurzelshire et son frère serait curieuse à étudier dans ses rapports avec le Snobisme. Laissons de côté les menaces, les emportements, les rodomontades, les fautes d’orthographe, les récriminations, les démentis, les provocations et les réticences qui fourmillent dans ce débat fraternel. C’est là le côté personnel de l’affaire ; cela regarde ces deux gentilshommes, et nous n’avons point à y mettre le nez. Mais ce qu’il nous faut examiner, c’est le degré de dépravation, les habitudes d’abjection et de bassesse, l’état de Snobisme, en un mot, où le comté se trouve réduit pour prendre le mot d’ordre
de deux êtres de cette trempe. J’entends d’avance la réponse de l’illustre comté de Mangelwurzelshire : « Nous n’avons pas besoin, nous dira-t-il, qu’un homme sache mettre l'orthographe, qu’il parle à peu près comme tout le monde, que sa conduite soit d’une convenance ordinaire, que la nature lui ait départi une certaine dose de bon sens pour nous représenter au parlement; il nous suffit que cette homme s’offre à nous sous le patronage du comte de Mangelwurzelshire, et il nous suffit que le comte de Mangelwurzelshire ait un revenu de 1000 livres sterling et vienne chasser dans le pays. » Voilà bien là l’orgueil incurable de ce pays de Snobs, cet esprit de parasitisme et de servile adoration dans lequel il se prélasse pour sa plus grande honte.
Mais baissons d’un ton et quittons ce rigorisme farouche, pour revenir à notre aménité naturelle, à ces allures de badinage et de bonhomie auxquelles nous avons habitué jusqu’ici notre lecteur, et qui, par un échange réciproque, ont fait le charme principal de ces pérégrinations à travers le pays des Snobs. Le Snobisme est aussi bien entré dans les petites parades de la vie privée que dans la grande comédie gouvernementale. Des deux côtés, en somme, la moralité est la même !
Exemple : j’ai lu dans les journaux l’histoire d’une jeune personne qui, ensorcelée par les belles paroles d’un diseur de bonne aventure, se mit sur l’heure en route pour l’Inde à la poursuite d’un mari. Elle alla bien ainsi, je pense, jusqu’à la station de Bagnigge-Wells. Croyez-vous donc que ce pauvre petit cœur, si bien ébloui par de brillantes promesses, eût consenti à déserter sa boutique pour un monsieur d’une condition inférieure à la sienne? Croyezvous qu’elle n’espérât pas trouver pour le moins un amour de capitaine avec épaulettes d’or et habit rouge? Possédée de l’esprit de Snobisme, elle a cédé aux instincts de sa vanité, qui l’a livrée à la spéculation de ce diseur de bonne aventure.
Autre exemple : Mlle de Saugrenue , cette jeune et intéressante Française dont la figure s’encadre si bien dans
son diadème de boucles d’ébène, qui était logée pour rien dans une pension bourgeoise deGosport, et promenée gratis en voiture kFareham, qui enfin partageait le lit de la vieille dame sa protectrice, savez-vous ce quelle a fait, cette chère enfant? Elle a saisi le moment favorable pour éventrer le matelas de la couchette et faire sauter la grenouille, avec laquelle elle partit pour Londres. Expliquez-moi , si vous le pouvez, cette excessive tendresse pour cette jeune et inéressante Française. M’alléguerez-vous ses boucles d’ébène et son joli minois? Allons donc! Depuis quand les femmes aiment-elles leurs pareilles pour leurs jolis traits et leurs cheveux noirs? Moi, je vais vous en dire le motif. C’est qu’elle se disait parente de milord Saugrenue; c’est qu’elle avait toujours à la bouche sa tante la duchesse, et, à l’entendre, elle n’était elle-même qu’une Saugrenue. Les autres pensionnaires, bonnes gens simples et crédules , ne juraient que par elle et étaient à sa dévotion. Honnêtes et candides enfants du pays des Snobs, adonnés par-dessus tout à la lordolâtrie !
