CHAPITRE XXXVI
Les Snobs au club.
En vue d’être particulièrement agréable aux dames, dont je fais profession d’ctre le très-humble et très-obéissant serviteur, nous allons, si vous voulez bien, dire quelques petites méchancetés sur une certaine classe de Snobs, à l’égard de laquelle le beau sexe me paraît nourrir un ressentiment profond ; je veux parler des Snobs de club. Je n’ai jamais, pour ainsi dire, entendu les femmes de l’humeur la plus pacifique et la plus accommodante citer sans un petit grain de mauvaise humeur ces lieux de réunion, ces palais qui étalent leur splendeur le long de Saint-James, et qui ne s’ouvrent que pour les hommes, tandis que les pauvres femmes sont reléguées dans ces affreuses cages en briques percées de trois ouvertures et situées dans Belgravia ou Paddingtonia, ou encore dans l’espace compris entre Edgeware et Gray’s-Inn.
Du temps de mon grand-père, c’était la franc-maçonnerie qui soulevait les colères du beau sexe. Un jour, ma grand’tante, .dont notre famille possède encore le portrait en pied, se blottit dans la caisse de l’horloge, placée au centre du temple des Rose-Croix royaux de Bungay, afin d’espionner les pratiques mystérieuses des membres de la société h laquelle était affilié son mari. Mais, effrayée par les grincements du rouage et la sonnerie du timbre au
coup de onze heures (c'était tout juste le moment où le député grand maître apportait le gril mystique pour y placer •* le récipiendaire) , elle s’élança au beau milieu de la loge , qui, de désespoir de voir ainsi ses secrets profanés, la nomma sur place députée grand’maîtresse à vie. Bien que cette respectable parente, qui dans un corps de femme avait un courage d’homme, ne nous ait jamais soufflé mot sur ces rites ténébreux, elle inspira cependant à toute la famille un tel effroi des mystères de Jakin et de Booz, qu’aucun de nous ne voulut se faire recevoir ou porter les redoutables insignes de la maçonnerie.
On raconte qu’Orphée fut mis en morceaux par quelques ladies de la Thrace qui lui en voulaient de s’être fait recevoir dans la loge des amis de l’Harmonie. « Envoyons-le, dirent-elles, retrouver son Eurydice, qu’il fait mine de tant regretter. » Mais nous recommandons à nos lecteurs, pour cette histoire, le précieux dictionnaire du docteur Lemprière, où elle est racontée d’une manière beaucoup plus saisissante que ne le saurait faire cette plume mal exercée. Revenons donc, sans plus de paroles, à nos moutons , c’est-à-dire aux Snobs de club.
A mon sens, le club devrait être absolument interdit aux célibataires. Si notre ami des Jupons courts n’avait point eu ses habitudes au club des canotiers, — j’appartiens nonseulement à ce club, mais encore à neuf autres institutions du même genre, — il est plus que probable qu’il ne serait plus garçon à l’heure qu’il est. Au lieu de permettre aux garçons d’aller goûter au club toutes les aises, toutes les douceurs du luxe le plus ingénieux, on devrait s’appliquer à leur faire une existence des plus malheureuses, et proposer une prime d’encouragement à l’inventeur qui trouverait moyen de faire de leurs moments de loisir les plus insupportables de leur vie. Quant à moi, rien ne m’est plus répugnant que le petit Smith, qui ne sait mieux employer sa florissante jeunesse qu’à engloutir à lui seul des dîners à trois services; ou bien encore que Jones, qui, dans sa verte maturité, étendu comme un veau sur un fauteuil élastique, est absorbé par la lecture du dernier
roman en vogue ou d’une revue pétillante d’esprit. Que dire encore du vieux Brown, égoïste maudit, qui dédaigne la littérature pour elle-même, mais qui, campé sur le meilleur sofa, assis sur la seconde édition du Times, ayant le Morning-Chronicle entre les genoux, le Morning -Herald caché entre le gilet et la redingote , le Standard sous le bras gauche, le Globe sous l’autre coude, et le Daily-News sous le nez, a le front de dire à M. Wiggins : « Après vous le Punch, s’il vous plaît?» Te tairas-tu, affamé insatiable, qui ne crains point d’interrompre notre ami au moment où il rit du meilleur de son cœur des excellentes plaisanteries du susdit journal?
Voilà des êtres personnels dont il s’agit d’extirper l’engeance. Savez-vous, jeune Smith, où vous devriez être, au lieu de fêter ainsi ce diner et ces flacons? Votre place est, à l’heure qu’il est, aux côtés de miss Higgs, autour de la table où l’on prend le thé, au milieu d’une honnête et joyeuse réunion, avalant votre eau chaude à petites gorgées, et grignotant l’inoffensive brioche. Pendant ce temps, la maman Higgs contemplerait avec plaisir les innocentes agaceries du jeune couple, et notre amie miss Wirt, la gouvernante, exécuterait à tour de bras la dernière sonate de Talberg sans que personne y prêtât la moindre attention.
Et vous, maître Jones, espèce de ci-devant jeune homme, savez-vous ce que vous devriez être à cette époque de votre vie? Vous devriez être père de famille, et à cette heure, — la pendule marque neuf heures du soir, — la bonne devrait venir chercher les enfants pour les coucher. Alors vous vous trouveriez en tête-à-tête avec mistress Joues aux deux coins de la cheminée, séparés par la table et une bouteille de porto un peu moins pleine qu’une heure auparavant. Mistress Jones en aurait bu deux verres; mistress Grumble (la belle-mère de Jones) en aurait pris trois, et vous, vous auriez fait votre affaire du reste, après quoi, un léger assoupissement vous aurait doucement conduit jusqu’à l’heure du coucher.
