‹ Le livre des snobsChapitre 47 sur 49 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Une visite au club des Sarcophages.

Les.tribulations qui vinrent fondre sur l’honnête et excellent Sackville doivent être uniquement mises sur le compte de cet abominable club des Sarcophages ; et s’il en devint membre, celui qui écrit ces lignes a lieu d’en faire son grand mea culpa.

En voyant que mistress Chulf, la belle-mère, avait une prédilection marquée pour les gens de qualité, car elle avait toujours plein la bouche de lord Collingwood, de lord Gambier, de sir Jahaleel Brenton, des bals de Gosport et de Plymouth, Wagley et moi, avec la prévenance qui nous caractérise, nous nous empressâmes de la servir à son goût, et nous ne parlâmes plus que de lords, de ducs, de marquis, de baronnets, comme si nous eussions fait de ces grands personnages notre société de tous les jours.

« Lord Sextonbury, disais-je à Wagley, semble assez bien remis de la mort de sa femme. L’autre soir, au club des Sarcophages, il avait une petite pointe de vin dans la tête qui l’avait mis en belle humeur. Ne l’avez-vous pas remarqué, Wagley?

— Oui! oui! C’est un bon diable que le duc, répliqua Wagley. Dites-moi, madame, je vous prie, fit-il en se tournant vers mistress Chulf, que conseilleriez-vous à un homme dans le cas suivant, qui est le mien ? En juin dernier, le fils de Sa Grâce lord Castlerampant Tom Smith, dînait avec moi au club ; je lui proposai un pari pour la course de Derby contre son étalon Jambe (£ allumette ; le pari était de quarante contre un et en souverains, bien entendu. Sa Grâce tint l’enjeu, et je gagnai, comme cela devait être. Depuis lors, je n’ai point entendu parler de payement. Dois-je, pour quelques souverains, me mettre aux trousses

d’un homme de ce rang?... Encore un morceau de sucre, s’il vous plaît, chère dame. »

Ce fut fort à propos que Wagley offrit à mistress Chuff ce moyen d’éluder sa question , car elle avait plongé toute cette digne famille da.^i un visible embarras. Us échangeaient à la dérobée des signes télégraphiques, et leurs yeux disaient assez leur stupéfaction. Mistress Chuff n’avait plus la moindre envie de nous conter les exploits de la marine britannique, et la bonne petite mistress Sackville, se sentant mal à l’aise, sortit pour voir comment allaient les enfants, non pas Nelson Collingwood, ce jeune débauché qui cuvait dans le sommeil ses grogs trop multipliés, mais bien deux petits chérubins qui étaient venus nous montrer leurs joues roses au dessert, et sur lesquels cette charmante femme revendiquait avec Sackville des droits de tendresse et de copropriété.

Or, voici le résultat de cette soirée et d’autres réunions que nous eûmes avec M. Maine : nous portâmes sa candidature au club des Sarcophages, dont il fut élu membre. Et même cette élection n’alla pas encore toute seule. Le bruit courut, par suite de je ne sais quelle indiscrétion, que le candidat vendait du charbon. Aussitôt grande rumeur au club parmi ces vaniteux parvenus. Notre protégé fut sur le point de succomber sous les boules noires. Nous combattîmes toutefois cette opposition avec assez de succès; nous fîmes remarquer à nos parvenus que les Lambtons et les Stuarts avaient, eux aussi, fait le commerce du charbon. Nous eûmes raison des plus fiers en nous appuyant sur sa naissance, sur son excellent caractère et sur sa bonne tenue. Le jour de l’élection, Wagley frappa un coup décisif en dépeignant avec toutes les ressources de son éloquence le combat du Trident et de la Furibonde, et en faisant sonner bien haut la valeur du capitaine Maine, père de notre ami. Il y eut ici, je dois l’avouer, un petit accroc à la vérité, mais le triomphe fut complet , et notre candidat passa avec un nombre insignifiant de fèves noires, celle de Byles, par exemple, qui vote toujours noir, et celle de Bung, qui voit avec mépris les marchands de

charbon, ayant quitté tout récemment le commerce des vins.