Pour en finir, je vous raconterai l’histoire du très-honorable M. Vernon, à York, homme de naissance, et courtisant une douairière. Celle-ci le fournissait de dîners, d’argent, d’habits, de linge, de couverts de table, avec le droit de puiser à sa caisse tant qu’il lui plaisait. Il jeta ensuite ses filets sur une famille composée d’un père, d’une mère et de plusieurs filles, se posant comme candidat à la main ,de l’une d’elles. Le père lui prêtait de l’argent, la mère préparait à son intention des confitures et des conserves, les filles faisaient des miracles de cuisine pour le palais de ce beau monsieur. Or, voici ce qu’il en advint. Un beau jour, le traître disparut avec une théière d’argent et un panier rempli de provisions. La naissance et les titres du sire turent l’appât sur lequel mes Snobs se jetèrent avec autant de niaiserie que de voracité. Auraient-ils mordu k l’hameçon d’un simple roturier ? Où est la vieille femme qui consentirait , mon cher monsieur , k nous prendre chez elle, vous ou moi, fussions-nous les plus k plaindre du monde; k nous dorloter, k nous vêtir, à nous donner son argent
et sa vaisselle? Hélas! hélas! quel homme, la main sur la conscience , espérerait tomber sur une pareille aubaine ? Eh bien , ces exemples d’un Snobisme endurci et crédule nous ont été fournis par les journaux, dans la même semaine, et accompagnés de plusieurs • autres.
Tandis que nous nous livrions aux réflexions que l’on vient de lire, on remit sur notre bureau une jolie petite lettre avec un joli petit papillon pour cachet, et timbrée de l’une des villes du Nord. Nous ouvrîmes la lettre, et nous lûmes ce qui suit :
« Monsieur Punch,
19 novembre.
« Vos articles sur les Snobs sont pour nous du plus vif intérêt, et nous n’en sommes que plus curieuses de savoir dans quelle catégorie de cette respectable corporation il vous plaira de nous classer.
« Nous sommes trois sœurs : la plus jeune a dix-sept ans, et l’aînée vingt-deux ; notre père appartient très-loyalement et très-réellement à une excellente famille. Vous nous direz peut-être que cette déclaration sent un peu son Snobisme; mais c’est uniquement pour bien établir le fait. Notre grand père maternel était comte.... (Ah! prenez-y garde , mademoiselle , ce grand-papa qui montre l’oreille répand, pour le coup, une odeur de Snobisme.)
« Nous sommes assez riches pour nous faire envoyer, par la poste un exemplaire de vos ouvrages et de ceux de Dickens à mesure qu’ils paraissent; mais on aurait beau chercher dans la maison , on n’y trouverait rien qui res--* semblât à Y Almanach de la pairie ou à Y Annuaire de la noblesse. • '
« Notre table est bien servie. Notre cave est excellente et, faute d’un sommelier, nous avons pour nous donnei des assiettes une bonne en tablier blanc. Pourtant notre • père est militaire , a beaucoup voyagé et a fréquenté les mt illeures sociétés. Nous avons un cocher et son aide;
mais nous ne couvrons point ce dernier de boutons, et ni l’un ni l’autre ne paraît dans la salle k manger, comme Stripes et Tummus.... (Vous arrangez cela comme bon vous semble, et je n’ai rien à dire au plus ou moins grand nombre de boutons.)
« Nous avons autant d’égards pour les personnes qui * ont un appendice k leur nom que pour celles qui en portent un tout court. Nous mettons de la crinoline avec modération.... (Ah! mesdemoiselles, je vous en fais mes bien sincères compliments.) Nous n’usons point notre matinée k lambiner.... (Eh! tant mieux! mille fois tant mieux!) Nos repas, dans lesquels l’abondance n’enlève rien k la qualité, nous sont servis dans de la porcelaine, bien que nous ayons de la vaisselle plate.... (Ah! cette fois, je vous y prends. Un gage! Voilk tout ce qu’il y a de plus Snob au monde; je doute fort que vous dîniez aussi bien quand vous êtes seules que quand vous avez de la société , car alors vous vous mettez en frais de cuisine)....
Et sont aussi soignés lorsque nous sommes seules que lorsque nous avons du monde.
« Et maintenant , cher monsieur Punch , vous serez l’homme le plus charmant, si vous voulez nous accorder deux lignes de réponse dans votre prochain numéro. Soyez assuré de notre reconnaissance toute particulière; mais tout le monde, jusqu’k notre père, ignore la démarche que nous faisons auprès de vous. Nous prenons l’engagement de ne plus vous ennuyer k l’avenir.... ( Mais , mesdemoiselles, je ne me trouve nullement ennuyé; seulement il faut avertir le papa.) Si vous voulez bien nous faire la faveur d’une réponse, histoire de rire, et voilllkü!
