‹ Le livre des snobsChapitre 37 sur 49 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Les Snobs en ménage.

Je me souviens d’un certain roman qui a pour titre : Deux cent cinquante mille francs de rente, et où l’on n’a affaire qu’à des personnes du grand monde; l’auteur y peint avec une éloquence pathétique la résignation toute chrétienne de son héros, M. Aubrey, au milieu de ses revers et de ses infortunes. Après avoir répaudu les fleurs les plus choisies de sa rhétorique sur le stoïcisme dont

t , Il est bien entendu que ces lignes ne s’appliquent qu'à ces êtres jeulrcs que la crainte , dictée par le Snobisme, de n’avoir pas assez d’ar icnt, a détournés de la destinée à laquelle nous sommes tous appelés ici-bas. 11 est des êtres voués malgré eux au célibat, et leur en faire un reproche ne serait pas d’un galant homme. A ceux-là miséricorde, et, quant jux autres, qu’ils soient bien persuadés qu'il n’est jamais entré dans notre esprit de faire aucune personnalité I

M. Aubrey fait preuve 5 en abandonnant sa maison de campagne, l’auteur nous montre son héros arrivant à la ville en chaise de poste, entre sa femme et sa sœur. Il est sept heures. Les voitures se croisent dans tous les sens, les marteaux retentissent sous la main des citadins attardés qui rentrent chez eux. Des larmes voilent les beaux yeux de Kate et de mistress Aubrey : c’est qu’elles se rappellent qu’à la même heure, dans des temps plus heureux, leur cher Aubrey allait s’asseoir à la table de quelque grand personnage de ses amis. Tel est le sens de ce passage; quant au tour élégant de la phrase, je l’ai oublié. Mais cette pensée si noble, si relevée, ne m’échappera jamais; elle est, pour mon bonheur, gravée dans mes souvenirs. Est-il rien de plus sublime que ces parents d’un héros malheureux, qui pleurent, quoi ? son dîner. Ce seul coup de pinceau est un coup de maître qui peint un Snob de la manière la plus heureuse.

Le passage de ce livre nous est dernièrement tombé sous les yeux chez notre ami Raymond Gray, jeune avocat plein d’esprit, mais totalement dépourvu de clientèle. Il possède, heureusement pour lui, une grande dose de courage et de bon sens, ce qui lui donne la force nécessaire pour traverser les temps difficiles et supporter gaiement son humble position dans le monde. Toutefois, en attendant un destin meilleur, les exigences inflexibles du luxe et les frais de ses tournées judiciaires obligent M. Gray à vivre modestement dans une petite maison d’un square d’assez maigre apparence , situé dans le voisinage aéré de Gray’s-Inn.

Ce qu’il y a à noter, c’est que Gray est marié. Mistress Gray était auparavant miss Harley-Backer, appartenant, il n’est pas besoin de le dire, à une très-respectable , famille. Il y a entre autres des alliances avec les Cavendish , les Oxford et les Marybone. Aussi , quoique déchus de leur antique splendeur, les descendants actuels n’en portent pas île front moins haut que leurs aïeux. Mistress Harley-Backer, la mère, ne va jamais à l’église sans être escortée de John, qui porte derrière elle son livre

de prières, et miss Welbeck, la sœur, ne s’aventure jamais au dehors pour aller faire ses emplettes que sous la protection de son page Figby, qui porte un chapeau en pain de sucre. Or, cette vieille fille surpasse en laideur toutes les femmes du quartier; et, pour la taille et la barbe, elle pourrait rivaliser avec un grenadier. Un mystère même inexpliqué, c’est qu’Émilie Harley-Backer ait pi se décider à épouser Raymond Gray, elle, la plus jolie e la plus fière de la famille ; elle qui avait refusé sir Cockle Biles, fonctionnaire de la compagnie des Indes; elle qui fi. la dédaigneuse à l’endroit d’Essex Temple, allié cependant à l’illustre maison des Albyn. Comment, avec quatre mille livres sterling pour tout potage, a-t-elle pu se décider à prendre un homme qui n’en avait pas beaucoup plus? Ln cri unanime de colère et de réprobation s’éleva dans toute la famille lorsqu’on apprit cette mésalliance; mistress Harley- Backer ne parle jamais de sa fille sans avoir aussitôt les larmes aux yeux ; elle la considère comme une malheureuse réduite h la mendicité. Quant à miss Welbeck, elle ne se gêne pas pour traiter son beau-frère de roturier, et elle va partout répétant à qui veut l’entendre que mistress Perkins n’est qu’une entremetteuse, attendu que ce fut à un bal qui eut lieu chez elle que les deux jeunes gens se rencontrèrent pour la première fois.