Quant à Brown, ce vieux mauvais sujet, ce grand ava-
leur de journaux , comment se trouve-t-il au club à une heure où le monde honnête est encore réuni? 11 devrait être à faire son whist avec mistress Mac Whirter, sa 1 femme, et l’apothicaire de la famille. On lui apporterait sa bougie à dix heures, et il irait se mettre au lit tout , juste au moment où la jeunesse commence la danse.
La manière de vivre que je propose à ces messieurs n’est-elle pas plus honnête, plus simple et plus louable que ces orgies nocturnes dont la monotonie compose toute la vie du club ?
Passe encore pour ceux qui ne fréquentent que la salle à manger et le salon de lecture; mais songez, mesdames, à ceux qui font leur domicile habituel des autres pièces de cet abominable repaire, contre lequel je suis décidé à faire feu de toutes mes batteries. Figurez-vous le vieux Cannon, ce pécheur incorrigible, qui, à son âge et avec sa taille, reste là, en manches de chemise, à pousser l’ivoire toute la nuit et à faire assaut de paris contre cet affreux capitaine Spot. Représentez-vous, dans une pièce à demi éclairée, l’infortuné Pam, assis à une table de jeu, en compagnie de Bob Trumper, de Jack Deuceace et de Charles Vole ; pauvre pigeon égaré! chaque fiche qu’il perd lui coûte une guinée, et il en perd beaucoup. Mais que dire de ce réceptacle d’abominations établi, je n’en sais rien que par ouï dire, dans quelques clubs, et qu’on appelle h fumoir? Non, jamais vous ne pourrez vous faire une idée de tous les mauvais sujets qui s’y réunissent, de la quantité de grogs américains et de sherry-cobblers qui s’y consomment! Ceux qui mettent le pied dans ce lieu de damnation ne rentrent au logis qu’au chant du coq et à pas furtifs, pour se soustraire aux regards des honnêtes gens. Vieux hypocrites, ils ôtent leurs bottes, qui pourraient élever contre eux un bruit accusateur; pendant ce temps, les enfants ronflent à tue-tête, et, au second, leur chaste épouse n’a pour toute société que la veilleuse qui jette déjà des lueurs plus faibles. Hélas! bientôt la chambre conjugale va être infectée d’une odeur de pipe et de cigare. Je ne suis point de ceux qui prêchent la violence, je n’ai point
l’humeur incendiaire; mais, chères dames, vous assassineriez les marchands de tabac, vous brûleriez les clubs qui remplissent Saint-James, qu’il est au moiris un Snob de ma connaissance qui ne vous en estimerait pas moins.
Si l’on me consultait, la fréquentation des clubs ne serait permise qu’aux maris qui n’ont rien à faire. Leur continuelle présence au logis ne saurait être désirable, même pour la femme la plus éprise. Voici, par exemple, des petites filles que l’on met au piano. Or, le moins qu’une demoiselle appartenant à une bonne famille anglaise puisse donner à sa musique, c’est trois heures par jour. Ne serait-ce pas de la cruauté que de contraindre un infortuné père à rester assis pendant tout ce temp3 à écouter de fausses notes, à partager ces outrages à l’harmonie que le malheureux piano est obligé de subir? Un homme à l’oreille juste, soumis pendant plusieurs jours à une pareille torture, en deviendrait immanquablement fou.
Ou bien encore, si vous avez, chère dame, à aller chez le marchand de nouveautés ou chez la couturière, il est évident que votre mari sera beaucoup mieux au club, pendant ces graves occupations, qu’à côté de vous dans la voiture, ou bien juché sur un tabouret, à se pâmer d’admiration devant un châle ou une dentelle dont les dandys de comptoir s’évertuent à vous faire ressortir les beautés.
On devrait envoyer cette espèce de maris aller prendre l’air aussitôt après le déjeuner, et, s’ils ne sont pas membres du parlement, administrateurs d’un chemin de fer ou d’une compagnie d’assurances, le mieux serait de les déposer au club en leur recommandant de n’en pas bouger jusqu’à l’heure du dîner. Voilà qui est bon pour eux, et tout esprit qui, comme le mien, aime les choses à leur place, reconnaîtra que c’est bien là l’occupation qui convient à ces nobles intelligences. Toutes les fois qu’il m’arrive de traverser Saint-James, j’ai bien soin de profiter d’un privilège que je partage, du reste, avec tout le monde; c’est de passer en revue les fenêtres des différents clubs, et particulièrement celui des Libres-Penseurs. J’examine avec un respectueux recueillement les figures qui se des-
sinent aux carreaux, ces gros pères à la face rubiconde, ces dandys quelque peu ridés, tous ces hommes qui n’ont rien dans la tête, mais qui portent en revanche des ceintures pour la taille, des cheveux luisants de pommade et des cravates serrées. Assurément, pour les hommes de 11 cette espèce, le club est le meilleur endroit où ils puissent passer la journée. Au moment de la séparation, songez, mesdames, au plaisir de se revoir, alors que, vos affaires de ménage terminées, vos emplettes achevées, vos visites faites, votre carlin promené au parc, votre toilette complétée par les soins de votre camériste française, ce qui ajoute encore, s’il est possible, à l’éclat de votre ravissante beauté, il ne vous reste plus qu’à faire de votre logis un séjour de délices pour celui qui en a été absent depuis le matin.
Le club est fait pour les hommes de cette pâte comme ils sont faits pour le club; aussi ne les rangerons-nous point au nombre des Snobs qu’on y rencontre, et nous remettons à notre prochain chapitre de courir sus à ces derniers.