CHAPITRE XXXIV
Suite du même sujet.
Or donc, à l’heure dite.... Mais à ce propos, je ne suis pas fâché d’exhaler ici mon indignation et mon courroux
contre ces maudits Snobs qui n’arrivent pour dîner qu’à neuf heures, lorsque vous les avez priés pour huit, et cela sous prétexte de produire plus d’effet dans l’assistance. Puisse l’horreur des honnêtes gens , les mauvais propos du reste de la compagnie et les malédictions du cuisinier retomber à jamais sur ces grands coupables, et venger la société du sans-gêne avec lequel ils la traitent !
Or donc, au coup de cinq heures, ainsi que l’avaient bien recommandé M. et mistress Raymond Gray, un jeune homme d’une mise élégante, tenue de ville irréprochable, favoris peignés avec un soin poussé jusqu’à la recherche, s’avançait d’un pas allègre qui dénotait un certain empressement. La faim y était bien , du reste, pour quelque chose, et je ne crains pas de le dire ici, quand il faut dîner, à quelque heure que ce soit, la susdite personne se trouve toujours dans la même disposition. Une chevelure abondante et dorée se tordait en boucles derrière son cou; en guise de couronne, il portait un chapeau de soie noire, tout neuf, et se dirigeait, à travers Bittlestone-Street et Bittlestone-Square, du côté de Grays’-Inn. Cet homme, ainsi que l’ont déjà deviné tous nos lecteurs , était M. Snob; car ce n’est pas lui qui se fait attendre lorsqu’il est invité à dîner. Mais procédons avec ordre à notre récit.
Bien que M. Snob puisse se flatter d’avoir produit une certaine sensation dans le quartier de Bittlestone avec son air majestueux et sa canne à pommeau d’or (je puis le dire sans fatuité , plus d’un joli minois chez miss Squilsby, la modiste, se mit aux carreaux pour me donner un coup d’œil ; celte dame a , en effet, sa plaque de cuivre tout juste en face de Raymond Gray, et pour enseigne trois chapeaux à fleurs de papier d’argent et deux gravures de modes françaises, toutes noircies par les mouches), l’impression produite par son arrivée ne fut rien en comparaison de celle qui mit en émoi toute cette petite rue lorsque, environ à cinq heures cinq minutes, le carrosse de M. Goldmore , avec son cocher en perruque blanche , ses valets en culottes jaunes et ses chevaux noirs,
tout resplendissants sous leurs harnais d’argent, s’élança dans cette rue avec la rapidité de la tempête. Le passage est très-étroit, les maisons sont très-basses; les portes sont ornées, pour la plupart, d’une plaque de cuivre comme celle de miss Squilsby; des marchands de charbon, des architectes, des chirurgiens, des hommes d’ affaires, plusieurs commissionnaires en marchandises, occupent ces espèces de petites constructions à double étage avec des décorations en stuc. La voiture de Goldmore dépassait la hauteur des toits; du premier étage, on aurait pu donner une poignée de main à notre Crésus nonchalamment étendu au fond de sa voiture; toutes les fenêtres se garnirent en moins d’un clin d’œil d’enfants et de femmes. Ici, c’était mistress Hammerly, toute chargée encore de ses papillotes; là-bas mistress Saxby avec son devant de cheveux de travers; plus loin, M. Wriggles regardant à travers ses rideaux de mousseline, sans quitter pour cela son verre de grog. On eût dit, enfin, une révolution dans la rue de Bittlestone, quand la voiture de Goldmore vint s’arrêter devant la porte de M. Raymond Gray.
« Que c’est bien à lui de venir nous voir avec ses deux laquais ! » fit mistress Gray, en allant regarder la voiture.
Un de ces deux géants d’antichambre descendit de son perchoir et ébranla la porte d’un coup de marteau qui faillit faire crouler la maison. Tout le monde était aux fenêtres, le soleil brillait à l’horizon, et le joueur d’orgue lui-même fit une pause d’admiration.
Les laquais , le cocher, la figure rouge et le gilet blanc de Goldmore, resplendissaient du plus vif éclat, tandis que la culotte de peluche abaissait le marchepied de la voi- „jre. Raymond Gray, en manche de chemises, accourait ouvrir sa porte.
« Eh! bonjour Goldmore, mon ami, fit-il en approchant de la voiture. Voilà ce qui s’appelle être exact.Vite, ouvrez la portière à votre maître, John! que je lui donne une poignée de main. »
Et John obéit machinalement, avec une expression de surerise et de dédain, à laquelle je ne vois à comparer
que l’air de stupéfaction et d’hébétement répandu sur la face rubiconde de son maître.