A quinze jours de là environ, je rencontrai Sackville, dans les circonstances suivantes :

Il faisait les honneurs du club à sa famille; il l’y avait conduite dans un fiacre bleu clair, qui stationnnait à la porte. Le grand nigaud qui remplissait auprès de mistress Chuff les fonctions de laquais était perché sur le siège, à côté du cocher, et portait une livrée qui avait déjà servi. Personne ne manquait à l’appel : Nelson Collingwood, la jolie mislress Sackville , mistress la capitaine Chuff, ou la commodore Chuff, comme nous nous plaisions à l’appeler, avec son inséparable robe de damas rouge qui, malgré toute sa splendeur, n’était rien en comparaison des magnificences du club des Sarcophages. Sackville Maine, dans son ravissement, ne leur faisait grâce d’aucune des beautés de l’endroit, qui leur paraissait à tous le paradis sur terre.

Dans le club des Sarcophages se trouvent mises en œuvre les ressources les plus variées de l’architecture et de l’art du décor. La grande bibliothèque est en style du temps d’Élisabeth; le petit salon de lecture est disposé dans le goût gothique. Dans la salle à manger, c’est l’ordre dorique qui domine dans toute sa sévérité; le salon des étrangers rappelle le palais des rois d’Égypte. Les boudoirs sont, dit-on, à la Louis XIV, sous prétexte que les hideuses moulures qui s’étalent aux regards appartiennent à l’époque de Louis XV. L’atrium , ou autrement dit l'antichambre, est un mélange du caprice italien et de la fantaisie moresque ; ce n’est partout que marbre et palissandre, glaces de toute hauteur et arabesques en or moulu; des filets d’or, des chiffres, des dragons, des Amours et des rosaces s’entremêlent avec des fleurs aux formes les plus bizarres qui se tordent et se confondent sur ces murailles, où la fantaisie a prodigué ses richesses. Figurez-vous un orchestre dont les musiciens, soufflant à pleins poumons, exécuteraient chacun un air différent sur l’instrument dont il joue. L’ornementation du club des Sarcophages me met ainsi le cerveau à l’envers. Éblouie de tant de mer-

veilles, en proie à des émotions qu’elle n’osait épancher au dehors et que je renonce k décrire, mistress Chuff, suivie de ses enfants et de son gendre, s’avançait de pièce en pièce et d’extase en extase, au milieu de ces féeriques splendeurs..

Dans la grande bibliothèque, longue de 65 mètres sur 45 de large, la seule personne que mistress Chuff aperçut fut Tiggs, étendu sur un sofa de velours rouge, et plongé dans la lecture d’un roman de Paul de Kock. Le livre était tout petit, l’homme n’était pas beaucoup plus grand, et dans cette immense salle il apparaissait comme un pygmée. Les dames traversaient avec une indicible terreur l’immensité de cette majestueuse solitude ; c’est à peine si elles osaient respirer. Quant à notre sournois , il jeta aux visiteuses un regard complaisant, qui voulait dire : « Ne suis-je pas joli garçon? » Et je puis vous assurer qu’elles le trouvèrent superbe.

« Quel est ce monsieur? me glissa mistress Chuff à l’oreille, quand nous eûmes fait une cinquantaine de pas vers l’autre extrémité de la chambre.

— C’est Tiggs, lui répondis-je d’un ton non moins discret.

