CHAPITRE XLI
Un petit drame à propos des Snobs de club.
Il n’est pas une honnête femme de l’Angleterre qui ne se sente émue jusqu’au fond du cœur au récit lamentable que je vais faire de l’histoire de Sackville Maine. JSous n’avons parlé jusqu’ici que du plaisir que procure le club; jetons un coup d’œil sur ses dangers. C’est dans ce but que j’ai l’honneur de vous présenter mon jeune ami Sackville Maine.
Ce fut à un bal de ma respectable amie, mistress Perkins, que je fis la connaissance de mon héros et de sa charmante femme. J’avais remarqué cette ravissante créature en robe de mousseline , en souliers de satin blanc avec un long ruban rose voltigeant comme une oriflamme autour ae sa taille, tandis qu’elle tournoyait dans une polka au Dras de M. de Springboc, attaché de l’ambassade allemande. Son front était orné d’une verdoyante couronne et
encadré de cheveux d’ébène, les plus noirs que j’aie jamais vus. Cette gracieuse créature ajoutait un nouveau charme à cette danse déjà si enivrante par elle-même; les cercles qu'ellç décrivait au milieu du salon me ramenaient sa figure tantôt de face, tantôt de trois quarts et tantôt de profil, et toujours rayonnait dans «es traits cette joie pure et calme que donne le bonheur. Sa vue m’inspira le désir bien naturel de connaître l’heureux mortel qui avait droit de seigneurie sur ce joli minois , et je demandai à Wagley qui était tout proche de moi, occupé à causer avec un ami, le nom de la dame en question.
« Quelle dame? demanda Wagley.
— Eh, mon Dieu! celle dont les yeux brillent là-bas comme deux charbons ardents, répliquai-je aussitôt.
— Chut! » fit-il; et, en même temps, le monsieur avec lequel il causait s’éloigna d’un air piqué.
Quand il fut à quelques pas de nous, Wagley partit d’un éclat de rire.
« Des yeux comme des charbons ardents! me dit-il; vous avez frappé juste. Cette dame est mistress Sackville Maine, et ce monsieur qui vient de me quitter est son mari. C’est un marchand de charbon , mon cher Snob , et je ne doute point que M. Perkins n’aille se fournir à son chantier du charbon qu’il emploie dans ses usines. Le mari s’allume comme une fournaise au seul mot de charbon. Sa femme, sa mère et lui sont très-infatués de la famille de mistress Sackville. C’était une demoiselle Chulf, fille du capitaine Shuff de la marine royale. Si vous voulez voir la veuve , t’est cette grosse femme en robe de damas rouge, qui se dispute à la table de whist avec le vieux M. Dumps. *
Il médisait vrai. Sackville Maine (ne trouvez-vous pas ue nom bien plus harmonieux à l’oreille que celui de Chuff ?) avait été gratifié par le ciel d’une charmante femme et d’une belle-mère de qualité, deux choses pour lesquelles bien des gens lui portaient envie.
Peu après son mariage, la vieille dame, quelle condescendance I vint lui faire visite à sa jolie maison de Ken- Hington-Oval } elle ne devait y rester que quinte jours;
mais elle trouva l’endroit tellement de son goût que voilà quatre ans qu’elle y est, sans songer à en démarrer. Elle a , même fait venir auprès d’elle son fils Nelson Gollingwood Chuff pour y vivre avec elle. Mais lui, du moins, n’est pas toujours à la maison comme sa chère maman. Il va en « demi-pension à l’école des marchands tailleurs, où il reçoit une solide éducation classique.
