‹ Le livre des snobsChapitre 43 sur 49 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

On Snob de club amoureux.

Les deux types que j’ai crayonnés au précédent chapitre, sous les gracieux pseudonymes de Wiggle et Waggle, peuplent encore les clubs dans une proportion satisfaisante. Wiggle etWaggle vivent dans l’oisiveté. Ils sont de la classe moyenne. L’un aime à se donner pour avocat , et l’autre occupe dans Piccadilly un appartement des plus coquets. Ce sont des élégants de la seconde catégorie. Ils ne peuvent atteindre à ce magnifique négligé de toilette , à ce merveilleux débraillé, lâchons le mot, qui est l’apanage des rejetons des plus illustres et des plus nobles familles; mais, à l’exemple près, leur existence est aussi déplorable que celle des roués du premier ordre , et leur personne aussi complètement inutile. Je ne prétends point m’armer des foudres de Jupiter pour les lancer à la tête de ces petits insectes qui voltigent dans Pall-Mall ; ils ne sont pas assez nuisibles au public, et leurs extravagances privées n’en valent pas la peine. Il n’y a pas à craindre qu’ils dépensent mille livres sterling pour offrir des pendants d’oreilles en diamants à une danseuse de l’Opéra, comme peut le faire lord Tarquin. Ce n’est pas eux qui feront sauter la banque , comme le jeune comte de Martingale à la dernière soirée du club. Ils ont encore de bons côtés , d’honnêtes sentiments, et se conduisent en gens honorables dans toutes les questions d’argent. Mais, dans leur rôle d’hommes qui tiennent à s’amuser à tout prix sans être bien difficiles sur la qualité des plaisirs , ils sont si mesquins, si rengorgés , si ridicules , qu’ils ont leur place marquée à l’avance dans un livre qui traite des Snobs.

Wiggle a voyagé à l’étranger. Pour peu que vous lui prêtiez l’oreille, il vous racontera des histoires ébouriffantes sur

ses bonnes fortunes avec les comtesses allemandes et les princesses italiennes qu’il a rencontrées à table d’hôte. Sa chambre est toute tapissée de portraits d’actrices et de danseuses d’Opéra. 11 se roule le matin dans une robe de chambre de damas de soie et brûle des pastilles du sérail eu lisant Don Juan et des romans français. Pour le dire en passant, la vie de l’auteur de Don Juan racontée par luimême est le type par excellence de l’existence d’un Snob. Il possède encore des lithographies françaises à deux sous au choix ; ce sont toutes des femmes aux yeux languissants, moitié cachées sous le domino, avec quelqm peu de guitare et de gondole. Il a une histoire à voui raconter sur chacune d’elles.

« La gravure n’est pas fameuse, vous dit-il. Je le sais, mais j’ai des raisons particulières pour y tenir; elle me rappelle une personne aimée que j’ai connue sous d’autres climats. Avez-vous entendu parler de la princesse de Monte-Pulciano ? J’ai fait sa connaissance à Rimini. Cette chère Francesca ! Voyez-vous cette tête encadrée de longues boucles de cheveux, ces yeux qui brillent d’un feu qui vous consume , ce turban surmonté d’un oiseau de paradis, cette odalisque enfin avec une tourterelle sur le doigt? c’est le portrait d’une personne que vous ne connaissez peut-être pas, mais qui est célèbre à Munich. Waggle, mon bon, tout le monde vous dira que c’est la comtesse Ottilia, dite Eulenschreckenstein. Ah! monsieur, qu’elle était belle, quand j’ai dansé avec elle, le jour anniversaire de la naissance du prince Attila de Bavière, en 1844! Le prince Carloman nous faisait vis-à-vis , et le prince Pépin était du quadrille. Elle avait un magnifique tournesol au milieu de son bouquet. Waggle, mon cher, elle est toujours là. »

Et alors il prend une pose langoureuse et discrète; sa tête s’incline pensivement sur les coussins de son sofa, et * il paraît comme débordé par la violence de ses souvenirs.

