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LES CORPORATIONS

Il y a une liberté qne ron attribue en propre à la Révolution, c'est la. liberté du travail. Parlons-en un peu. Celle-là, en effet, lui appartient d'une certaine manière. Aujourd'hui, travaille qui veut et comme il veut.

Vous avez vu quand le nouveau menuisier est venu s'établir dernièrement chez nous à côté de l'ancien ; il a ouvert boutique sans que personne sût d'où il venait ni qui il était; il a placé une enseigne sur sa porte et il s'est mis à travailler pour la pratique.

Il n'en allait pas ainsi autrefois. Toutes les industries et toutes les professions étaient réparties en corporations. La division du travail était de règle alors, comme aujourd'hui en politique celle des pouvoirs.

Chaque groupe industriel se donnait des statuts xjui avaient en vue deux objets, l'mtérêt des consom- :mateurs et l'intérêt de la corporation. Dans l'intérêt jdes consommateurs, les statuts garantissaient par un long apprentissage et par l'obligation du chef- >'oEiivRE, que le métier sera bien exercé, que les .bonnes traditions seront fidèlement conservées. Les règlements exigent , bonne qualité dans les produits, bon marché, sincérité dans la vente.

Mais je veux vous donner une idée plus détaillée de nos anciennes corporations d'arts et métiers jqui ont joué un si grand rôle dans la vie du peuple. Dans la France du moyen âge, l'autorité royale en se fortifiant sanctionna l'existence des corporations industrielles. Les statuts des corps et métiers délibérés par les artisans eux-mêmes, étaient approuvés par des lettres patentes du roi, qui seules

les rendaient obligatoires. Voici quels étaient les règlements ordinaires.

On distinguait dans le métier les apprentis, les compagnons , enfin les maîtres. Nul ne pouvait exercer le métier à son bénéfice s'il n'était maître. Nul ne devenait maître qu'après un apprentissage d'un nombre d'années déterminées. Il fallait encore, pour obtenir ce titre, subir un examen sur les règles du métier et faire un chef-d'œuvre, c'est-à-dire prouver son habileté par la pratique, en exécutant avec perfection l'un des objets du métier.

La communauté industrielle ou commerciale était en même temps une confrérie ; elle était unie par le culte d'un saint choisi parmi ceux qui avaient exercé une profession analogue à la sienne. Saint Joseph était le patron des charpentiers, saint Honoré le patron des boulangers, saint Crépin des cordonniers, saint Fiacre des jardiniers. Le métier portait une bannière et s'assemblait pour la fête de son saint.

La corporation une fois constituée décrétait tout ce qu'il lui semblait nécessaire pour assurer la perfection des produits, pour interdire la fraude dans les ventes ; quelquefois même elle fixait un maximum du prix des denrées. Elle prenait soin d'assurer le maintien de ses règlements, au moyen de GARDES ou JURÉS élus par les maîtres. Les gardes surveillaient la communauté, punissaient les contraventions par des amendes, dénonçaient les délits graves au prévôt des marchands et veillaient aux privilèges du corps.

En règle générale, l'artisan, l'industriel ne pouvaient exercer que le métier ou la profession dont ils avaient la maîtrise et dans la ville seulement où était établie leur corporation.

Ce système de réglementation du travail valaitil mieux que celui de la libre concurrence? Quoi qu'on en pense, on ne peut nier que les conditions

imposées à rexercice du métier n'aient produit parmi les artisans une émulation qui a e^ ,1a plus heureuse influence sur les progrès de l'industrie. Les produits de la fabrication moderne ne ^^nt pas comparables pour la qualité et la solidité à ceux de Fancienne industrie. Voyez seulement nos meubles mal confectionnés à côté de ces bahuts, de ces armoires, de ces tables, de ces fauteuils d^autrefois, si bons, si durables. Comparez vos livres générale-* ment mal reliés, en mauvais papier et destinés à périr en quelques années, avec ces vieux bouquins musables qui passent d'une génération à l'autre.

Il n'y a plus guère de loyale marchandise. La fraude et la falsification sont comme la règle de l'industrie et du commerce d'aujourd'hui. A Paris on a été obligé d'établir des bureaux de vérification pour toutes les denrées : tout ce qui se mange et se boit est falsifié. Quelle honte pour notre temps! Cesi un des effets de la liberté au travail.

La libre concurrence a établi une haute aristocratie industrielle et commerciale qui est la ruine du petit commerce et de la petite fabrication. Le CHÔMAGE presque universel de tous les métiers, si réjudiciable aux ouvriers, ne fait que trop voir aussi, e nos jours, les inconvénients d'une production incessante, illimitée, en disproportion avec les besoins réels delà consommation. Comme ce chômage justifie bien les statuts de nos vieilles corporations

i avaient sagement limité les jours et les heures u travail, et qui voyaient dans le repos du dimanche une règle aussi conforme aux vrais intérêts de l'ouvrier qu'aux prescriptions de la religion !

Vous comprenez bien, n est-ce pas ? mes enfants, que si la libre concurrence de la cordonnerie, par exemple , fait fabriquer , une certaine année , 100 millions de paires de chaussures et qu'il n'en faille que 60 pour la consommation, l'année suivante il y aura un chômage forcé, c'est-à-dire cessation

de travail pour les ouvriers cordonniers. Il en est de même pour tous les métiers et toutes les industries. Avec une sage réglementation du travail, dans rintérêt de l'ouvrier et du client à la fois, cela n^aurait pas lieu.

Si la liberté du travail est un progrès, on ne voit pas trop à qui elle profite.

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