Mais, quoi qu’on puisse dire et faire, M. et mistress Gray vivent à Grays’-Inn-Lane, avec une bonne et une nourrice auxquelles la besogne ne manque pas ; ils y goûtent le bonheur le plus enviable et le plus merveilleux. Jamais de plaintes ni de lamentations à propos du dîner, comme de la part de ces femelles pleurnicheuses dont le Snobisme fait si bien à côté de notre ami sir Aubrey des Deux cent cinquante mille livres de rente. Au contraire, ils prennent le pot-au-feu comme il vient et de la meilleurs grâce du monde, et ils ont même parfois une place pout un ami affamé. L’auteur de ces lignes est là pour en ren-* dre témoignage.

Je vins à parler avec un ami commun, l’illustre Goldmore, directeur de la compagnie des Indes orientales, de

tes dîners et de certains poudings admirables confectionnés aux cédrats par les soins de mistress Gray en personne. La figure de cet honnête garçon se décomposa sous 'impression de la plus vive terreur, et il s’écria : « En vérité, ils donnent à dîner? » C’était, pour ainsi dire, un crime à ses yeux, que des gens de cette espèce s'avisassent de dîner comme les autres; il s’imaginait que toute leur cuisine se bornait à faire rôtir un malheureux os décharné sur une croûte de pain altéré de son jus. Toutes les fois qu’il les rencontrait dans le monde, c’était pour lui un motif d’étonnement, et il le disait même un peu trop haut, de voir à la femme une mise aussi convenable et au mari un habit sans reprises. Je l’ai entendu faire de belles tirades sur la pauvreté dudit couple dans le grand salon du club des Beaux-Parleurs, dont lui, Gray et moi avons tous trois l’honneur d’être membres.

Nous nous rencontrons au club presque tous les jours. Un peu après quatre heures et demie, Goldmore arrive de la Cité, et on peut le voir occupé à lire les journaux du soir dans la galerie vitrée qui fait face à Pall-Mall. C’est un gros homme brillant de santé, qui étale d’énormes breloques sur la rotondité de son ventre dissimulé par un gilet blanc. Il porte un habit des plus amples, bourré de lettres de ses correspondants et des papiers de la compagnie dont il est l’un des directeurs. Ses breloques tintent comme une clochette au moindre mouvement qu’il se donne. Je voudrais avoir un oncle de cette étoffe, h la condition qu’il n’aifrait point d’enfants; je l’aimerais et le chérirais de tout mon cœur, et je me confondrais en prévenances pour lui.

Vers les six heures, dans la saison fashionable, alors que le monde élégant se trouve rassemblé h Saint-James- Street, au milieu des fiacres qui stationnent sur la place, tandis que les dandys, en grande tenue et à l’air désœuvré, garnissent la devanture du café du Grand-Balcon ; que de respectables gentlemen à tête grisonnante s’envoient des saluts à travers les glaces du cercle diplomatique; que des laquais en veste rouge n’auraient pas trop des cent bras de Briarée pour contenir les chevaux de

leurs maîtres ; que le suisse royal, resplendissant sous son merveilleux uniforme rouge, se chauffe au soleil devant „ l’entrée principale du palais, vous pourrez voir, vers le milieu de la journée, une voiture peinte en jaune, attelée de chevaux noirs, ornée d’un cocher à la perruque irréprochable et de laquais poudrés portant une livrée blanche et jaune. Au fond de la voilure est une femme en robe de moire antique, avec un carlin sur les genoux et une ombrelle de soie rose à la main ; elle va s’arrêter devait la porte du cercle , et le domestique de garde s’empresse d’aller avertir M. Goldmore, qui sait parfaitement à quoi s’en tenir, car depuis une demi-heure il regarde par la fenêtre avec une quarantaine d’autres personnes, et lui cric; \ à haute voix : <t La voiture de monsieur! » Alors Goldmore, avec un signe de tête, dit à Muligatawney, l’autre directeur de la compagnie des Indes : « Soyez exact à huit heures précises. » Puis il monte dans sa voiture, où il s’enfonce à côté de mistress Goldmore, et ils font ensemble un tour de Parc, après quoi ils rentrent chez eux, Portland-Place. Tandis que l’équipage s’éloigne au grand trot des chevaux, les badauds du club se laissent aller aux élans d’un enthousiasme irrésistible. Cette voiture est pour eux l’un des meubles de l’établissement : elle appartient au club comme le club leur appartient. Ils la suivent avec la plus tendre sollicitude, et s’ils la rencontrent au parc, ils lui jettent doucement un coup d’œil de connaissance. Mais, halte-là ! nous n’en sommes pas encore aux Snobs, de club. Ah ! mes braves Snobs, je vous vois déjà dans un beau remue-ménage, quand nous en viendrons à parler de vous.