Si ces deux personnes unies à sa femme par des liens si étroits, et qu’elle chérit à de si justes titres, peuvent porter quelques légers nuages dans le bonheur de Maine, quel homme, je vous prie, n’a pas à se plaindre de quelques petites misères de la sorte? La première fois que je vis M. Maine, il me sembla le plus heureux des hommes. Son petit cottage était un modèle d’élégance et de bien-être. Sa table était des mieux servies, et sa cave contenait d’excel- ' lentsvins.il avait su réunir toutes les joies de la vie, mais sans ostentation. L’omnibus le menait le matin à ses affaires, et le bateau le ramenait le soir dans une demeure charmante où il passait de longues soirées à lire les romans à la mode aux dames occupées de leurs petits ouvrages ; ou bien encore il accompagnait sa femme sur la flûte, instrument dont il jouait passablement. En un mot, il partageait son temps entre ces innocentes distractions que l’on ne rencontre qu’au foyer domestique. Mistress Chuff faisait des tentures en tapisserie et garnissait successivement chaque pièce de l’ouvrage de ses mains. Mistress Sackville, avec une adresse de fée, exécutait de petits ouvrages au crochet ou à l’aiguille. Elle excellait aussi à faire des liqueurs de ménage, des conserves et des confitures. Elle avait un album sur lequel, pendant le temps où il soupirait, Sackville Maine lui avait écrit des fragments de lord Byron et de Moore conformes à sa situation et tracés de cette écriture qui appartient aux commerçants. Elle tenait en outre le livre des dépenses de la maison. Bref, c’était le résumé de toutes les qualités qui constituent la ménagère anglaise vertueuse et bien élevée.
« Quant à Nelson Collingwood, disait Sackville en riant, nous pourrions nous passer de lui à la maison. Il est vrai
que, s’il n’était pas là pour mettre bon ordre à la tapisserie, en quelques mois nous serions inondés de coussins; il nous est aussi d’un grand secours pour boire les liqueurs de la façon de Laura. »
En réalité, tous les visiteurs de la Cité qui venaient dîner à Oval ne pouvaient se résigner à en boire, et je dois avouer que moi-même, lorsque je fus l’intime de la famille et qu’il me fallut passer par cette pénible épreuve, j’y éprouvai une répulsion incroyable.
« Eh bien , monsieur, celte crème de gingembre, s’écriait mistress Chuff, était la liqueur de prédilection de l’un des héros de l’Angleterre. Le lord amiral Exmouth en'a bu et l’a trouvée fort de son goût. Oui, monsieur, c’était sur le vaisseau du capitaine Chuff, qui commandait alors à Alger le Nabuchodonosor , un vaisseau de soixante-quatorze. Il en avait à bord trois douzaines de bouteilles, sur la frégate le Trident, et il en distribua une partie à ses hommes quelques instants avant son glorieux engagement avec la Furibonde , dans le golfe de Panama, contre le capitaine Choufleur,
Toutes ces histoires, que la vieille dame ne manquait jamais de répéter chaque fois qu’on offrait de la susdite liqueur, ne faisaient pas qu’elle obtînt plus de succès, et la crème de gingembre, malgré l’ardeur martiale dont elle avait enflammé le cœur de nos matelots pour la lutte et la victoire, n’était nullement de notre goût, à nous autres gens de la décadence et d’humeur toute pacifique.
J’ai encore là devant les yeux Sackville comme le jour où, après lui avoir été présenté par Wagley, j’allai lui faire ma première visite. C’était en juillet, un dimanche, dans l’après-midi; Sackville Maine revenait de l’église, donnant un bras à sa femme et l’autre à sa belle-mère, toujours vêtue de son invariable robe de damas rouge. Elles étaient escortées d’une espèce de nigaud en livrée, qui n’était encore qu’à moitié de sa croissance. Il portait leurs livres de messe à fermoir doré. Ces dames avaient de magnifiques ombrelles ornées de rubans et d’effilé. La grande montre d’or de mistress Chuff ballottait sur son estomac, où elle brillait comme un globe de feu. Nelson Coilingwood,
r.E LIVRE DES SNOBS.
resté en arrière , s’amusait à jeter des pierres à un vieux cheval qui broutait sur le bord de la route. Ce fut donc en pleine campagne que se fit notre rencontre, et je n’oublierai jamais le majesteux salut dont me gratifia mistress Chuff en me rappelant qu’elle avait eu le plaisir de me voir chez mistress Perkins, non plus que le regard de mépris qu’elle décocha à un pauvre diable qui, faisant un sermon tout de pièces et de morceaux à un auditoire de conducteurs d’omnibus et de nourrices, pérorait du haut d’un baquet sur lequel il était monté, et où nous l’aperçûmes en passant.
