‹ Le livre des snobsChapitre 42 sur 49 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Les Snobs de club au jeu et sur le turf.

Il y aurait pour un grand écrivain un livre curieux k faire sous le titre de Mystères des clubs ou Saint-James- Street mis à découvert. Une plume d’imagination trouverai*

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là de quoi s’exercer. Vous rappelez-vous le temps de notre enfance, lorsqu’après avoir dépensé à la foire tout l’argent qu’on nous avait donné, nous rôdions autour des baraques d’un air de soucieuse convoitise, nous représentant autant que possible en idée le spectacle qui se donnait à l’intérieur?

L’homme est un drame. Assemblage merveilleux de Passions et de Mystères, de Bassesses et de Grandeurs, de Mensonges et de Vanités, etc., etc., etc. Chaque Cœur est une Baraque de la Foire aux Vanités. Mais, halte-là! en voilà assez avec ce style grandiose émaillé de majuscules. Ce serait à en mourir s’il fallait donner de la prose de cette étoffe pendant toute une page, quoique, à l’occasion, une page hérissée de majuscules soit d’un assez joli effet. Au club donc, si par malheur on ne rencontre pas une figure de connaissance, on a du moins pour ressource d’appliquer ses facultés observatrices aux types qu’on y rencontre, et de tenter de surprendre ce qui s’agite derrière ces toiles et ces rideaux de l’âme , si bien figurés par la redingote et le gilet. C’est un plaisir qu’on est toujours sûr d’avoir sous la main et qu’il fait bon prendre dans certains clubs, où, à ce qu’on m’a soutenu, il ne s’échange jamais une seule parole. Chacun, assis en silence dans la pièce où l’on prend le café, s’amuse, pour se distraire, à regarder le blanc des yeux de eon voisin.

Toutefois, il ne faut pas trop se presser de juger les gens sur l’extérieur. Il se trouve à notre club un homme ni vieux ni jeune, de large et pesante encolure, vêtu comme un capitaliste, plutôt chauve qu’autrement, portant du vernis et un vitchoura à la promenade. Son air placide et calme, son exactitude à commander et à déguster de petits dîners de gourmet, me l’avaient fait prendre, pendant cinq Dns de suite, pour sir John Pocklington, et j’avais pour lui oute la considération qui estdue à un homme affligé decinq tents livres à manger par jour. Mais, voyez ma méprise, j’ai découvert récemment que c’était tout simplement un commis d’une maison de commerce de la Cité , qu’il n’avait que doux cents livres sterling à dépenser par an , et qu’ii

répondait au nom de Jubber, tandis que John Pocklington n’est autre que ce petit homme aux dehors crasseux, au nez barbouillé de tabac, qui crie comme un beau diable que la bière ne vaut rien, et qui bataille le garçon sur le prix d’un hareng de trois sous. Il était assis à une table tout proche de Jubber, lorsque, l’autre jour, on me désigna Sa Seigneurie.

Attention! voici maintenant un mystère d’un autre genre. Avez-vous remarqué le vieux Fawney, se glissant comme un spectre d’une pièce à l’autre? Son regard est terne et vitreux, sa face est empreinte d’un éternel sourire. Il fait mille cajoleries à tous ceux qui lui tombent sous la main; il vous donne l’accolade, vous souhaite mille bénédictions, et paraît porter à votre prospérité le plus tendre et le plus incroyable intérêt. Vous le tenez, et avec raison, pour un charlatan et un coquin ; il le sait , ce qui ne l’empêche pas de s’insinuer partout comme la couleuvre; sa flatterie se colle à tout : c’est comme la trace visqueuse que laisse après elle la limace. Vous voudriez connaître le secret des menées de cet homme; quel profit compte-t-il tirer de vous ou de moi ? Sans pouvoir deviner ce qui se trame sous ce masque impassible et sournois, vous sentez une répulsion vague et instinctive qui vous dit que vous êtes en présence d’un cafard ; mais, en somme, l’âme de Fawney vous échappe sous d’impénétrables ténèbres.

Par ma foi, mieux valent encore les jeunes cœurs : les rouages y sont plus à découvert; c’est comme si l’on vous jouait, pour ainsi dire, cartes sur table. Tenez , voici fort à propos MM. Spavin et Cockspur.

