LA ROYAUTÉ ET LA PATRIE FRANÇAISES
L*avènement de la troisième dynastie de nos rois, dite des Capétiens, du nom de son chef, avait été préparé par les services que les ancêtres de Hugues Capet et lui-même en dernier lieu avaient rendus à la France en la défendant contre les Normands et les Allemands. Ils avaient préservé le sol français des invasions étrangères, mais les rois n'avaient pas su protéger leur autorité contre les empiétements de leurs propres vassaux. En devenant héréditaires les oflSces royaux et les bénéfices, ou concessions territoriales des rois à leurs leudes, formèrent comme des patrimoines qui servirent à asseoir la domination des grands. Puis, pendant Tinv'asion des Normands, les paysans ne trouvant pas une protection suffisante dans les rois, se groupèrent autour des seigneurs et en échange des secours qu'ils reçurent d'eux, ils se firent leurs VASSAUX ou, comme l'on disait, leurs hommes.
Hugues Capet trouva donc la France divisée en une multitude de grandes et de petites principautés.
Chaque seigneur était véritablement souverain sur son domaine. Peu à peu les grands propriétaires avaient usurpé le droit de rendre la justice, de percevoir les impôts, de battre monnaie, de fairie la guerre. La propriété et la souveraineté s'étaient confondues. I
Vous avez vu sur la hauteur ces pans de murailles flanquées de grandes tours en ruine : ce
sont les restes du château féodal , où régnait le seigneur ; à l'origine, i! a peut-être abrité les pauvres gens de la campagne contre les incursions des Normands. Aux dixième et onzième siècles toute la France était couverte de ces châteaux forts , qui servaient à la fois de demeuk'e seigneuriale et de forteresse pour le pays. « Tout le royaume se trouvait partagé en fiefs, et chaque fief formait comme un petit Etat, gouverné par le seigneur, qui était à la fois maître souverain du sol et des habitants. »
Être roi de France alors, ce n'était pas régner et gouverner avec l'autorité d'un monarque, c'était être possesseur d'un domaine plus ou moins étendu, et chef simplement d'une hiérarchib de seigneurs ou feudataires ne relevant de lui qu'en vertu d'une SUZERAINETÉ plus OU moius effective. La Normandie d'où sortit au onzième siècle, sous la conduite de leur duc Guillaume, les conquérants de l'Angleterre, la Bourgogne, l'Aquitaine, étaient des principautés plus considérables que le duché de France, lequel était l'apanage propre des rois Capétiens.
Le régime féodal, né des circonstances, avait eu sa raison d'être ; mais ce morcellement de territoire et d'autorité n'était pas favorable au développement de la France, et toutes ces principautés mdépendantes menaçaient de dégénérer en autant d'anarchies locales. Ce fut donc l'œuvre des rois Capétiens de ressaisir le pouvoir et de reconstituer le royaume en reprenant l'un après l'autre les fiefs et en les réunissant au domaine royal ; mais ce ne fut pas sans longues luttes. Vous savez au prix de «quelles difficultés, à travers quelle série d'épreuves, s*est formée cette unité française qui n'est pas encore au bout des périls qui la menacent. Néanmoins, elle continue à se faire, même lorsqu'elle paraît le plus altérée.
D'abord, le principe de l'hérédité royale remplace l'élection avec les premiers rois de la dynastie
des Capétiens qui font sacrer leurs fils de leur vivant. En outre, les partages sont supprimés et le droit de succession s établit en faveur de Taîné. Par leur alliance intime avec TEglise, les rois d^alors maintiennent aussi le lien religieux entre les diverses parties de Tancienne monarchie de Clovis et de Charlemagne.
Un autre élément d'unité s'ajoute. Du huitième au onzième siècle la langue française, cette langue si belle et si claire, d'un usage général aujourd'hui en Europe, se forme par les modifications incessan-^ tes du latin populaire, devenu l'idiome du pays depuis la dommation romaine. Enfin, au milieu de& luttes du pouvoir royal contre la féodalité, et des les guerres des seigneurs entre eux, le territoire reste intact. Avec tout cela la France va se refaire et arriver à un état plus parfait d'autonomie et d'unité.
Il y a eu bien des misères dans ces rudes siècles de la féodalité, mais de grandes» choses s'y sont accomplies et ce qu'il faut le plus remarquer, c'est que la France n'en a pas moins continué de remplir sa mission chrétienne dans le monde. A l'intérieur, la civilisation progresse. Avec ses abus,, le système féodal a aussi ses grandeurs. Les carac* tères se trempent, les vertus guerrières se forment,, les sentiments chevaleresques se développent, a La CHEVALERIE s'élèvc à l'ombrc de la féodalité afin d'en redresser les excès, et l'honneur, dévie nt une seconde religion pour les preux qui se dévouent au service du roi, de la patrie et des faibles opprimés. »
Pendant que la chevalerie moralise les mœurs guerrières des barons, l'Eglise qui n'avait cessé, au milieu des luttes de la féodalité, de soulager la misère des petits et des pauvres, diminue les maux des guerres privées en instit-uant la trêve de Dieu»
C'est le temps des grandes expéditions loinlaines. A l'étroit dans leurs terres, les Normands
désormais incorporés à la famille française, s* en vont, sous la conduite de leur duc Guillaume, conquérir l'Angleterre, puis les Deux-Siciles, et maîtres de ritalie du Sud, ils ont la gloire, à l'imitation de Pépin et de Charlemagne, de délivrer de l'empereur d'Allemagne le grand pape saint Grégoire VII.