L’année dernière, il excitait au plus haut degré la curiosité publique à l’occasion d’un petit étui en maroquin fermé par une clef d’or, ciu’il portait toujours suspendue

à son cou. L’anneau de la clef était formé par un serpent qui se mordait la queue, ce qui est, comme chacun sait, l’emblème de l’éternité. Au milieu du cercle était enchâssée la lettre M. Quelquefois il plaçait le petit étui sur son bureau comme sur un autel , mettait des fleurs tout à l’entour, et se levait au milieu de la conversation pour aller le couvrir de ses baisers.

Quelquefois, de sa chambre à coucher, il criait à son valet : « Hicks , apportez mon trésor ! »

« Je ne suis pas au fait de cette histoire, vous dira Waggle, qui peut savoir toutes les intrigues de ce don Juan. Desborough Wiggle, monsieur, est l’esclave de ses passions. Vous connaissez sans doute l’histoire de cette princesse italienne enfermée au couvent de Sainte-Barbara , à Rimini ? Il ne vous en a rien dit ? alors je dois me taire. Avez-vous entendu parler de ses aventures avec cette comtesse pour qui il vient de se battre en duel avec le prince Witikind de Bavière? Et la jolie fille de Penlonville, dont le père est un ministre dissident, elle faillit en mourir, lorsqu’elle apprit qu’il avait d’autres engagements avec une charmante créature d’une famille considérable, qui lui a manqué ensuite de parole. Quant à l’autre infortunée, elleest maintenant dans une maison de retraite.»

Waggle pousse le culte de son ami jusqu’à l’adoration la plus exaltée.

® Il y a du génie dans cette tête-là , me dit-il un jour tout bas à l’oreille. Ah ! s’il voulait seulement s’en donner la peine, il pourrait prétendre à tout, monsieur, n’étaient ses passions. En poésie, il a fait les choses les plus ravissantes. Il a écrit une suite à Don Juan avec ses propres aventures. Avez- vous vu ses vers à Marie? Oh! c’est bien supérieur à Byron, bien supérieur! »

J’étais ravi de recueillir ce jugement de la bouche d’un critique aussi exercé que Waggle, d’autant plus que ces vers étaient de ma composition, car je les avais faits pour l’honnête Wiggle, un jour où je l’avais trouvé dans son cabinet, tout rêveur devant un album assez crasseux et de forme antique, sur lequel il n’avait pas encore écrit un mot.

« Il faut y renoncer pour cette fois, me dit-il; il y a des jours où j’écrirais un poème en vingt-quatre chants; mais ce matin je ne puis trouver le premier mot, et cependant, mon cher Snob, quelle occasion ! quelle ravissante créature ! Elle m’avait prié d’écrire quelques vers sur son album; et dire que ça ne veut pas venir!

— Est-elle riche? demandai-je; car vous n’iriez pas, j’imagine, vous adresser à une autre qu’à une héritière.

— Oh! mon cher, mon excellent Snob , c’est une perfection, c’est une perle; tous les talents, famille excellente. Et dire que je ne puis décrocher un malheureux vers de mon cerveau!

— Eh bien! lui dis-je, comment voulez-vous qu’on vous serve ça? à l’eau-de-vie et un filet de citron?

— Ah ! de grâce , ne plaisantez point ainsi avec les sentiments les plus sacrés , mon bon Snob. Je voudrais quelque chose de sauvage et de tendre, à la Byron. Je voudrais lui dire qu’au milieu du bruit des bals et des fêtes.... Enfin, vous voyez, quelque chose dans ce genrelà.... Que je ne pense qu’à elle, vous entendez bien?... Que le monde ne m’inspire que mépris et dédain, que j’en suis las et fatigué, vous entendez, n’est-ce pas? et puis ici une comparaison avec la gazelle et le rossignol ne ferait peut-être pas mal , qu’en dites-vous?

— Avec un peu de yatagan pour arrondir la période,» ajouta votre très-humble serviteur.

Nous nous mîmes donc à l’œuvre.

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