‹ Le livre des snobsChapitre 39 sur 49 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

De ceux qui deviennent Snobs au lieu de devenir maris.

« Nous vous sommes, en vérité, fort obligés, nous autres célibataires des clubs, me dit un jour un de mes anciens camarades de collège , Essex Temple. Vous avez une belle opinion sur notre compte! A vous entendre, nous ne serions que des égoïstes. Vous nous traitez de gros Silènes h la face bourgeonnée, et mille autres gentillesses du même genre. Vous nous envoyez à tous les diables sans y mettre la moindre forme; vous nous condamnez à dessécher dans le délaissement, et vous ne voulez reconnaître en nous aucune aptitude à suivre ce qui est bon et honnête, à mener une vie décente et chrétienne. Qui êtes-vous donc vous-même, monsieur Snob, pour nous juger de la sorte? Qui êtesvous donc, avec ce sourire d’une bienveillance diabolique qui déguise une raillerie impitoyable pour toute notre génération? Mon Dieu, je vais vous raconter mon histoire, continua Essex Temple, la mienne et celle de ma sœur Polly. Vous pourrez en faire ensuite tel usage qu’il vous

plaira, et plaisanter à votre aise les vieilles filles ou bafouer les vieux garçons.

« Je vous dirai donc de vous à moi qu’il y avait promesse de mariage entre ma sœur Polly et l’avocat Shirker, garçon qui, à la vérité, avait des qualités incontestables, mais dans lequel je n’ai jamais trouvé qu’un esprit étroit, égoïste et infatué de lui -même. Les femmes n’ont point d’yeux pour les défauts des hommes que l’amour pousse sur leur passage. Shirker, qui avait le cœur aussi tendre qu’un caillou , fit la cour à Polly pendant plusieurs années. C’était un assez joli parti pour un avocat sans cause , ainsi qu’il était alors.

« S’il vous est jamais arrivé de lire la vie de lord Eldon, vous devez vous rappeler un certain avare qui raconte comment il va acheter lui-même pour deux pence de goujons, que lui et mistress Scott font frire ensuite pour leur dîner. Toute sa joie est dans la médiocrité de son existence, et il se complaît à vivre dans la gêne et l’indigence, tandis qu’il accumule un revenu annuel de dix mille livres sterling. Or donc, Shirker 'ne faisait pas moins de bruit de son esprit d’économie. Il se frottait les mains de la chicherie avec laquelle il vivait, et prétendait ne point se marier sans avoir, au préalable, arrondi son patrimoine. Quoi de plus honorable? Polly, remise d’année en année, commença à perdre courage. Quant à lui, il n’éprouvait aucun malaise dans la région du cœur, sa passion n’empiétait point sur ses six heures de sommeil quotidien et ne le détournait pas un moment de ses '«’sées ambitieuses. Il eût éprouvé plus de plaisir à cajoler un avocat général qu’à embrasser Polly, bien qu’elle fût cependant une ravissante créature. La malheureuse se flétrissait dans sa chambrette solitaire, passant de longues heures à relire une demidouzaine de lettres bien glaciales que ce petit monsieur , que Dieu confonde, lui avait fait l’honneur de lui écrire. Quant à lui, au fond de son cabinet il n’avait d’autres affaires en tête que ses paperasses et ses dossiers, et on le trouvait toujours roide et pincé, satisfait de sa personne, la tête toute remplie de sa chicane. Le mariage traîna

ainsi pendant plusieurs années, jusqu’au moment où le petit avocat devint le fameux jurisconsulte que vous savez.

« Pendant ce temps , mon frère cadet Pump Temple, du 120* de hussards, qui jouissait d’une petite fortune égale à celle qui nous était échue eii partage, à moi et à Polly, s’éprit un jour d’une belle passion pour notre cousine Farmy Figlree, et, bref, les voilà mariés; ce fut l’affaire d’un tour de main. J’aurais voulu que vous fussiez à la cérémonie. Il y avait six demoiselles d’honneur en rose pour porter l’éventail, les gants, le bouquet, le flacon d’essence et le mouchoir de la mariée. Il y avait une pleine corbeille défaveurs blanches, pour en orner et laquais et chevaux. La foule curieuse et élégante de nos amis et connaissances remplissait tous les bancs de l’église. Les pauvres, avec leurs habits râpés , faisaient la haie sur les marches du portail. La rue était encombrée des voitures des invités, empressés de répondre à l’appel de la tante Figtree. Inutile de dire que la voiture de la mariée était attelée de quatre chevaux.