Mais voici la merveille de ces âges de foi* En entendant la Passion du Sauveur, Clovis, nouveau converti, s'était écrié : « Que n'étais-je là avec mes- Francs ! » Ils vont y aller les Francs, mais pour retirer le tombeau de Jésus-Christ des mains des- Turcs.
Un simple prêtre de Picardie, Pierre l'Ermite, émeut le monde chrétien au récit des mauvais traitements infligés par les Infidèles aux pèlerins de la Terre Sainte. Dans cette société chevaleresquel'idée de la délivrance des lieux SiiiNTS devient promptement populaire et à un grand Concile tenu à Clermont, en Auvergne, le pape Urbain II entraîne toute une multitude au cri de a Dieu le veut! »
L'enthousiasme est prodigieux. Cent mille croisés^ partent d'abord à l'aventure avec Pierre l'Ermite, suivis bientôt par une immense armée que commande GoDEFROY DE BouiLLOif. tt La foi Ics fait triompher de toutes les difficultés de la route et de l'entreprise. » Jérusalem tombe en leur pou-^ voir et le tombeau de Jésus-Christ est déhvré.
Jamais rien de plus grand ne s'était fait dans 1& monde. Les vainqueurs fondent le royaume français de Jérusalem dont le plus vaillant et le plus^ pieux des croisés, Godefroy de Bouillon, est le premier roi. Pour la défense du nouveau royaume se fondent les ordres, religieux et militaires à la fois, des Hospitaliers de Saint-Jean-de- Jérusalem devenus plus tard les chevaliers de Malte, et des ghe* VALiERS DU Temple ou Templiers.
Les croisades auxquelles les prédications de saint Bernard, grand docteur et grand orateur, imprimèrent un nouvel élan, durèrent près de deux siècles, parce qu'il fallut reprendre plusieurs fois la Palestine aux Infidèles, et toute l'Europe chrétienne s'en mêla à l'exemple de la France.
Au mouvement extérieur des croisades qui emporte tous les preux à la délivrance des Lieux saints correspond en France un autre mouvement intérieur d'affranchissement. Les villes tendent à s'émanciper de Pautorité des seigneurs et à se constituer en coMMUNEslibres.Lesroisavecle clergé favorisent les villes. Dès lors la bourgeoisie s'élève à côté de la noblesse et devient l'auxiliaire de la royauté dans sa longue lutte contre la féodalité.
Louis le Gros, aide de son ministre Suger, abbé de Saint-Denis, restaure le pouvoir royal et mérite le beau nom de justicier du royaume. Philippe Auguste élève définitivement la royauté au-dessus des prétentions des grands vassaux de la couronne. L'un d'eux était le roi d'Angleterre duc de Normandie. Celui-ci ayant commis un crime, Philippe Auguste le cite à comparaître pour être jugé et sur son refus, confisque son duché de Normandie avec l'Anjou, la Touraine et le Poitou.
Pour se venger, le roi d'Angleterre forme une ligue contre la France, dans laquelle entraient I'em- PEREUR d'Allemagne, le comte de Flandre et d'autres seigneurs. Il s'agit du sort de la France. Philippe Auguste rassemble l'élite de la noblesse et des milices communales, marche contre l'innombrable armée ennemie et gagne en 1214 la célèbre bataille de BouviNES. Ce fut un triomphe national. Victorieux des ennemis de la France, il règne en souverain puissant et en administrateur habile.
Tout est prêt pour saint Louis, le plus grand et le meilleur des rois qu'ait eus la France. Formé à la vertu et au gouvernement par sa sainte mère '
Blanche de Castille, veuve du pieux et vaillant Louis VIII, il fit fleurir dans ses États Tordre et la justice, la paix, la religion, les arts et les lettres. >
Son règne est le plus beau des règnes ; jamais la France ne fut plus heureuse que sous ce saint roi.
Vaillant chevalier, prince prudent et éclairé, sage législateur, protecteur de la religion et chrétien parfait, monarque juste, libéral et magnifique, Louis IX acquit la double gloire réservée aux grands rois et aux grands saints. Ses sujets le chérissaient, les souverains étrangers recherchaient son ' alliance; le roi d'Angleterre le prit pour arbitre entre ses barons et lui.
