‹ Le livre du jeune françaisChapitre 16 sur 116 · I. Princioes de morale · texte numérisé non relu

I. Princioes de morale

N'est-ce pas bien sérieux ce que je vous dis là, mes enfants? Vous comprenez tous cependant à merveille qu'à la maison, à l'école, il vous faut obéir à vos parents, à vos maîtres, lesquels ont le droit de vous commander; autrement, il n'y aurait plus ni famille, ni école. De même, il n'y aurait plus de nation, si chaque citoyen pouvait se sou^ traire aux lois du pays, vivre à son gré et faire tont ce qu^illui plaît. L'obéissance à l'autorité s' exerçant par la loi est le premier lien social, la conditicHi mdispensable du maintien de la nation ; c'est donc aimer sa patrie que d'obéir à la loi.

En second lieu, pour que les sociétés puissent vivre et se perpétuer, n'est-il pas nécessaire qu'elles aient des ressources suffisantes pour subvenir aux dépenses communes? Qui fournira l'argent pour l'établissement des routes, des canaux, des ports^,

Eour la construction des édifices, écoles, églises, ôpitaux, pour l'entretien de l'armée, la rétribution des services publics, si ce n'est tous ceux qui en profitent, c'est-à-dire l'universalité des citoyens? Si vous étiez plus grands, en état de gagner de l'argent, ne trouveriez-vous pas juste et tout naturel de contribuer à la^ dépense de votre famille? Ainsi c'est le devoir de tous les citoyens de concourir pour leur part à la dépense de la nation.

Enfin, il est un dernier devoir général envers la patrie. Ne vous étonnez pas d'apprendre, mes enfants, que la justice ne règne pas d'une manière permanente sur la terre, puisqu'elle n'existe pas toujours entre vous. Ne vous étonnez pas qu'il j ait parfois des peuples ou des souverains capables de convoiter, au mépris du droit, le bien et le territoire de la France ; enfin, que votre chère patrie ait autour d'elle des ennemis, jaloux de sa prospérité, et prêts à se ruer sur elle, et même, chose plus triste à dire, qu'il se trouve à l'intérieur des ennemis du repos public qui, par ambition ou par cupi-

dite, ne craignent pas de jeter le trouble dans l'Etat et qui mettraient en péi:il la société s'ils le pouvaient.

Pour se préserver des ennemis du dehors et du dedans, la patrie a besoin de défenseurs. Où les trouvera-t-elle ailleurs que dans ses propres enfants ? A qui de défendre la mère, si ce n'est au fils? Ici, le devoir est un honneur ; oui, c'est un devoir que de servir son pays, c'est un honneur de le défendre contre d'injustes agressions et de le protéger contre ses ennemis.

De tout temps il y a eu des guerres, il y en aura toujours. Les peuples, comme les hommes, ont leurs passions et leurs différends. Ne vous arrive-t-il pas quelquefois de désirer injustement les jouets ou les tartines des autres, jusqu'à vouloir les prendre par force? N'avez- vous pas entre vous des contestations, des querelles, des batailles ? Les peuples sont souvent de grands enfants. Ils se jalousent pour les avantages particuliers qu'ils possèdent, ils se battent pour de l'argent, pour un morceau de terre.

Chaque nation est exposée aux entreprises de sa voisine ; chaque nation a dû lutter pour son existence, pour la sauvegarde de ses biens, et elle n'a eu à compter dans ces circonstances critiques que sur elle-même. Car il n'y a pas de chef des nations ayant autorité sur chacune d'elles, ni de loi supérieure les régissant toutes à la fois, ni de tribunal suprême pour juger de leurs prétentions et de leurs querelles.

