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CHAPITRE XXXVII

Revue générale des Snobs de club.

La sensation profonde qu’a causée dans les clubs mon article sur les Snobs que l’on y rencontre a éveillé en moi, qui ai l’honneur d’en faire partie, un mouvement de vanité si naturelle, que je ne cherche pas même à la dissimuler.

J’appartiens à neuf clubs : le club de l’Armée et de la Marine, le club des Traîneurs de sabre, clubs militaires; le club des Satisfaits, le- club des Incorruptibles, du Juste- Milieu, des Droits de l’homme, des Doctrinaires, qui sont

tous des clubs politiques. Je fais encore partie de Regent's-Club et du club des Pantalons collants, clubs des gens à la mode. L’Acropole, le Palladium, l’Aréopage, le Pnyx, le Pentélique, l’Ilissus, le Poluphloisboio thalasses, clubs littéraires, ont encore l’avantage de me posséder, et, à ce propos, je n’ai encore pu découvrir où ces derniers clubs avaient été pêcher leur nom. Il n’en est pas de plus ignorant que moi en fait de grec, et je suis étonné du nombre de mes honorables confrères qui ont réussi à se familiariser avec cette langue.

Depuis que j’ai manifesté l’intention de publier une série des Snobs de club, j’ai pu remarquer que mon arrivée dans l’une ou l’autre de ces réunions y excite toujours un certain frémissement. Les groupes se dissipent à mon approche pour aller se reformer à l’écart, les sourcils se froncent, les têtes s’agitent par manière de menace, et votre très-humble serviteur devient le point de mire des regards les plus foudroyants.

« Voilà ce diabolique, cet impudent folliculaire! qu’il ait seulement le malheur de me toucher du bout de sa plume, dit le colonel Bludyer, et je le hache aussi menu que chair à pâté.

— Je vous l’avais bien dit ! avec votre rage d’admettre les hommes de lettres dans le club, dit Ranville à son collègue Spooney de la chancellerie et du sceau de la reine ; ces gens-là sont très-bien à leur place, mais il faut les y laisser, et pour ma part mon caractère officiel m’engage à y regarder à deux fois avant de leur serrer la main ou de leur faire d’autres avances de ce genre. Mais, en vérité, c’est aller trop loin que de se laisser envahir par des gens de cette espèce. Venez-vous, Spooney? » Et mes deux faquins s’éloignent avec un air superbe.

Une autre fois, j’arrive dans le salon où se prend le café, au club des Incorruptibles. Le vieux Jawkins pérorait au milieu d’un cercle d’auditeurs qui l’écoutaient la bouche béante, comme c’est l’habitude; il se redressait de toute sa hauteur, brandissait d’une main le Standard, et se carrant devant la cheminée •

■ Que disais-je à Peel l’an passé ? > décl mait-il d’un ton doctoral. Toucher aux lois des céréales , c’est toucher à la question des sucres ; toucher à la question des sucres , c’est toucher à celle du thé. Je ne suis pas prohibitio— niste : je suis, au contraire, du parti libéral ; mais je vois le précipice ouvert à nos côtés. Soyons libre échangiste si vous voulez, mais à condition de réciprocité. Et savez-vous la réponse que me fit sir Robert Peel ? « Monsieur Jawkins, » me disait-il....

Ici les yeux de l’orateur ayant rencontré par hasard la figure de votre très-humble valet, il s’arrêta tout court au beau milieu de sa période, de l’air d’un homme dont la conscience n’est pas nette, et laissa inachevée cette phrase usée et ridicule dont il nous avait rebattu les oreilles.

Jawkins appartient à cette espèce de Snobs de club encroûtés dans leur routine. Chaque jour il revient à la même place, et là, le Standard à la main , il s’assimile par une lecture attentive l’article de fond, qu’il va débiter ensuite avec un aplomb que rien ne déroute et une éloquence attique à son voisin de table, qui l’a déjà lu d’un bout à l’autre sans en passer un mot. Le matin , vous êtes sûr de le rencontrer dans les cabinets des banquiers et des agents de change de la Cité , posant pour l’homme d’importance.

