‹ Le livre des snobsChapitre 44 sur 49 · A MARIE · texte numérisé non relu

A MARIE

Non, dans cette foule qui brille,

Nul n’est plus sémillant, ni plus léger que moi.

Aux bals, dans les banquets, quand ma verve pétilla.

De la gaieté je suis le roi.

Oui, mon rire éclatant et ma lèvre moqueuse A tous les cavaliers inspirent de l’effroi.

Mais mon cœur, ma pensée et ma veille rêveuse,

Mes larmes sont pour toi , pour toi !

« Eh bien! Wiggle, le tour eu est-il assez galant, et

vous plait-il? demandai -je. Pour moi, je m’en sens presque la larme à l’œil.

— Maintenant, reprit Wiggle, nous allons lui dire que tout le monde m’adore et m’admire. Il faut la rendre un peu jalouse, vous m’entendez; ça ne fera pas mal. Et qu’est-ce que nous lui dirons encore? Ah! et que je veux partir pour voyager, n’est-ce pas ? Gela peut être d’un bon effet sur ses sentiments. *

Et comme le disait cet impudent faquin, nous reprîmes la plume :

Oui, dans cette foule qui brille,

Où tout pour me flatter s’empresse autour moi ,

Fillettes aux doux yeux, et mères de famille,

Je marche escorté comme un roi.

L’or me pourrait livrer le cœur de la plus belle,

Et je souris de voir se ranger sous ma loi

Tout ce peuple à genoux.... Mais à leurs vœux rebelle.

Mon amour est pour toi, pour toi I

« Maintenant, c’est le moment de placer le voyage; Wiggle, qu’en dites-vous? » Et je poursuivis d’une voix tremblante d’émotion :

Ah 1 des lieux où ta beauté brille Je veux, je dois partir 1 Désormais près de toi,

Sous le charme enivrant de ton œil qui scintille,

Il n’est plus de repos pour moi.

Je sens, je sens l’amour.... Qu’il meure en ma poitriue,

Ce terrible secret qu’on trahit malgré soi 1 Partons....

« Mais , fit Wiggle , interrompant le barde inspiré , tout juste au moment où allait s’élancer de sa poitrine une fin de période qui vous aurait, mon cher lecteur, ravi au comble de l’admiration ; voyons, est-ce qu’il ne serait pas à propos de lui dire que je suis sous les drapeaux, et que ma vie court les plus grands dangers ?

— Des drapeaux.... vous en danger! Quel diable de galimatias est-ce que cela?

— Mais, fit Wiggle qui était devenu rouge comme une tomate, je lui ai dit que je faisais partie de l’expédition de l’Équateur.

— Si jeune, et déjà si trompeur! m’écriai-je indigné; vous achèverez vous-même vos rimes amoureuses. »

Il le fil en effet; mais Dieu sait avec quels outrages à la prosodie; nuis il apporta le morceau au club en se faisant honneur de ces vers comme s’ils eussent été de son cru.

Quant au pauvre Waggle, il n’y avait pas à lui ôter de la tête que son ami était un grand homme. Cependant, la semaine dernière, il arriva au club avec un air moitié désappointé , moitié railleur. * Mon cher Snob, me dit-il en s’approchant de moi, j’ai fait une singulière découverte. En allant patiner aujourd’hui , j’ai rencontré , devinez qui? Wiggle en personne, se promenant avec cette illustre lady, cette descendante d’une glorieuse famille, cette Marie enfin pour laquelle il a composé de si jolis vers. Elle a quarante-cinq ans, les cheveux rouges et un nez en tuyau de pompe. Son père a fait sa fortune dans une espèce de cabaret où on donnait à boire et à manger, et c’est la semaine prochaine que Waggle allume avec elle le flambeau de l’hyménée.

— Tant mieux, Waggle, mon jeune ami, m’écriai-je, tant mieux pour le beau sexe exposé aux terribles ravages de ce monstre exécrable. Ce moderne Barbe-Bleue cessera d’y faire des victimes. Mais, bien plus encore , tant mieux pour lui, car il n’y a pas un mot de vrai dans ces histoires amoureuses que vous avaliez sans hésitation, malgré leur énormité. En fait de cœur atteint et blessé, je ne connais que celui de Wiggle lui-même, dont les affections avaient pour quartier général un débit de bouillon à la tasse et de tranches de bouilli. Ce n’est pas , monsieur Waggle, qu’il n’existe des gens qui font sérieusement ce qui n’est que ridicule chez notre ami, et ils occupent malgré cela une position élevée dans le monde. Mais la satire, la caricature, n’ont rien à voir dans leur affaire ; si ce sont des Snobs , ce sont surtout des coquins, et ce n’est point devant notre tribunal qd’ils auraient à comparaître, mais devant celui de la haute cour de justice. »

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