Saint Louis agrandit le domaine royal au profit de la France ; il restreignit la domination anglaise par les victoires de Taillebourg et de Saintes et en réduisant le roi d'Angleterre à se reconnaître son vassal pour les provinces restées en sa possession. Deux fois il prit part à la croisade; la première, en allant attaquer les Turcs au centre de leur puissance, en Egypte ; mais à la suite de brillants succès, il fut fait prisonnier ; la seconde fois, il succomba en route par la peste, héroïque dans la mort, comme il l'avait été dans les fers, et laissant un fils instruit par ses leçons à bien gouverner.
Avec lui finissent les croisades inaugurées par la France. Ces saintes entreprises qui avaient la religion pour objet préservèrent l'Europe de l'invasion des Turcs, aussi redoutables pour elle que lesGoths et les Huns.
Admirez ici, mes enfants, le grand rôle de la France qui sauve une fois de plus la civilisation dans le monde.
Les croisades eurent d'autres bons résultats pour notre pays; elles affaiblirent la féodalité au profit du pouvoir royal et des libertés publiques, elles développèrent dans la nation les généreux sentiments de chevalerie et d'héroïsme, et en même
temps elles favorisèrent le développement du commerce, de l'industrie, de Tagricuiture et des arts en mettant TOccident en communication avec TOrient.
Les douzième et treizième siècles qui virent les* règnes heureux de Louis le Gros, Louis le Jeune, Philippe Auguste, Louis le Lion, Saint Louis et Philippe le Hardi, marquent les beaux temps du moyen âge. Les grandes et admirables églises, monuments du génie et de la piété de nos pères, toutes parées de sculptures, toutes resplendissantesde vitraux, qui ornent nos villes ; les merveilles de cette architecture noble et élégante à la fois, dont on retrouve de plus humbles spécimens dans beaucoup de portails et de clochers de nos villages; les riches peintures des manuscrits étalés dans les vitrines de nos musées; les beaux meubles, les ustensiles de métal, les élégantes pièces d'orfèvrerie que Tart moderne s'applique à imiter, toutes ce» choses nous parlent de cette heureuse et brillante époque. Le chant liturgique, si déformé aujourd'hui et qu'il nous faudra rapprendre, s'épanouissait alors dans toute sa grave et pieuse beauté. Sous les voûtes de ces belles églises romanes et gothique» qui avaient surgi du sol par un long travail des générations, retentissaient les admirables mélodies* de la prière.
La France marche vraiment à la tête des arts et de la civilisation. Jamais le génie représenté par aes grands ouvrages de théologie et de science des- Albert le Grand, des Vincent de Beauvais, de» BoNAVENTURE, dcs Thomâs d'Aquin; jamais l'art, manifesté par nos magnifiques cathédrales, ne furent portés plus haut que dans ces siècles que vous entendrez peut-être appeler des siècles d'ignorance et de barbarie par de stupides détracteurs du passé.
La France alors était couverte d'écoles et ses^
grandes universités où F on enseignait toutes les sciences la rendaient célèbre dans toute T Europe. £n ajoutant de nouvelles famiyes de moines à celle de saint Benoît, lesChartreux, les Cisterciens, les Bernardins, les Prémontrés, elle multipliait les foyers de science et de piété dans son sein. Alors naquit la grande poésie nationale des chansons de geste dont Charlemagne et Roland étaient les héros ordinaires et où s'exaltait la vaillance des chevaliers. Aux
Îoèmes épiques des trouvères du Nord, les troubaours du Midi joignaient leurs chants gracieux et légers. La belle langue française «la plus délectable <le toutes les langues », au dire du maître du grand poète italien^ Dante, se perfectionnait au milieu de cet épanouissement de littérature populaire et produisait les deux chroniques de Yillehardouin et de Join- VILLE, les premiers grands monuments de la prose. Avec la chevalerie s^ établit Tu sage des armoiries par lesquelles les seigneurs, couverts de fer, se distinguaient les uns des autres à la bataille. Ces symboles, honorés par la bravoure de leurs possesseurs, -devinrent des titres de noblesse pour les familles. Les armoiries de nos rois furent des fleurs de lis. A ce temps de chevalerie, de poésie et d'art se rapportent d'utiles inventions qui sont encore un titre d'honneur pour la France. On vit alors les premières horloges à balancier, les moulins à vent avec leur ingénieux mécanisme. La boussole si utile à la navigation date aussi de ce temps et la fleur de lis, symbole de la royauté, qui y sert à distinguer le Nord, permet à la France de revendiquer cette heureuse découverte.
Avec Philippe le Bel le pouvoir royal se fortifie encore vis-à-vis des hauts barons et du roi d'Angleterre lui-même, vassal de la couronne, en même temps que le territoire s'agrandit par l'annexion de la Flandre et l'acquisition du comté de Toulouse, du Poitou, de l'Auvergne réunis au domaine royal.
L^administration de l'Etal continue à prendre une forme plus régulière ; mais le roi se rendit impopulaire par Taugmentation des impôts et Faltération fréquente des monnaies, aussi bien que par ses démêlés avec le pape Boni face VIII et ses attentats directs à Rome contre le chef de TEglise', deux fois odieux de la part d'un roi de France et du petitfils de saint Louis.