« Hier, leur dit-il, j’ai eu une conversation avec Peel, et voici son plan de campagne.... J’ai eu précisément un entretien à ce sujet avecGraham, et, d’honneur, il a fini par tomber tout à fait d’accord avec moi.... Je l’avais bien prévu , que c’était là le seul parti qui restât à prendre au gouvernement. *

Il est toujours au club à l’heure où arrive le journal du soir.

« Si vous voulez savoir l’opinion de la Cité , milord , je vais vous la dire, fait-il d’un air empressé. En deux mots, voici comment Jones Loyd envisage l’affaire, je le tiens de la bouche même de Rothschild.... A Mark-Lane, la foule a reçu cette nouvelle de cette manière. »

En somme, c’est la gazette par excellence.

Il habite, comme de juste, h Belgravia, une élégante maison badigeonnée en brun ^air. Tout ce qui tient à sa personne présente un ensemble de gravité , de tristesse et de bien-être. Ses dîners figurent au Morning -Herald dans la liste des galas de la semaine. Sa femme et ses filles se montrent une fois par an aux réceptions de la cour, où elles produisent le plus grand effet; et, ce jour-là, Jawkins est visible au club, en uniforme de député-lieutenant.

Il a la manie de commencer tous ses discours par cette invariable formule : « Lorsque j’étais à la chambre, etc. » En somme , il a siégé au parlement , pour le bourg de Skittlebury, pendant trois semaines, et sa nomination fut annulée comme entachée de corruption ; depuis , il s’est présenté, à trois reprises différentes , aux électeurs de ce noble bourg, avec un insuccès toujours égal.

Il existe une autre espèce de Snobs politiques qui foisonnent assez dans les clubs ; ce sont des hommes qui , dédaigneux de la politique intérieure, se donnent pour très-forts sur les relations avec l’étranger. On ne trouve guère, j’imagine, qu’au club des particuliers de cette espèce ; c’est pour eux que nos journaux ont soin de s’assurer d’une correspondance qui leur coûte le prix énorme de dix mille livres sterling par an. On les voit toujours préoccupés et inquiets des projets de la Russie et des trahisons de Louis-Philippe. Ce sont eux qui s’attendent, tous les matins, à voir une flotte française dans la Tamise. Ils ne perdent pas de vue le moindre mouvement du président des États-Unis, et ils épluchent, grand bien leur fasse! jusqu'au dernier mot de son message. Ils savent le nom de tous les chefs de faction en Portugal, et vous diront les motifs de la lutte. A les entendre , lord Aberdeen devrait être décrété d’accusation , et lord Palmerston envoyé au gibeW D’après eux , lord Palmerston est à la solde de la Russie : ils savent le nombre exact de roubles qu’on lui paye; ils vous diront même la maison de la Cité qui les lui compte. C’est là un des sujets favoris de la conversation dp celte espèce de Snobs.

Un jour, il m'arriva de recueillir les paroles suivantes, échangées entre un Snob de cette espèce (c’était, je crois, le capitaine Spitfire, auquel, soit dit en passant, les whigs avaient refusé un commandement de vaisseau) et M. Minns.

Voici donc ce qu’il lui racontait après dîner :

« Savez-vous, Minns, pourquoi la princesse Scragamoffski n’était point k la fête de lady Palmerston? C’est qu’elle n’était pas en état de se faire voir. Et savez-vous pourquoi elle ne pouvait se montrer? — Non. — Eh bien, * moi, je vais vous le dire, Minns. La princesse a le dos écorché au vif; ce n’est qu’une plaie du haut en bas, mon cher. Mardi dernier, à midi, trois tambours du régiment de Preobaj inski sont arrivés à Ashburnham-House, et, k midi et demi , dans le salon jaune de l’ambassade russe , en présence de l’ambassadrice, de ses quatre demoiselles d’honneur, du pope et du secrétaire d’ambassade , il a été administré à Mme de Scragamoffski treize douzaines de coups de bâton. Oui, elle a reçu le knout, monsieur, le knout en pleine Angleterre, au beau milieu de Berkeley- Square, pour avoir dit que la grande-duchesse Olga avait les cheveux rouges. Croyez-vous qu’après cela, monsieur, lord Palmerston puisse conserver son portefeuille?

— Bonté divine! » exclama Minns. •

Depuis lors , Minns ne quitte pas plus Spitfire que son ombre, et il le tient pour le plus profond politique et pour l’esprit le plus pénétrant des temps modernes.

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