« Puis après ce fut le déjeuner, avec de la musique militaire dans la rue et une armée de policemen pour maintenir l’ordre. L’heureüx fiancé dépensa plus d’une année de son revenu en robes et autres menus présents pour les demoiselles d’honneur. Dans le trousseau de la mariée, ce n’était que dentelles, robes de soie, bijoux et mille babioles dont ne pouvait convenablement se passer la femme d’un lieutenant. Pump Temple ne regarda pas un moment à la dépense ; il jetait à pleines mains son argent par les fenêtres. Mistress Pump Temple, sur un joli petit alezan que lui donna son mari, était la plus gracieuse et la plus piquante de toutes les femmes d’officiers de Brighton et de Dublin. La vieille Figtree nous rabâchait, à Polly et à moi, les mêmes histoires sur les grandeurs de Pump et la noble société qu’il fréquentait. Polly vit chez les Figtree, car je ne suis pas assez riche pour la loger avec moi.

« Pump et moi , nous ne nous sommes jamais fort bien entendus. Comme j’étais assez peu au courant de tout son brocantage de chevaux, il n’éprouvait à mon endroit jue ,

îe plus suprême dédain. Je n’oserais pas affirmer que du vivant de notre mère, lorsque la pauvre femme s’épuisait à lui payer ses dettes et à lui faire mille gâteries, il n’existât pas entre nous un petit grain de jalousie. Mais Polly était toujours là pour ramener !a paix dans le ménage.

« Elle allait à Dublin faire visite à Pump, et en rapportait des récits longs d’une aune sur ce qu’il faisait et ne faisait pas : c’était le boute-en-train de la ville, l’aide de camp du lord-lieutenant. Fanny était l’objet de l’admiration universelle. La femme du lord-lieutenant avait daigné être marraine de son second garçon. L’aîné avait une kyrielle de noms aristocratiques , ce qui faisait que sa grand’mère en raffolait. Enfin, Fanny et Pump, par une attention délicate, vinrent à Londres pour la naissance du troisième.

c Polly fut la marraine de ce dernier. Existe-t-il, en effet, deux êtres qui se chérissent plus tendrement que Polly et Pump? « Essex, me dit-elle un jour, il est si bon, si généreux, « si dévoué pour sa famille! avec cela il est joli garçon ; le « moyen de ne pas l’aimer? qui ne fermerait les yeux sur ses et peccadilles?» Une fois, en ce temps-là, mistress Pump gardait encore sa chambre, et la voiture du docteur Fingerfee s’arrêtait encore chaque jour devant sa porte; une affaire m’ayant conduit dans Guild-Hall, je rencontrai, devinez qui? Pump et Polly. La pauvre fille avait l’air plus souriant, la figure plus animée que je ne la lui avais vue dans le cours de ces douze dernières années. Pump, au contraire, rougissait un peu et paraissait gêné.

« Je ne pris point le change sur l’air tout à la fois triomphant et inquiet empreint sur sa figure : le doute n’était pas possible; elle venait d’accomplir quelque sacrifice. Je me rendis sur-le-champ chez l’agent de la famille, où j’appris qu’elle avait vendu, le matin même, un capital de deux mille livres sterling au profit de maître Pump. Faire un esclandre était inutile ; l’argent était déjà entre les mains de Pump, et il courait sur la route de Dublin pendant le temps qu’il me fallut pour me rendre chez notre mère, où je trouvai Polly toute radieuse. On me raconta que Pump était en passe de faire fortune, qu’il était allé placer cet argent

dans la Société générale pour l’exploitation des fondrières d' Allen , ou quelque autre entreprise de ce genre. Le fait est qu’il était allé payer les paris qu’il avait perdus au dernier steeple-chase de Manchester. Je vous laisse à penser si la pauvre Polly a jamais rien revu de son argent, capital ou intérêts.