Les quelques mots que nous venons de vous dire sur Goldmore ont déjà suffi pour vous donner une idée du personnage. C’est un Crésus ventru, solennel comme une séance d’Académie, agent de la compagnie des Indes, bon enfant, du reste, et tout prêt à rendre service, mais dont la politesse a quelque chose de cruel.

« M. Goldmore, répétait sans cesse son épouse, n’oubliera jamais que c’est au grand-père de mistress Gray

qu’il doit d’avoir été envoyé aux Indes, et, quoique cette jeune femme ait agi comme une tête sans cervelle dans ce mariage et qu’elle ait compromis sa position dans le monde, son mari n’en paraît pas moins un garçon sensé et laborieux, et nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour lui venir en aide. »

Aussi, de fondation, les époux Gray sont-ils invités deux et trois fois à dîner dans le cours de la belle saison, et, par surcroît de prévenances, Buff le sommelier a l’ordre de louer un fiacre pour les conduire à Portland-Place et les ramener chez eux.

Je me trouve sur un pied de trop grande intimité avec ces deux hommes pour ne pas m’être empressé de redire à Gray l’opinion de Goldmore sur son compte , et la surprise du nabab à l’idée qu’un petit avocat sans cause pût trouver chez lui de quoi dîner. Du reste , ce mot de Goldmore devint proverbial au cercle , et l’on en fit des gorges chaudes contre Gray, auquel les loustics de l’endroit ne manquaient jamais de demander depuis combien de jours il avait dîné, lui proposant d’emporter chez lui une partie du repas, et autres plaisanteries d’un sel aussi piquant. Un jour, M. Gray, au retour du cercle, annonça à sa femme une renversante nouvelle : il avait invité Goldmore à dîner.

« Mais, mon cher ami, dit mistress Gray dans un premier accès d’effroi, c’est bien mal, ce que vous venez de faire; jamais notre salle à manger ne sera assez vaste pour contenir mistress Goldmore.

— Calmez-vous , mistress Gray, cette noble dame est à Paris, et c’est seulement le seigneur Crésus qui doit venir ici. Du reste , après le dîner, nous filons au spectacle. Goldmore a déclaré au club qu’il tenait Shaskpeare pour l’un des plus grands poètes dramatiques, et qu’il était l’un des admirateurs les plus passionnés de son talent. Je lui ai su bon gré de ces paroles, et, dans mon enthousiasme, je 1 ’ai invité à venir festoyer avec nous.

— Mais, bon Dieu ! que voulez-vous lui faire manger ? Il a deux cuisiniers français; vous savez les merveilles

que nous en a dites mistress Goldmore, sans compter que pour lui il dîne tous les jours avec les aldermen.

— Ma bonne ménagère, un gigot de mouton;

Tiens le prêt, je te prie, à trois heures, bien tendre,

Fumant , baigné de jus. Est-il rien de si bon ?

Pour trois heures 1 tu sais, ne nous fais pas attendre.

reprit Gray en citant son poëte favori.

— Mais vous savez bien que notre cuisinière est malade, et je ne connais pas de plus affreux pâtissier que ce Patty-. pan!...

— Silence , femme , répondit Gray, avec une inflexion tragi-comique , je fais mon affaire de l’ordonnance du repas ; tout ce que je vous demande , c’est d’exécuter ponctuellement mes prescriptions ; invitez notre ami Snob ici présent à manger sa part du gala. A moi le soin de faire arriver l’abondance sur notre table.

— Prenez garde à la dépense, Raymond, fit observer sa femme.

— Silence! silence! pusillanime moitié d’un avocat sans cause. Le dîner de Goldmore sera en rapport avec nos faibles ressources; seulement, je vous le répète, exécutez mes ordres de tous points. »

A l’expression particulière qui se trahit sur la figure de mon gaillard, je me doutais qu’il y avait quelque anguille sous roche, et t’attendis le lendemain avec la plus vive impatience.

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