« A quelle heure monsieur veut-il sa voiture ? demanda le laquais avec cet accent inimitable qui n’appartient qu’aux /aquais , et dont la musique fait à elle seule la plus grande joie de mon existence.
— Pourvu qu’elle vienne nous chercher ce soir au théâtre, c’est tout ce qu’il faut, s’écria Gray ; il n’y a qu’un pas d’ici au spectacle , nous pouvons y aller à pied. J’ai eu soin de me procurer des billets. Que la voiture soit là sur les onze heures.
— Soit, à onze heures, » s’écria Goldmore tout abasourdi.
Et il s’élança dans la maison d’un pas chancelant comme
s’il eût marché au supplice. N’était-ce pas au supplice qu’il allait en effet , avec ce scélérat de Gray pour bourreau ? La voiture repartit comme elle était venue , accompagnée des regards de tous ces gens qui s’étaient mis aux portes et aux fenêtres. On se souvient encore, dans Bittlestone- Street, de son apparition comme d’une merveille.
« Entrez et causez, je vous prie, avec notre ami Snob, dit Gray en introduisant son hôte dans un petit boudoir. Je vous appellerai aussitôt que les côtelettes seront prêtes.
— Bonté divine! me dit Goldmore d’un air de confidence, comment a-t-il pu songer à nous inviter? Je ne me serais jamais fait l’idée d’un pareil état de gêne.
— A table, à table ! » nous cria Gray en nous interrompant, et en même temps nous arriva par la porte entr’ouverte de la salle k manger un parfum de cuisine , accompagné du frissonnement delà viande qui chante sur le feu.
Nous trouvâmes dans cette pièce mistress Gray sous les armes ; elle avait toute la tournure d’une princesse à laquelle un hasard singulier aurait mis à la main un plat de pommes de terre. Elle le déposa sur la table , tandis que son mari retournait les côtelettes qui se doraient devant le feu.
« Fanny s’est chargé du pouding, nous dit-il; moi , je me suis réservé les côtelettes. En voici une fameuse et de premier choix. Goûtez cela, Goldmore.» Et, en même temps,
fl déposa sur l’assiette de son invité une côtelette toute frissonnante dans son jus. Il n’y a point d’expression assez forte, de point d’exclamation assez grand, pour dépeindra l’étonnement du nabab.
La nappe comptait de vieux services , elle était rapiécée en plusieurs endroits. Une tasse à café faisait l’office de moutardier. Il y avait une fourchette d’argent pour Goldmore; toutes les autres étaient en fer.
« Je ne suis point né avec une cuiller d’argent h la bouche, nous dit Gray sans se déconcerter. Nous n’avons qu’une fourchette d’argent; elle est d’ordinaire pour mu femme.
— Raymond ! fit mistress Gray d’un air suppliant.
— Elle était habituée à avoir des coussins sous ses coudes, savez-vous? Enfin un de ces jours j’espère lui donner un service de table. On vante beaucoup le melchior. Ah ! çà, ce marchand de bière n’arrivera donc pas aujourd’hui! » Puis quittant le coin du feu : « Je redeviens maintenant un monsieur, » nous dit-il; et en même temps il passa son habit, et vint s’asseoir à côté de nous, avec les quatre nouvelles côtelettes de mouton qu’il avait retirées du gril. « Nous ne mangeons pas de viande tous les jours ici, monsieur Goldmore, reprit-il, et c’est pour moi un festin de Balthazar qu’un dîner comme celui-ci. Vous ne vous doutez guère, messieurs du grand monde, habitués à trouver chez vous tout à gogo , des privations qu’ont à supporter de malheureux avocats sans cause.
— Bonté divine! soupira le Goldmore.
— Nous sommes donc condamnés à la pépie , avec ce marchand de bière ? Fanny, allez, je vous prie, nous chercher de la bière à côté. Voici. douze sous. »
Quelle ne fut pas notre surprise de voir Fanny se lever aussitôt et se disposer à sortir !
« Bonté divine ! permettez..., s’écria Goldmore.
— Voulez-vous bien rester à votre place, mon bon! elle sait son affaire, vous ne sauriez pas vous faire servir aussi bien qu’elle. Laissez-la aller seule. Je ne vous en remercie pas moins. »
Raymond débitait tout cela avec un aplomb étourdissant. Mistress Gray quitta la chambre, et ne tarda pas à rentrer avec un plateau sur lequel se trouvait un vase rempli de bière. La petite P~’ly, à qui, lors de son baptême, j’avais eu l’honneur d’oltrir la timbale d’argent obligée, venait derrière , portant deux pipes et du tabac. Sa petite mine joufflue avait une indicible expresssion d’espièglerie et de bonne humeur.