« C’était la moitié de sa fortune, et il trouva encore depuis le moyen de lui soutirer mille autres livres. Ce fut dès lors une lutte héroïque pour conjurer la ruine et prévenir le scandale. Que de combats, que de sacrifices pour...» Il y eut ici un moment d’hésitation de la part de M. Essex Temple; puis il continua : « Il n’est pas besoin de vous fatiguer de ces détails; mais, comme il arrive d’ordinaire, tout fut inutile, comme tous les sacrifices en pareil cas. Pump et sa femme sont maintenant k l’étranger. Je n’ai pas même voulu demander en quel pays. Polly a les trois enfants sur les bras, et M. Shirker a officiellement dégagé sa parole par écrit. Quant à cette rupture, mistress Temple devait la prévoir le jour où elle aliéna la plus grande partie de sa fortune.

«Voilà les brillants résultats de vos belles théories sur le mariage, fit Essex avec un profond soupir, comme conclusion à son histoire. Et qui vous dit maintenant que je n’ai pas envie de me marier moi-même? Et que trouvezvous de risible aux infortunes de ma sœur ? Ne sommesnous pas les victimes de ces absurdes utopies sur le mariage, dont vous, monsieur Snob, si je ne me trompe, vous faites un des plus ardents prédicateurs ? »

Il s’imaginait avoir trouvé là un puissant argument contre moi, ce dont, chose étrange , je ne suis pas encore bien convaincu.

Eh quoi! sans leur amour incarné pour le Snobisme, tous ces gens-là ne seraient-ils pas les plus heureux du monde ? Si le bonheur, pour la tendre Polly, était de serrer dans ses bras un être aussi dépourvu de cœur que l’homme indigne qui l’a trompée, elle pourrait être heureuse maintenant, comme le pauvre fou de la ballade avec sa statue de pierre ; mais ce qui a faitson malheur, c’est queM.Shir-

ker, dominé par l’ambition et l’amour de l’argent, n’est qu’un Snob et un lâche.

Si cet infortuné Pump Temple et sa linotte de femme se sont ruinés et ont entraîné les autres dans leur perte, c’est qu’ils aimaient trop le luxe des chevaux, l’argenterie, les voitures , les réceptions à la cour , la toilette , c’est qu’ils sacrifiaient tout le reste à ces chimères.

Eh ! qui donc les a ainsi égarés ? S’il y avait plus de simplicité dans le monde, ces têtes légères ne tourneraient pas à tous les vents de la mode. Mais le monde n’aime que les réceptions à la cour, la toilette, l’argenterie et les voitures! C’est à en devenir fou, Dieu nie pardonne ! Lisez un peu la gazette des modes de cour, les romans aristocrati- . ques; appliquez vos observations sur ces êtres humains qui s’agitent entre Pimlico et Red-Lion-Square, et vous verrez que le Snob pauvre n’est occupé qu’à contrefaire le Snob riche; que le Snob courtisan s’aplatit devant le Snob vaniteux ; que le Snob des hautes régions se donne de grands airs vis-à-vis de son confrère d’un échelon inférieur. L’idée d’égalité a-t-elle jamais pu entrer dans la tête de ce Plutus? y entrera-t-elle jamais? La duchesse de Fitz- Battleaxe (ce nom me plaît), sera-t-elle jamais disposée à croire que lady Crésus, qui demeure porte à porte avec elle dans Belgrave-Square , n’est pas plus déplacée que Sa Grâce dans le monde ? Lady Crésus cessera-t-elle de soupirer après une invitation aux bals de la duchesse et de prendre un air protecteur à l’égard de mistress Broadcloth, dont le mari vient d’acheter tout récemment son titre de baronnet? Mistress Broadcloth daignera-t-elle enfin donner la main à mistress Seedy, au lieu d’aller faire part à tout le quartier de ses malicieuses supputations sur les revenus de cette dernière? Mistress Seedy, qui meurt de faim dans son immense hôtel, voudra-t-elle en prendre un autre plus petit, ou même louer un appartement en ville? Et son hôtesse miss Letsam aura-t-elle bientôt fini de se plaindre de la familiarité des fournisseurs, et de récriminer sur l’impertinence de Suky, la femme de chambre, qui port: des fleurs à son chapeau ni plus ni moins qu’une lady?

Un de nos vœux.... mais à quoi bon appeler de nos espérances de pareils changements ï ce serait vouloir la mort de tous les Snobs. Nous n’avons pas, d’ailleurs, la prétention de résoudre ce problème social au courant de laplume; et toi qui parles si bien, mon cher Snob, ne serais-tu pas tout le premier réduit au euicide? .

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