« Si vous avez le courage d’aller jusqu’au bout de cette lettre, elle prendra probablement ensuite le chemin de votre feu; k cela je ne puis rien; mais mon caractère sanguin me soutient dans une espérance meilleure. En tout cas, j’attends avec impatience votre numéro de dimanche, car c’est le jour de votre arrivée ici, et, j’ai honte de l’avouer, nous ne pouvons résister au plaisir de vous lire dans la voiture, pendant «m’fcUe nous ramène de l’église k la mai-
son. (Et l’étiquelte, mesdemoiselles, et l’étiquette? que dirait à cela le grand maître des cérémonies?)
o Je suis bien, etc,., etc,., pour moi et mes sœurs.
« Excusez ce griffonnage; mais je vais toujours au galop de la plume. (C’est d’inspiration, n’est-ce pas, mademoiselle?)
« P. S. Savez-vous bien que la semaine dernière vous n’étiez pas dans votre parfait bon sens? (Oh! c’est là, ma chère demoiselle, une erreur des plus graves!) Nous n’avons point de garde-chasse, et cependant, en dépit des braconniers, il nous reste encore assez de gibier pour le plaisir de nos amis. Nous n’écrivons jamais sur du papier parfumé, et, bref, je ne puis m’empêcher de croire que, si vous nous connaissiez, vous nous déclareriez pures de tout Snobisme. »
A ce qu’on vient de lire, voici ma réponse :
« Chères demoiselles, j’ai reconnu sur le timbre le nom de la ville que vous habitez. Je serai à votre église de dimanche en huit. Soyez donc assez bonnes pour placer sur votre chapeau soit une tulipe, soit quelque autre signe distinctif de ce genre, afin qu’il me soit facile de vous reconnaître. Quant à moi , mon costume me désignerait à vous entre mille. Voici mon signalement : air pacifique ; chapeau de feutre blanc ; cravate de satin rouge; culottes bleu clair; bottines d’étoffe à bout vernis; émeraude en épingle de cravate; crêpe noir autour du chapeau, et canne de jonc, avec riche pommeau d’or. Je regrette bien de n’avoir pas assez de temps d’ici là pour laisser pousser mes moustaches.
a De dix-sept à vingt-deux! Mais , bonté divine! c’est un âge à croquer, charmantes lectrices. Je ferai en sorte de vous voir toutes les trois.
« Dix-sept ans me conviennent beaucoup à cause du rapport d’âge; mais je ne veux pas dire par là que les vingt- deux ans me soient trop vieux. Non, non, et la
jolie petite friponne à l’air sournois , placée entre les deux.... Silence, monsieur mon cœur, vous prenez feu trop vite!
« Vous des Snobs, charmantes demoiselles! Malheur au nez du premier qui oserait soutenir une pareille hérésie! Quel mal y a-t-il à être de bonne famille? ce n’est point de votre faute, chères petites! Quel mal y a-t-il h avoir un nom et des titres à l’avenant? Pour ma part, je serais duc que je n’y verrais aucun inconvénient; et, entre nous, je connais des jambes plus mal tournées que les miennes pour porter la jarretière.
« Vous, des Snobs, avec ce bon petit caractère! Allons donc, c’est impossible! C’est-à-dire que j’espère que non, que je ne le pense pas.... Je ne voudrais pas jurer, alors même que’ cela ne peut être, que, parmi nous, il ne se trouve point de Snobs. Cet excès de confiance frise la présomption, et la présomption est fort voisine du Snobisme. A tous les degrés de l’échelle sociale, depuis le despote jusqu’au flatteur qui rampe devant lui, la nature a multiplié à l’infini les variétés du Snobisme. Mais n’y aurait-il donc plus d’honnêtes natures, de cœurs tendres, d’âmes modestes et loyales ? Méditez bien ma question , gentilles demoiselles, et si vous pouvez me donner une réponse affirmative, comme je n’en saurais douter, heureuses êtesvous! heureux votre respectable père! heureux aussi les trois aimables cavaliers qui sont destinés à faire un jour trois beaux-frères! »