« Avez-vous recommandé le genièvre à Tapling, ma chère Fanny ? » demanda Gray ; puis, après avoir fait signe à Polly de placer les pipes sur la cheminée , ce qui n’était pas sans difficulté, vu la taille de cette petite personne, il continua : « Le dernier qu’il nous a fourni était de la térébenthine pure , et toute votre habileté n’a pas réussi à le rendre passable. Qui aurait pu penser, mon cher Goldmore, que ma femme, une Harley-Baker, ferait un jour du punch au genièvre? Je crois que ma belle-mère se tuerait si elle l’apprenait jamais.
— Pourquoi plaisanter toujours aux dépens de ma mère ? fit mistress Gray.
— C’est bon ! c’est bon ! elle n’en mourra pas, et je n’en ai pas, du reste, la moindre envie; voilà qui est entendu, vous ne faites pas de punch au genièvre et vous l’aimez encore moins. Dites-moi, Goldmore, lequel préférez-vous, boire la bière dans votre verre ou dans le pot d’étain?
— Bonté divinel » s’écria de nouveau le seigneur Crésus, tandis que la petite Polly, soutenant le vase avec ses deux petites mains, le présentait en souriant au directeur, de plus en plus ébahi.
Bref, le dîner s'acheva comme il avait commencé. Gray initia son infortuné convive aux détails les plus bizarres et les plus douloureux de ses luttes avec la misère et le besoin. Il lui raconta comme quoi il nettoyait lui-même ies couteaux pendant s^ premier mois de mariage; comme quoi il promenait marmots dans une voiture & bras ; comme quoi sa femme retournait elle-même les crêpes et faisait la plus grande partie de ses robes. A la fin du repas, il dit à Tibbits, sou secrétaire, qui était allé
chercher au cabaret la bière que mistress Fanny nous avait apportée de la pièce voisine, de monter une bouteille de porto ; puis il fit à Goldmore un récit merveilleux de la manière dont celte bouteille était tombée entre ses mains , récit bien digne de tous ceux qu’il lui avait précédemment narrés.
Le repas une fois terminé , tandis que nous attendions le moment de partir pour le spectacle et alors que mistress Gray s’étant retirée , nous étions , dans le calme et le recueillement, occupés à savourer un dernier verre de porto,
Gray rompit le silence, et, frappant sur l’épaule de Goldmore :
« Voyons, Goldmore, dites-moi une chose
— Et laquelle? fit le Crésus.
— N’avez-vous pas fait un bon diner? » /
Goldmore bondit sur sa chaise comme si une soudaine
vérité eût éclaté à ses yeux; il avait fait un bon diner et
ne s’en était point encore aperçu. Les trois côtelettes de
mouton qu’il avait absorbées étaient parfaites; les pommes
de terre n’étaient pas moins bonnes; quant au pouding,
jamais il n’en avait mangé de pareil; le porter était écu-
meux et frais; le porto eût agréablement flatté le palais '
d’un évêque. J’ai des raisons pour parler de la sorte » il en
reste encore quelques bouteilles dans la cave de Gray.
« Mais fort bon , répondit Goldmore après les quelques minutes qu’il mit à réfléchir sur l’importante question que Gray lui avait faite; fort bon, sur ma parole. Certainement, sans flatterie, j’ai fait un excellent dîner.... excellent, parole d’honneur! Et si vous le permettez, Gray, mon ami, c’est le moment de boire k votre santé et à celle de votre charmante femme. J’espère que, quand mistress Goldmore sera de retour, je vous verrai plus souvent à Portland- Place. »
Sur ces entrefaites, l’heure du spectacle étant arrivée, nous prîmes nos chapeaux et nous partîmes.
Le résultat de tout ceci, que je garantis pour vrai depuis le premier mot jusqu’au dernier, c’est que Goldmore, après ce banquet si cordialement offert, éprouva un sentiment
de compassion mêlée d’estime pour son aimable amphitryon, qui, hélas ! avait souvent le ventre creux et la bourse vide. En sa qualité de directeur de la nouvelle société d’assurances pour lavie contre la bile, il fit nommer Gray conseil judiciaire, avec un traitement annuel fort satisfaisant; et dernièrement, à l’occasion d’un appel porté de la cour de Bombay devant le conseil privé, lord Brougham félicita M. Gray de sa profonde connaissance de la langue sanscrite.
Qu’il sache ou non le sanscrit, je ne puis le dire; mais ce qu’il y a de certain, c’est que Goldmore lui a valu cette bonne aubaine, ce qui m’a inspiré une secrète affection pour ce grandiose et solennel personnage.