‹ Le livre des snobsChapitre 36 sur 49 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Les Snobs dans le mariage.

Tout homme de condition moyenne qui , dans ce voyage ditla vie, se sent épris de sentiments sympathiques poui

ses compagnons de route ; tout homme, enfin, qui, pendant quatre ou cinq lustres , a roulé au milieu de ce tourbillon humain, doit être naturellement porté à de mélancoliques réflexions sur le triste sort de ces victimes que fait chaque jour sous ses yeux la société, c’est-à-dire le Snobisme. C’est une guerre à mort, incessante, entre le Snobisme d’un côté, et de l’autre les penchants les plus honnêtes et les plus candides des cœurs aimants. On n’ose être heureux par crainte des Snobs. On n’ose aimer par crainte des Snobs. Cette tyrannie du Snobisme condamne les femmes aux douleurs de la solitude et de l’abandon. On voit ainsi de pauvres petits cœurs honnêtes et sensibles se flétrir et mourir. Regardez cet aimable garçon dont le cœur s’épanouit en généreuses pensées, en souriantes espérances. Laissez faire, le célibat l’aura bientôt rendu et gros et rebondi et tout bouffi de graisse jusqu’au jour de la culbute. Voyez encore ces tendres filles livrées dans la solitude aux outrages du temps ; voyez-les maigrir et se faner. Ainsi le veut le Snobisme en les empêchant de satisfaire aux instincts de bonheur, aux penchants affectueux que la nature a mis en elles. Mon cœur est pris de tristesse à la vue des ravages causés par cette puissance tyrannique; il n’en faut pas plus pour éveiller en moi un rage secrète, des transports furieux à l’endroit du Snobisme, et je m'emporte alors contre lui en tirades fulminantes. En vain tu cherches à soustraire ta sottise à nos regards, je saurai bien te trouver sous ce rempart de ridicules terreurs dont tu crois nous épouvanter. Apparais donc enfin , monstre grotesque, fantôme imaginaire! Je m’arme alors de ma lance et de mon épée, et, après avoir embrassé ma famille, je pars pour combattre cet ogre affreux , ce tyran cruel qui retient tant de gentils cœurs captifs, torturés et à la gêne dans les oubliettes de Snob-Castie.

Quand ce sera au tour de Punch à être roi , je déclare qu’on ne verra plus tant de vieilles filles et tant de vieux garçons. On brûlera, chaque année Malthus en effigie, comme cela se pratique pour le mannequin de Guy Fawkes. Les récalcitrants au mariage seront envoyés dans des mai-

sons de correction. Ce sera un crime irrémissible de ne pas trouver, si pauvre qu’on puisse être , une femme pour en être aimé.

Ces réflexions me sont poussées dans la tête à la suite d’une promenade avec un ancien ami, Jack Spiggot, qui vient de passer dans la catégorie des vieux garçons , après une verte et florissante jeunesse, dans la force de laquelle je crois le voir encore. Jack était le plus joli garçon de l’Angleterre lorsque nous prîmes tous deux du service dans les highlanders gris. Mais je ne tardai pas à quitter le jupon court. Quant à lui, je le perdis de vue pendant plusieurs années.

Ah! que de changements se sont opérés en sa personne depuis lors! Il se serre maintenant la taille, s’est mis à teindre ses favoris; ses joues, roses jadis, sont aujourd’hui couperosées ; ses yeux , si brillants et si limpides autrefois, ressemblent maintenant à ceux des canards de Barbarie.

« Eh bien ! Jack, lui dis-je, avez-vous convolé dans les bras d’une épouse ? »

Aux jours de notre jeunesse, j’avais fait une cour trèsserrée à sa cousine Letty Lovelace , les jupons courts se trouvant en garnison à Strathbungo, il y a de cela quelque vingt ans.

« Aux bras de quelle épouse? me répondit- il; mes moyens ne me le permettent pas. C’est à peine si j’ai assez pour me suffire à moi-même ; avec mes 500 livres de revenu, je serais bien avec une famille sur les bras! Allons chez Dickinson, mon cher; c’est lui qui a le meilleur madère de tout Londres. »

Et nous partîmes en causant du temps passé. La carte à payer, surtout à cause des vins, présentait un total des plus respectables; et la quantité de grogs que Jack absorba ensuite me prouva qu’il était passé k l’état d’enton noir en permanence.

« Que me font une guinée ou deux? me dit-il. Du diabli si je regarde jamais k ce que me coûte mon dîner 1

•-"fit Letty Lovelace? » repris-je k mon tour.