Entrons hardiment dans le premier club venu , nous sommes sûrs d’y rencontrer un échantillon au moins de chacun de ces deux types. Ces messieurs ne connaissent personne; ils s’annoncent par une odeur concentrée de cigare qu’ils répandent partout où ils vont; ils s’établissent mystérieusement à l’écart, pour causer de sport et d’autres matières aussi graves. C’est par le nom des chevaux vainqueurs aux courses qu’ils désignent les années de la courte période où ils furent l’ornement du grand monde.

De même que les hommes politiques parlent de l’année oit s’accomplit telle réforme , de celle où les whigs quittèrent le ministère, et ainsi de suite, ces jeunes adeptes du sport vous parleront de l’année de Tamation, de celle d'Opodeldock, ou bien encore de l’année où Catawa/mpus fut placé second à la grande course de Chester. Le billard remplit leur matinée. A déjeuner, ils boivent du pale-ale, en ayant soin d’entremêler le tout d’un certain nombre de petits verres. Leur journal est le Moniteur des Haras , feuille palpitante d’intérêt et qui déploie surtout une haute érudition dans ses réponses à ses correspondants. Ils suivent scrupuleusement toutes les ventes du Tattersall , et on les voit errer au Parc les mains enfoncées dans les poches de leur paletot.

Lorsque je considère la physionomie générale de ces fanatiques du sport, je suis surtout frappé de leur divertissante gravité , de la concision de leurs phrases , de leur mine soucieuse et morose. Dans le fumoir de Regent’sclub, tandis que Joë Millerson excite une hilarité générale par ses histoires de l’autre monde, vous pouvez être certain que MM. Spavin et Cockspur, réfugiés à l’autre extrémité de la pièce , échangent la conversation suivante ou quelque chose d’analogue :

c Je prends votre pari à vingt-cinq , murmure tout bas Spavin.

— Impossible à ce prix , » répond Cockspur en branlant la tête à la façon de Jupiter olympien.

Les malheureux 1 le livre des engagements les poursuit comme un cauchemar. En voilà encore un que je déteste bien plus, je crois, que Y Almanach de la Pairie. Et encore ce dernier a du bon , car, s’il ne dit pas toujours la vérité , s’il |ait descendre Muggins du géant Hogyn Mogyn , si la moitié de ses généalogies est un tissu de mensonges et l’autre de sottises , il y a toutefois des devises assez curieuses à lire , du moins en partie ; et ce livre étant , en quelque sorte, le laquais galonné de l’histoire, il peut avoir V encore son utilité. Mais un livre de paris pour les courses, \Jj h quoi diable ça peut-il être bon? Qu’on me métamor*

phose pour une semaine seulement en calife Omar, et je réponds de faire un feu de joie de toutes ces méprisables paperasses , depuis le carnet de milord , cet inébranlable pilier des écuries de Jacksnaffle, qui réussit à mettre dedans des coquins moins bien renseignés que lui, jusqu’au cahier graisseux et taché de sang du garçon boucher qui se risque à parier ses huit sous au cabaret voisin, et qui, s’il a de la chance, pourra bien gagner jusqu’à vingt-cinq schellings au bout du jour.

Lorsqu’ils sont sur le turf, Spavin et Gockspur ne connaissent plus ni père ni mère : pour gagner d’un point, ils trahiraient leurs meilleurs amis. Un de ces jours, nous apprendrons leur départ pour Botany-Bay. N’étant pas, quant à nous , des habitués du sport , celte nouvelle ne nous fendra pas le cœur. Regardez, voici M. Spavin qui fait sa toilette pour le départ; il est devant la glace, se donnant un dernier coup de brosse pour ramener une mèche rebelle de chaque côté. Ce n’est que sur les pontons, ou parmi la jeunesse dorée du turf, que l’on peut voir une mine aussi abjecte, aussi malfaisante et aussi rembrunie.

Il existe parmi les jeunes gens qui fréquentent le club un Snob d’une espèce bien plus sociable que les précédents : je veux parler du Snob qui incendie le cœur des femmes. Au moment même où j’écris ces lignes, j’entends Wiggle qui se rajuste dans l’antichambre, et je saisis au vol les phrases suivantes qu’il échange avec Waggle, son inséparable :

Waggle : Sur mon honneur, Wiggle, je vous assurequ’elle vous a regardé.

Wiggle : Je crois, Waggle, qu’en effet.... c’est-à-dire j’ose croire qu’elle m'a regardé d’un œil assez bienveillant. Nous la verrons ce soir à la Comédie-Française.

Puis , après avoir bien bichonné leurs délicieuses petites personnes, nos inoffensifs séducteurs se dirigent vers la salle à manger.

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