On a bien établi, sous le nom de droit international, quelques règles générales pour les rapports des nations entre elles, mais l'observation de ces règles dépend de la bonne volonté de chacune; il existe bien aussi des traités ou conventions particulières entre deux ou plusieurs nations pour le règlement de certains points, de certains intérêts sujets à contestation, mais ces traités n'ont d'autre sanction que l'esprit de justice et l'amour delà paix. Or, on

a VU souvent, surtout en ce temps-ci où la foi des Xraités, le respect de la justice n'existent plus guère

Î)armi les États, qu en fait de loi pour les nations, a force prime le droit. Retenez bien la fable du LOUP ET l'agneau, quc vous récitiez quand vous appreniez à lire ; vous n'aurez que trop souvent l'occasion de voir que c'est l'histoire des peuples.

Plus d'une fois, dans le passé, des guerres ont pu être évitées par l'arbitrage du chef de l'Église à qui r ancienne Europe, formant comme une république chrétienne des Etats, reconnaissait une sorte de souveraineté morale. Les peuples et les rois s'en remettaient à lui du règlement de leurs intérêts et de leurs droits. C'était un bon juge de paix pour les peuples. Mais aujourd'hui que l'Europe, divisée sur la religion comme sur tout le reste, ne reconnaît plus cette suprême autorité, il n'y a plus rien d'assez fort pour commander à des nations séparées

f»ar la diversité de leur origine, de leur histoire, de eur langue, de leur politique et de leurs intérêts. Aussi, il y aura plus de guerres que jamais. Ce siècle, où les preneurs des principes nouveaux de la Révolution avaient promis le règne du droit universel et de la paix, en a vu plus qu'aucun autre. Plus les !>riucipes religieux diminueront dans le monde, plus es guerres iront en augmentant.

Attendez- vous, mes chers petits, à être un jour soldats, à vous battre pour le pays, au moins en cas d'invasion. C'est la loi commune aujourd'hui. Il ne dépend pas de vous que la guerre soit juste ou injuste : vous nei considérerez que la patrie et vous penserez qu'en la servant, vous défendez son territoire, ses biens, sa sécurité, son indépendance, son avenir. Vous remettrez à Dieu le jugement et vous ferez votre devoir.

La cause de la France domine tout ici; vous "VOUS y attacherez uniquement, quand même la guerre vous paraîtrait mauvaise, quand même le

gouvernement du pays serait aux mains de factieux et d'usurpateurs. Vous ne verrez qu'une chose: le danger de la France et le mal absolu, irréparable peut-être, qu'il y aurait à ce que, bien ou mal gouvernée, quelle que soit la cause de la guerre, la patrie fût envahie, dépouillée et peut-être morcelée.

Vous serez courageux, vous serez héroïques, comme il convient à des hommes de cœur qui connaissent les raisons de mourir pour la patrie.

Dans le temps que les Anglais avaient envahi la France, le roi Jean le Bon, pour obtenir d'eux la paix, avait dû leur céder plusieurs provinces. En vain les populations protestèrent de leur attachement à la patrie; il fallut subir la loi du plus fort. A Abbeville, les habitants s'étaient révoltés. Un riche bourgeois, nommé Ringois, fut pris, et le commandant anglais qui l'avait fait comparaître en sa présence, lui offrit la liberté sous la seule condi* tion de prêter au roi d'Angleterre, Edouard III, le serment de fidélité. Mais Ringois, fidèle à sa patrie et craignant que son exemple n'amenât la défection de la ville, refusa. « Il fut conduit à Douvres, et là, pour la seconde fois, on lui offrit le choix entre le serment ou la prison. Ringois refusa encore ; on le fit alors monter sur le sommet d'une tour élevée dont la plate-forme dominait la mer, et, pour la quatrième fois, on lui dit d'opter : le serment ou la mort, la mort immédiate. Pour la quatrième fois Ringois refusa. Il fut précipité dans les flots * ».

Voilà comment on aime sa patrie. Ringois n'avait qu'un mot à dire pour sauver sa vie, recouvrer sa liberté et ses biens. Il aima mieux mourir que de commettre un acte qu'il regardait comme une trahison envers sa patrie. Ainsi doivent faire des Français.

Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Vous n'avez qu'à écouter votre cœur : l'amour delà patrie y est;

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