CHAPITRE XL
Les Snobs de club considérés comme hydrophobes et carnivores.
Bacchus est la divinité que Waggle honore d’un culte particulier. » Passez-moi la bouteille, » dit-il à son ami Wiggle, tandis que celui-ci l’entretient de sa Dulcinée. Puis, après avoir rempli son verre d’un nectar transparent et doré, il l’examine d’un air de connaisseur, l’avale à petites gorgées en faisant claquer ses lèvres, et se met à méditer sur ses qualités, éomme pourrait faire le plus fin gourmet de l'Europe.
C’est surtout chez les jeunes gens que j’ai remarqué une excessive prétention à passer pour fins connaisseurs en vins. Les Snobs de collège, les Panachons de l’armée, les Oisons de l’Université, qui font le plus bel ornement de nos clubs , aiment assez à se lancer sur cette question en dissertations à perte de vue puisées aux sources d’une irrésistible éloquence.
« Voilà un vin qui sent le bouchon, » dit un Snob de collège.
Le sommelier l'emporte, et il revient peu après rapportant le même contenu dans un autre contenant. Dès lors notre jeune connaisseur n’hésite plus à le trouver excellent.
« Au diable le champagne! s’écrie un Panachon, c’est du vin de femmes et d’enfants; à la bonne heure le xérès sec ou une bouteille de bordeaux de 1846 !
— Votre porto d’aujourd’hui, dit à son tour un Oison de l’Université, ce n’est que de la médecine noire, bien épaisse et bien sucrée, qui soulève le cœur. Qu’est-il devenu, ce vieux porto du temps jadis, qui raclait le gosier au passage? »
Or il est bon de vous dire que jusqu’aux vacances dernières cet Oison buvait de la petite bière à la pension du
docteur Swishtail, et que ce maître sot trouvait son vieux porto qui racle dans un affreux cabaret’ de Westminster.
Ceux qui ont vu les caricatures qu’on faisait ii y a trente ans environ doivent se rappeler ces nez avinés, ces faces bourgeonnées, tous ces signes caractéristiques de l’ivrognerie, qu’un crayon capricieux s’amusait à donner à ces personnages. Ces types sont beaucoup plus rares aujourd’hui, aussi bien sur le papier que dans la nature; mais au besoin, on en trouverait encore dans la jeunesse de nos clubs. Il y a là des gaillards qui mettent tout leur amour-propre à rivaliser de capacité avec les tonneaux, et dont les figures maladives et jaunâtres sont émaillées, pour la plupart, de rougeurs que l’eau d’Albion a, dit-on, la vertu d’effacer.
« La nuit dernière m’a mis à bas, mon cher, dit Hop-r kins à Tomkins sur un ton d’aimable confidence. En deux mots, voici ce que nous avons fait. Nous avons d’abord déjeuné avec Jack Herring à midi , et, pour nous soutenir jusqu’à quatre heures, nous avons été nous promener au Parc pendant une heure. Nous avons été dîner, et nous avons bu un bishop de porto jusqu’à dix heures environ. Alors nous avons été flâner pendaut une heure au théâtre de Hay-Market, et nous sommes entrés au club, où nous avons absorbé du punch au kirsch jusqu’à extinction, avec des verres d’eau-de-vie et de xérès pour varier. »
Les garçons des cercles , qui sont d’ordinaire les êtres les plus polis , les plus empressés, les plus patients, se trouvent bien vite sur les dents lorsqu’ils ont à "servir d’aussi infatigables buveurs. Mais si le lecteur a le désir de voir au théâtre une peinture photographique de cette sorte de jeunes gens, je lui conseille d’aller aux Mystères de Londres. Les aimables héros de cette pièce ne sont pas seulement représentés comme des ivrognes qui ne rentrent qu'à des sept heures du matin , mais ils se révèlent aux spectateurs sous tous les traits charmants de l’escroquerie, du mensonge et de tous les vices compagnons inséparables de la débauche, et dont la vue est tout à fait propre à former à la vertu.
Quelle différence entre la conduite de cette jeunesse débraillée et la tenue décente et convenable de mon ami M. Papworthy! Voici un échantillon de sa conversation ordinaire avec le sommelier du club :
Papworthy. Poppins, mon ami, je voudrais dîner de bonne heure. Y a-t-il aujourd’hui du gibier froid ?
Poppins. Il y a du pâté de gibier , monsieur. Mangerezvous un coq de bruyère froid ? un faisan froid ? un paon froid? Un cygne froid plairait-il à monsieur? Il y a encore de l’autruche froide.
Je vous épargne, cher lecteur, l’énumération de la carte du jour.
Papworthy. Et quel est votre meilleurbordeaux, Poppins, maintenant, en bouteille entière, bien entendu?
Poppins. Nous avons du Laffitte de chez Cooper et Magnus, du Saint-julien de chez Lath et Sawdust, du Léoville de chez Bung; c’est un bouquet. Vous prendriez peut-être bien encore du Château -Margaux de chez Jugger ?
Papworthy ( après un moment d’hésitation et de réflexion). Eh bien ! décidément, donnez-moi une croûte de pain et un verre de bière. Je dînerai plus tard, Poppins.
Le capitaine Shindy est aussi le cauchemar des domestiques du club. Il est connu pour mettre tout l’établissement en révolution, parce qu’il n’est jamais content de la côtelette qu’on lui a servie.
« Regardez-moi cela , monsieur , dit-il à son voisin ; estce cuit? Non, mais sentez un peu. Je ne comprends pas qu'on ose servir de pareils morceaux à un honnête homme. » Il réclame à grands cris le maître d’hôtel , qui vient tout tremblant lui raconter, peine bien inutile, hélas ! que l’évêque de Bullocksmithy a mangé trois côtelettes du même animal pour son dîner. Tous les garçons du club sont en mouvement lorsqu’il s'agit de la côtelette du capitaine. Il accable John de ses malédictions parce qu’il lui fait attendre ses conserves; il débite les plus abominables jurons contre Thomas, qui a eu le tort de ne pas deviner qu’il voulait l’harvey sauce ; Pierre, accourant avec une carafe, se heurte contre Jeames qui apporte les dons de la blonde
Cérès. Dès qu’on aperçoit Shindy, telle est la puissance de la renommée qui l’accompagne, qu’immédiatement s’opère dans la pièce où il entre un sauve qui peut général; chaque table est abandonnée, chaque dîneur va chercher ailleurs de quoi satisfaire son appétit. Quant à tous ces gros laquais, ils frissonnent de tous leurs membres.
C’est bien là-dessus que compte notre homme. Ses emportements le font d’autant mieux servir. Il a toujours au club deux domestiques empressés autour de lui à prévoir ses moindres désirs.
Pendant ce temps, la pauvre mistress Shindy et ses enfants , délaissés au fond d’une misérable mansarde , sont servis par une pauvre orpheline qu’on a prise par charité.