« Monsieur, me dit-elle, j’aurai beau faire, je serai toujours la veuve d’un officier de la marine anglaise. On m’a appris à être fidèle à ma foi et à mon roi ; aussi je ne puis vous dire quelles crispations me donne la vue d’un radical ou d’un dissident. »
Je trouvai Sackville également imbu de ces excellents principes.
« Wagley, dit-il à mon introducteur, si vous n’avez pas mieux, voulez-vous me faire le plaisir de rester à dîner à Oval, vous et votre ami? Soyez tranquille, monsieur Snob, on va retirer le mouton de la broche à l’instant même. Laura et mistress Chuff seront enchantées de faire votre votre connaissance, et je vous promets l’accueil le plus cordial et le meilleur verre de porto que l’on puisse trouver dans toute l’Angleterre. »
« Cela vaut encore mieux, pensai-je en moi-même, que l’ordinaire du club des Sarcophages.» C’était là, en effet, que Wagley et moi avions l’intention de dîner ce jour même. Nous acceptâmes donc cette aimable invitation, qui donné, lieu par la suite à une liaison des plus intimes.
Tout dans cette famille et dans cette maison respirait la bonne humeur, le bien-être et le contentement; Diogène lui-même s’y fût bien vite apprivoisé. Mistress Laura était toute gracieuse et toute souriante ; elle était bien plus mignonne dans son petit peignoir du matin que dans sa robe de bal de chez mistress Perkins. Quant à mistress Chuff, elle vous canonnait à bout portant avec ses histoires sur le Nabuchodonosor, de soixante-quatorze, et le fameux enga-
geraent du Trident contre la Furibonde. Elle ne vous épargnait ni les détails de l’héroïque résistance du capitaine Choufleur, ni le nombre de prises de tabac qu’il absorba dans cette glorieuse affaire, etc., etc. Mais, en réalité, elle me parut beaucoup plus amusante la première fois que la seconde, et, à plus forte raison, que les autres. Quant à Sackville Maine, c’était l’hôte le plus aimable que l’on pût trouver; il était de l’avis de tout le monde, et passait du blanc au noir sans qu’il lui en coûtât le moins du monde , à la plus légère objection. Ce n’était point, dans la controverse , un tempérament de la trempe d’un Bacon ou d’un Abélard ; il n’était point de ceux qui s’opposent, comme une digue , au torrent des opinions reçues : c’était un brave et honnête garçon, plein d’abandon et de simplicité, amoureux de sa femme , bienveillant pour tout le monde, content de lui-même et encore plus content de sa belle-mère. Voici un trait de son caractère :
Dans le cours de la soirée , lorsque les grogs s’étaient iéjk renouvelés plusieurs fois, Nelson Collingwood se sentit pris d’une certaine lourdeur de tête. La bonne humeur de Sackville ne s’en émut pas le moins du monde.
« Joseph, dit-il au domestique, reconduisez-le à sa chambre, et surtout n’en dites rien à sa maman. »
Quelle fatalité put donc venir troubler un bonheur qui semblait si parfait? Comment la gêne, les querelles, les brouilles, entrèrent-elles dans cette famille où régnait une si douce harmonie ? Mesdames , ce n’a pas été de ma faute , mais ce fut bien celle de mistress Chuff, comme vous l’apprendra la suite de cette histoire. Voir au chapitre suivant.