— C’est un peu beau, n’est-ce pas , chère amie? disait M. Maine à sa femme d’un air dégagé et satisfait. Voici toutes les revues, tous les mémoires, avec une bibliothèque choisie contenant les ouvrages d’élite. Tenez, voici par exemple le Monasticon de Dugdale , un des ouvrages , à ce qu’il paraît, les plus estimés et les plus érudits. »

Il voulut en même temps prendre un de ces volumes, afin que mistress Maine pût les examiner de plus près, et il choisit le tome VII, qu’une particularité singulière désignait à son attention : il portait un bouton de porte au beau milieu de la couverture. Mais, au lieu de tirer un livre, il ouvrit une armoire où se trouvaient les balais et les torchons qu’y avaient fourrés les domestiques négligents, ce qui parut le déconcerter tout à fait, surtout lorsque Nelson Collingwood , sortant des bornes du respect qu’il devait à son beau-frère, se mit à éclater de rire.

« Voilà le livre le plus curieux que j’aie jamais vu , et je voudrais bien qu’on ne nous en donnât pas d’autres à l’école des marchands tailleurs.

— Paix, Nelson!» cria mistress Chuff, et nous allâmes admirer une autre pièce le ces magiques appartements

Notre petite caravane ne tarissait point en extases devant les tentures du salon, en brocart d’argent et en soie rose choisie parmi les plus belles étoffes de Londres. On faisait le calcul de ce qu’elles avaient dû coûter par mètre; on se récriait sur le luxe des sofas, on se pâmait d’admiration devant les glaces.

« Ce serait commode pour se raser, n’est-ce pas? » disait Maine à sa belle-mère. Sa jactance devenait de minute en minute de plus en plus intolérable.

« Écartez-vous un peu, Sackville, » lui disait celle-ci, qui, dans son ravissement, regardait par-dessus son épaule l’effet de sa jupe de damas rouge. Elle était heureuse dans cette contemplation d’elle-même. Mistress Sackville en fit autant, mais en cachette, et cette fois la glace refléta la plus gracieuse image et le plus souriant minois.

Une femme devant un miroir! Ah! chères petites, cela vous va si bien ! C’est comme le papillon qui voltige autour de la rose; vous vous sentez attirées vers la glace par un charme secret, et vous lui prêtez une beauté nouvelle. Mais je ne puis retenir les accès d’une gaieté des plus désopilantes, lorsque je surprends quelque butor du club à se mirer aux glaces. Voici, par exemple, le vieux Gills redressant les pointes de son col et faisant la grimace devant sa figure couperosée; Hulker, qui donne un suprême coup d’œil à sa majestueuse personne et qui serre son habit pour se faire une taille. Regardez encore Fréd. Minchins, qui sourit d’un air bête en se dirigeant vers le dîner; il ne peut retenir une grimace de satisfaction à la vue du gracieux contour dont sa cravate immaculée encadre sa mine de clair de lune. On ne saura jamais tout ce que les glaces de clubs ont reflété de vanités !

Ür donc, nos dames visitèrent l’établissement dans ses

moindres détails et avec le plus grand plaisir. Elles virent le salon où l’on sert le café; elles virent la table dressée pour le dîner; les gentlemen qui mangeaient un morceau pour prendre patience; le vieux Jawkins qui tonnait suivant son habitude. Elles virent encore le salon de lecture et la prise d’assaut des journaux du soir. Elles virent les cuisines, où le génie culinaire invente chaque jour de nouveaux chefs-d’œuvre, où un chef commande un bataillon de vingt jolies cuisinières et fait manœuvrer dix mille casseroles.... Après quoi nos dames regagnèrent leur fiacre bleu, toutes ravies encore des magnificences qu’elles venaient de voir.

Sackville ne monta point avec elles, bien que la petite Laura se fût assise sur la banquette du fond pour laisser à son mari une place sur le devant, à côté de la robe rouge de mistress Chuff.

« Nous avons fait un dîner exprès pour vous, hasarda-t-elle d’une voix timide; vous ne venez pas, Sackville?

— Pour aujourd’hui, ma chère amie, répliqua Sackville; je dînerai ici. James, ramenez ces dames chez elles. »

Quant k lui , il regagna l’escalier du club des Sarcophages, tandis qu’un nuage de tristesse passait sur un joli petit visage caché au fond de la voiture, dont le bruit se perdit dans le lointain.

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