Jack perdit contenance, mais bientôt il me répliqua avec un gros ricanement : « Letty Lovelace est toujours Letty Lovelace. La pauvre fille est maintenant passée à l’état de parchemin. Pour l’épaisseur, c’est une feuille de papier. Vous vous rappelez sa figure? Eh bien, maintenant, son nez est devenu tout rouge et ses dents ont tourné au bleu. Elle passe son temps à geindre ou à se chamailler avec le reste de sa famille. Ce sont des palinodies à n’en plus finir, qu’elle n’arrête un peu que pour se bourrer de pilules. Juste ciel! j’aurais fait là une belle affaire! Allons, mon cher, on dirait que vous n’êtes pas fort sur le grog ! »

Ma mémoire se reporta insensiblement aux temps où. Letty était une charmante et fraîche jeune fille; où il suffisait de l’entendre chanter pour sentir son cœur tressaillir sous sa poitrine; où, en la voyant danser, elle paraissait plus gracieuse que la Montessu et la Noblet, les deux merveilles chorégraphiques de l’époque ; Jack portait alors une boucle de ses cheveux suspendue à une chaîne d’or autour de son cou ; un grog suffisait en ce temps-là pour lui tourner la tête et lui donner des accès d’épanchement au milieu desquels il tirait devant nous ce gage précieux, le couvrant de baisers, et poussant des soupirs passionnés, au grand divertissement du vieux major au nez rougi et de toute la galerie.

« Les chiens de mon père et ceux du sien n’ont jamais pu chasser ensemble, continua Jack. Le général ne voulut jamais consentir à lui faire plus de six mille livres de dot, et mon père lui a répondu qu’il ne me donnerait pas son autorisation à moins de huit mille. Là-dessus , Lovelace l’a envoyé au diable, et bonsoir la compagnie. Quand à elle, on prétend que ce n’est plus qu’une ruine. Pour être vrai, elle est aussi coriace et aussi aigre que cette peau de citron.... N’en mettez donc pas tant dans votre punch, mon cher; le punch n’est pas fameux après le vin.

— Et que faites-vous maintenant, Jack? demandai-je.

— Après la mort de mon père, je vendis mon brevet. Ma mère s’est fixée à Bath, et tous les ans j’y vais passer une semaine. Ce n’est pas amusant, je vous assure

on y fait le whist à un schelling. J’ai quatre sœurs, toutes vieilles filles, à l’exception de la dernière qui s’est mariée, et pas sans peine encore. Je passe mon été en Écosse et mon hiver en Italie, à cause d’un diable de rhumatisme. Je viens à Londres au mois de mars. Toutes mes journées s’écoulent au club, et, quant à notre domicile politique, nous n’y rentrons guère avant que l’aurore aux doigts de rose rouvre les portes de l’Orient.

— Ci-gisent deux pauvres existences brisées ! murmura tout bas en lui-même votre très-humble et très-obéissant serviteur en prenant congé de Jack Spiggot. Pauvre petite Letty Lovelace ! tu as perdu ta boussole et jeté ta cargaison à la mer. Et toi, Jack Spiggot, le fringant Jack du temps jadis, te voilà échoué à la côte, et il ne reste de toi qu’un ivrogne incorrigible ! »

Qui a donc ainsi outragé les lois de la nature, pour ne point adresser nos plaintes plus haut encore? Qui donc a ainsi troublé ses bonnes dispositions à leur égard ? Quel souffle a passé sur cet amour et Ta flétri? Qui a pu vouer ainsi cette fille à une chagrine stérilité et ce garçon aux tristes égoïsmes du célibat? C’est l’infernale tyrannie du Snobisme, qui nous tient tous sous son sceptre de plomb , qui nous dit : «Vous n’aurez point le droit d’aimer si vous ne pouvez donner une camériste à votre femme ; vous ne vous marierez point si vous ne pouvez prendre voiture. Ne songez point à remplir votre cœur de l’amour d’une chaste épouse, à faire danser vos enfants sur vos genoux, si vour n’avez un groom en livrée et une bonne française à votn suite. Vous n’êtes bon qu’à aller au diable, s’il vous est impossible de faire les frais d’un coupé à un cheval. * Épouse* une femme pauvre, la société vous repousse aussitôt d# son sein ; vos parents vous fuient comme la peste ; vc*j tantes et vos oncles détournent la tête en déplorant votre folie et gémissent sur le pitoyable mariage que vous avez fait. Allons, vite à l’encan, jeunes filles ! vous pouvez vous vendre sans honte à quelques vieux Crésus; et vous, jeunes gens, étouffez tout sentiment généreux dans votre cœur et faites de votre vie une longue hypocrisie pour

mettre la main sur une forte dot. Mais malheur h vous si vous êtes pauvre ! la société, où le Snobisme exerce son aveugle puissance, vous condamne à passer vos jours dans la solitude et le délaissement. Pauvres filles! il faut vous résigner à vous faner dans votre galetas, et vous, pauvres célibataires, à croupir dans votre club !

Quand je vois ces reclus mondains à si tristes figures, ces moines et ces nonnes de la congrégation de saint Belzébuth *, alors je me sens transporté d’une haine incommensurable contre les Snobs, leur culte barbare et leurs farouches idoles, et j’entre en campagne pour tailler en pièces ce Jaggernaut qui se plaît aux sacrifices humains, ce monstrueux Dagon, et, tout plein d’un héroïque courage digne de Tom Pouce, je me dispose à aller pourfendre le géant du Snobisme.

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