‹ Le livre du jeune françaisChapitre 83 sur 116 · L^ACCESSIBILITÉ DE TOUS AUX CHARGES · texte numérisé non relu

L^ACCESSIBILITÉ DE TOUS AUX CHARGES

Vous savez assez bîen votre histoire de France, mes enfants, pour vous rappeler les noms très illustres, de Jacques Cœur, de Colbert et de Louvois, de Vauban et de Catinat. Avant eux et après eux je pourrais vous en citer bîen d'autres qui sont entrés dans rhistoire. Or, savez-vous quels étaient ces personnages? De simples roturiers élevés par leur mérite aux plus hauts emplois de TÉtat.

Il n'est donc pas vrai de dire que les fonctions ^ publiques n'étaient pas accessibles à tous, aux roturiers comme aux nobles.

Loin de là, depuis l'établissement des communes et l'accroissement du pouvoir royal, le tiers état n'avait cessé de monter. Dans les derniers siècles de la monarchie, tandis que la noblesse était employée presque exclusivement à la guerre et dans la diplomatie, la bourgeoisie avait peu à peu accaparé les emplois civils. Les ofBcÂers royaux de finance et de justice « dont le nombre et le pouvoir augmentaient rapid'*,ment, sortaient tous, sauf de rares exceptions, de la roture. »

Ici encore nous retrouvrons le témoignage de nos ambassadeurs vénitiens. « Les gens du tiers état, écrit l'un d'eux en 1560, administrent la justice, ont à la cour des emplois qui rapportent beaucoup en dignité, honneur et argent, sont secrétaires d'État, présidents ou conseillers à vie, maîtres des requêtes, receveurs généraux. » La constitution de la France, écrivait un auteur du même temps, « est si excellente, qu'elle n'a jamais exclu les citoyens nés dans le plus bas étage des dignités les plus relevées de la robe (c'est-à-dire de la magistrature) de l'Église et del'épée » (del'armée). Sous Henri IV, ils remplissent

les cours, les conseils, les ministères; ce sont des bourgeois qui composent en majorité le conseil d'Etat. « Pourquoi seriez-vous jaloux des deux ordres, qui ne subsistent que par vous, disait le marquis de Beauffremont, présicfent de la noblesse, aux députés du tiers état en 1614, tandis que les portes vous sont ouvertes aux honneurs et aux dignités ? Personne, parmi vous, qui, par ses talents, ne puisse s'élever à Tépiscopat, aux premiers magistratures et au commandement des armées. »

En 1629, Richelieu fait porter une ordonnance qui rend les grades de l'armée accessibles à totit soldat, même les grades les plus élevés, s'il en est digne. Louis XIV ouvre les carrières publiques à tout le monde. «Pour lui, dit Augustin Thierry, le mérite avait des droits supérieurs à ceux de la naissance ; et il ouvrit de larges routes à l'accession des hommes nouveaux. » Dans l'armée il établit Tordre DU TABLEAU, le droit de l'ancienneté, « qui fait, dit Saint-Simon, qu'il n'y a aucune préférence de la noblesse pour les grades. » Louvois écrit aux généraux de ne pas présenter pour les compagnies vacantes les seuls officiers gentilshommes. « Sa Majesté veut que l'on mette sur les rangs ceux qui ne le sont pas, afin qu'elle puisse récompenser le zèle, le mérite et le talent. » Sous Louis XIV les charges de justice et de finance étaient occupées en granae partie par des roturiers,^des bourgeois. Dans son indignation de gentilhomme, le duc de Saint-Simon s'écriait : « Règne de vile bourgeoisie ! Le tiers état a tout envahi, il tient tous les emplois * ! »

Dans l'ancien temps, les fonctions publiques ont toujours été accessibles au mérite. Par le fait, on y aspirait moins qu'aujourd'hui. Les gens du peuple et de la petite bourgeoisie restaient plus volontiers dans leur condition, et laissaient ceux de la classe

I. Augustin Thierry y Histoire du tiers état g Londun, La France avant l'pg»

supérieure monter aux honneurs et aux charges. C'était sagesse ; aussi voyait-on dans l'État beaucoup moins d'ambitieux et de déclassés qu'aujourd'hui.

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